Années de plomb : la tache sanglante qui éclabousse la République - The Dissident - The Dissident

Années de plomb : la tache sanglante qui éclabousse la République

Couverture de la BD Cher pays de notre enfance © Futuropolis

Avec la BD « Cher pays de notre enfance », publiée aux éditions Futuropolis à l’automne 2015, Étienne Davodeau et Benoît Collombat ont soulevé la poussière sous le tapis du Gaullisme. Une enquête édifiante sur les années de plomb de la Vème République.

Nous sommes dans les années 70 en France, dans un univers scabreux de règlements de compte avec des truands, des barbouzes, des politiciens véreux. Le cadavre d’un ministre est découvert dans un étang de Rambouillet, sur fond d’un complot politique qui mouille le Parti gaulliste. On se croirait dans un polar de Jean-Patrick Manchette, l’auteur de « La position du tireur couché ». Pourtant tout est vrai ! Pendant deux ans, le dessinateur Étienne Davodeau et le journaliste à France Inter Benoît Collombat ont sillonné la France pour reconstituer un puzzle. Celui de la violence politique dans la France des années 60-70, en pleine apogée du Gaullisme. Un «cher pays de leur enfance » des Trente glorieuses dans lequel Benoît Collombat, né en 1970, et Étienne Davodeau, né en 1965, ont grandi. Les deux hommes se sont rencontrés par l’intermédiaire de la Revue dessinée, qui, justement, fait le lien entre bande dessinée et enquête journalistique. « Ça fait longtemps que je creuse ce sillon de la violence politique en France dans ces années là », explique Benoît Collombat. A ce sujet il a écrit en 2007: « Un homme à abattre Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin » aux Éditions Fayard. Pourtant, s’étonne t-il, « ce sujet passionnant ne figure pas dans les livres d’Histoire. Il y a très peu d’ouvrages de référence. L’idée de donner à voir cette Histoire invisible en BD, par le prisme de l’enquête, m’a tout de suite emballé. »

De son côté Etienne Davodeau n’est pas novice sur cette problématique de la violence socio-politique dans notre pays. Sa bande dessinée « Les mauvaises gens-une histoire de militants »-Delcourt 2005- racontait tout un pan de l’histoire syndicale. Dans une autre BD co-écrite avec Kris « Un homme est mort »-Futuropolis 2006- il évoquait un syndicaliste tué à Brest en 1950.

 

Mise en abyme dans les années de plomb

L’originalité du procédé narratif de la BD consiste à mettre en scène les deux auteurs au fur et à mesure de leur enquête. Dans une volonté de transparence ils produisent dans leurs bulles des documents partiellement déclassifiés par l’Assemblée nationale. Des parties de textes ont été volontairement blanchies, censurées par l’administration. Certains documents ne seront accessibles au public qu’en… 2058. Haletant, le récit nous confronte aux acteurs de l’époque, vivants ou morts. On voit le refus de certains de témoigner dont un certain Charles Pasqua, figure trouble du Rassemblement pour la République (RPR), décédé l’année dernière. Sur ces années de plomb du Gaullisme ,Benoît Collombat dresse un sombre constat: « A cette époque des dizaines de personnes, syndicalistes, juges, opposants politiques ont été tués sur le sol français. Il y a un taux de mortalité particulièrement important pendant la période Giscard. Les années de plomb renvoient à l’image du plomb, des balles de pistolets qui ont causé ces morts violentes. Mais aussi la chape de plomb qu’on a mis sur cette période. »

Le Service d’action civique

Le fil conducteur de cette enquête qui débute par l’assassinat du juge Renaud en 1975 à Lyon -alors surnommée « Chicago sur Rhône »- c’est le Service d’action civique. Créé en 1960, à l’origine comme un service d’ordre pour le général De Gaulle et ses successeurs, le SAC a vite eu une dérive sanglante politico-mafieuse. Ce que Benoît Collombat appelle « de la sale besogne »: répression de militants FLN et de l’OAS pendant la guerre d’Algérie, nervis pour le patronat pendant les grèves…. En 1981 c’est le massacre de trop. Le chef du SAC marseillais Jacques Massié est tué avec sa famille. Son fils de huit ans est achevé à coup de tisonnier. Le scandale éclate et le nouveau pouvoir socialiste dissout le SAC.

