Alimentation : cultivons nos vi(ll)es !

© Flickr/ Service photo, photothèque du Conseil départemental du 94

Alors que le monde compte chaque jour un peu plus d’urbains, les problèmes liés à la malbouffe, eux, ne cessent de croître. Un contexte qui pousse de plus en plus d’Européens à se mettre à l’agriculture urbaine… Au menu ? Des produits locaux, de la nourriture à partager et des champs de potirons à la place des parkings.

C’est un fait : la moitié de la planète vit aujourd’hui en ville. À l’heure où la population mondiale augmente, où les problèmes environnementaux font débat, et où les Européens se montrent de plus en plus attentifs à la qualité de leur alimentation, nourrir les villes sainement et durablement constitue un défi majeur. Une problématique qui était d’ailleurs au programme du forum Think Life, organisédu4 au 7 juin dernier à Paris, pendant lequel plusieurs chercheurs et acteurs associatifs se sont mis autour de la table pour discuter « cultures urbaines ».

En effet, c’est une petite révolution qui se joue en ce moment dans – et à travers – nos assiettes. Dans la ville roumaine de Vaslui (70 000 habitants) par exemple, tous les espaces de verdure sont désormais utilisés pour cultiver. « Quand vous avez un jardin à Vaslui, il n’y a pas de quoi poser une chaise longue ou un parasol. Il y a des frigos naturels, c’est à dire des caves, dans les jardins », raconte François Jégou, meneur du projet Urban sustainable food in urban communities pour le programme Urbact. « C’est la ville la plus résiliente que j’ai vue », explique-t-il.

Jardins partagés dans la ville de Todmorden © incredible edible France

Jardins partagés dans la ville de Todmorden © incredible edible France

Des potagers accessibles à tous

Comme Vaslui, beaucoup de villes européennes prennent ce problème alimentaire très à cœur et des projets fleurissent un peu partout. Comme les Incroyables comestibles (ou Incredible edible), cette initiatives née à Todmorden, au nord de l’Angleterre. Depuis sa création en 2008, le mouvement tente de réinvestir un maximum d’espaces verts présents en ville pour produire de la nourriture à partager. Son objectif aujourd’hui ? Permettre à des villes de se mettre en marche vers l’auto suffisance alimentaire.

« La particularité de ces plantations, c’est qu’elles sont librement accessibles à tous. On peut venir planter en tant que citoyen ou habitant de cette ville ; et on peut également venir partager les récoltes», explique Jean-Michel Herbillon, co-fondateur des Incroyables comestibles en France. C’est ce que les Incredible edible appellent « l’agriculture urbaine de 3e génération » – qui fait suite à l’agriculture vivrière (1ère génération) et à l’agriculture communautaire (2ème génération).

« Transformer les comportements »

Pour autant, dans la ville de Todmorden, Jean-Michel Herbillon estime que 99,5% des produits consommés continuent de venir d’ailleurs. Ce qui n’est pas sans poser la question de l’utilité réelle de ce genre d’initiatives… « Il ne faut pas juger l’agriculture urbaine sur sa capacité à produire, mais sur sa capacité à transformer les comportements », nuance François Jégou. À Lyon, en plein milieu d’un quartier, des champs de potirons ont ainsi remplacé deux parkings. François Jégou le constate : « Ça fait de la soupe, certes, mais ça a surtout permis de créer de l’inclusion sociale. »

« À l’heure ou notre modèle économique est à bout de souffle et met en péril l’humanité (réchauffement climatique, rivalités économiques, extinctions d’espèces…), l’agriculture urbaine propose d’autres valeurs, comme le retour à la nature,  la reconnexion à autrui », explique Gaëtan Galonska, auteur et co-fondateur de Fraise des villes, une initiative qui propose de transformer les façades d’immeubles en potagers.

« L’agriculture urbaine amène un nouveau rapport à son territoire, aux autres, une nouvelle convivialité, une nouvelle manière de vivre en ville », poursuit Jennifer Buyck, maître de conférences et professeure associée à l’institut d’urbanisme de Grenoble. Permettre l’émergence d’un mode de vie différent, plutôt qu’une véritable autosuffisance alimentaire des villes, donc.

Infarm recrée un environnement pour cultiver des légumes en intérieur, Berlin © Infarm

Infarm recrée un environnement pour cultiver des légumes en intérieur, Berlin © Infarm

Créer un marché local

De fait, les nouvelles cultures urbaines visent d’abord à sensibiliser les gens à la nécessité d’acheter local, à faire réfléchir les citoyens sur les aliments qu’ils mettent dans leur assiette… À l’image de La ruche qui dit oui !, qui travaille à mettre en relation acheteurs et producteurs afin de créer un marché local. « Une ruche, c’est une communauté de consommateurs qui se regroupent pour acheter des produits directement aux producteurs locaux [ndlr : 250 km du lieu de production maximum selon l’association] », explique Hélène Binet, chargée de projet au sein de l’association.

Le hic ? Pour que tout cela soit possible, il faut déjà qu’il y ait une demande des citadins. C’est doncsur cet aspect que planche l’association Slow Food. Chefs cuisiniers, universitaires, pêcheurs : tous s’opposent « aux effets de la culture fast-food qui standardise les goûts », explique la branche française de ce mouvement, qui anime des ateliers culinaires pédagogiques ou promeut des événements festifs comme les Disco-soupes.

Aux nouveaux problèmes, des solutions innovantes

« Le problème alimentaire dans les villes n’est pas seulement lié à la production », ajoute François Jégou. À Bristol (Angleterre) par exemple, 30% des enfants vivent aujourd’hui sous le seul de pauvreté. Or beaucoup de ces familles ne peuvent plus se nourrir, en partie parce qu’elles n’ont plus les moyens d’acheter des surgelés. « Elle n’ont jamais cuisiné de leur vie, et n’ont jamais acheté un légume cru », explique François Jégou. En réponse ? « Bristol a créé quelque chose de formidable. Ça s’appelle Kitchen on prescription, et ça veut dire que les médecins généralistes peuvent prescrire des cours de cuisine à ces personnes, et c’est remboursé ». Un premier pas vers de nouvelles habitudes alimentaires… 

Laitue cultivée en intérieur, Infarm Berlin © Infarm

Laitue cultivée en intérieur, Berlin © Infarm

Pour que toutes ces actions aient un réel impact, il faut toutefois qu’elles soient liées entre elles. Et c’est là, sans doute, le principal défi auquel nous sommes aujourd’hui confrontés. Végétaliser les villes pour changer les mentalités, réapprendre ce qu’est un produit frais pour montrer l’importance du circuit  d’achat, se mettre en réseau avec les producteurs locaux pour manger sain et préserver un peu mieux la planète… L’idée de ces nouvelles formes de cultures urbaines n’est pas de permettre l’autosuffisance alimentaire des villes, mais bien de créer un circuit fermé, propre et respectueux de l’environnement.

Et la route est encore longue. D’ici 2035 par exemple, la région bruxelloise ambitionne de consommer un tiers de nourriture locale, un tiers de nourriture produite sur le sol national et un tiers de nourriture provenant des circuits internationaux… Un objectif ambitieux, qui constitue surtout une nouvelle ligne d’horizon pour la population.

Demain, des métropoles comestibles ?

Cultiver autour des zones urbaines confine-t-il à l’utopie ? Pas si l’on en croit l’Histoire… Qui se souvient notamment qu’au XVIIIèmesiècle, le vignoble d’Île-de-France était le plus important du pays ? Depuis, ces espaces cultivables péri-urbains ont pour beaucoup disparu. Mais la tendance pourrait bien s’inverser de nouveau…

À new York, le Brooklyn Grange est ainsi devenu le plus grand potager mondial sur les toits. À Montréal, des fermes appelées « Lufa » ont elles aussi été installées sur des toits. À Chicago, ce sont 8 400 mètre carrés qui sont utilisés en intérieur pour cultiver. Paris, qui a pris beaucoup de retard quant à la végétalisation, fait de plus en plus d’efforts pour créer espaces verts et jardins cultivables. Fermes urbaines, potagers sur les toits, jardins partagés… Autant de signes qui montrent que le changement est non seulement possible, mais qu’il a sans doute débuté.

Une main à la plume, l’autre à l’objectif, un œil fermé, l’autre dans le viseur pour mieux contempler ce monde qui part à vau-l’eau, Justin chaloupe de ville en ville à la recherche de l’actu qui dérange. Étudiant, il a commencé le journalisme avec Moto Journal, TSA ou encore Radio Campus.