Mais selon les auteurs cet « état dans l’état »  imprègne encore aujourd’hui la vie politique française: «Toute une génération d’hommes et de femmes politiques qui sont encore dans l’espace public étaient aux manettes, ont commencé leur carrière ou ont été influencé par cette période. A l’époque Nicolas Sarkozy était un jeune militant gaulliste. On retrouve ses deux parrains politiques dans le livre : Charles Pasqua, ancien vice-président du SAC, bien connu du grand public, et un autre qui l’est moins: Achille Peretti, ex-maire de Neuilly-sur-Seine et membre du Conseil constitutionnel. » Ce personnage figure dans le chapitre consacré à l’affaire Robert Boulin, cet ex-ministre du travail de Raymond Barre, retrouvé mort en 1979 dans sa voiture, sous cinquante centimètres d’eau. Le livre raconte une scène surréaliste : « Peretti a débarqué au domicile de la veuve de Boulin, qui ne croyait pas au suicide, en lui proposant de l’argent contre son silence. Face à son refus il finit par lâcher: « Alors faites sauter la République ! »

Financement occulte

Dans l’enquête, il paraît évident que les seules cotisations du SAC ne suffisent pas à alimenter les caisses. Selon une thèse qui est relayée de façon à peine voilée dans le film « Le juge Fayard » d’Yves Boisset, sorti en 1977, le gang des Lyonnais aurait, par une série de braquages, contribué au financement du SAC et surtout du Parti gaulliste. Le juge Renaud en serait mort : « Le fils du juge, Francis Renaud a écrit un livre remarquable qui arrive aux mêmes conclusions. L’aspect politique a été évacué de l’enquête parce que, comme dit Francis Renaud, ça aurait été un cataclysme si on avait révélé publiquement que l’argent de ces braquages finançait ce parti ou certains de ces affidés. A l’époque, il n’existait pas de loi sur le financement des partis. » Autre piste plus méconnue que les auteurs ont découvert pendant l’enquête : l’existence d’une filière belge du SAC: « Il y avait une caisse noire, une base arrière en Belgique pour délocaliser une partie des finances du SAC en les rendant moins visibles », résume Benoît Collombat. « C‘est une histoire qui reste à écrire ». Car la question de l’origine de l’argent n’est pas résolue: « Il y a des pistes: le trafic d’armes, de drogue. Un journaliste qu’on a rencontré, James Sarazin, a enquêté, à l’époque. Il a été menacé à plusieurs reprises. Les députés de la commission d’enquête parlementaire sur le SAC se sont cassés les dents sur cette question.»

« L’intendance suivra »

Enfin la couverture de la BD avec l’épaule tachée de sang de De Gaulle suscite une interrogation. Savait-il ? « Jacques Foccart , le monsieur Afrique de De Gaulle, chef des réseaux de la Françafrique, connectés au SAC, pourrait presque apparaître à l’arrière plan », estime Benoît Collombat. Et de rappeller : « Le dernier patron du SAC, Pierre Debizet, a été, jusqu’au début des années 80, responsable de la sécurité du président gabonais Omar Bongo. Une figure centrale de la Françafrique et des financements clandestins des partis français. Foccart s’occupait de ce que De Gaulle appelait l’intendance:« L’intendance suivra ! ». Cela concernait aussi ces opérations obscures. Difficile d’imaginer que De Gaulle ignorait ce système… »

 

Menaces sur le droit d’informer

Pour que des enquêtes de cette qualité continuent d’exister, Benoît Collombat a livré son témoignage dans l’ouvrage collectif de journalistes « Informer n’est pas un délit Ensemble contre les nouvelles censures »-Calmann-Lévy-Parution septembre 2015- dirigé par Fabrice Arfi et Paul Moreira. Avec ses collègues, il évoque le pouvoir de nuisance d’une oligarchie qui contrôle les « gros tuyaux de l’information »: Patrick Drahi, Bernard Arnault, Serge Dassault ou encore Vincent Bolloré. Ce dernier a poursuivi en diffamation la quasi totalité d’un reportage de 45 minutes de Benoît Collombat, diffusé en 2009 sur France Inter, sur les activités de Vincent Bolloré au Cameroun. « J’ai été condamné sur une partie du reportage. Relaxé sur une autre. Notamment sur les conditions de travail proches de l’esclavage dans cette exploitation de palmiers contrôlée partiellement par Bolloré. Il a même porté plainte contre des témoins que j’ai fait appeler à la barre. Avant de retirer sa plainte beaucoup plus tard. Une plainte pression, en quelque sorte. » Pour Benoît Collombat, Vincent Bolloré -qui a fait parler de lui récemment pour son intrusion dans les contenus du groupe Canal + – est représentatif d’une situation médiatique de plus en plus critique. « Le Conseil national de la Résistance (CNR) voulait préserver l’honneur, la liberté, l’indépendance de la presse vis à vis de l’État, des influences étrangères… et des puissances d’argent. Aujourd’hui les lois anti-concentration de trust sont complètement contournées. Les pouvoirs publics détournent le regard. Alors qu’il est possible d’agir ! »

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.