Avignon 2015 : dans la sueur du festival OFF - The Dissident - The Dissident

Avignon 2015 : dans la sueur du festival OFF

La place de l'horloge, très prisée des festivaliers : Avignon OFF 2015 ©Alice Dubois

Depuis le 4 juillet, Avignon bat au rythme du plus grand festival de théâtre du monde. Face à un IN pointu et souvent inaccessible, le OFF prend chaque année plus d’ampleur, désespérant les festivaliers et les critiques parisiens tout autant qu’il les fascine. Plongée au cœur de la cité des Papes.

 

Aujourd’hui, le thermomètre affiche 37° à l’ombre. Et le mistral, fatigué du bruit et de la fureur, s’en est allé voir ailleurs. Les milliers d’affiches accrochées ici et là ne bougent pas d’un fil. Sous un soleil de plomb, chapeau vissé sur la tête et sandales de circonstance, les festivaliers arpentent les petites rues pavées qui jalonnent la cité. Au programme ? Du théâtre, mais aussi de la danse, du cirque, et de la chanson. De 10h à minuit, jour après jour, les spectacles s’enchaînent, avec plus ou moins de succès et de spectateurs. Dehors, malgré la chaleur étouffante, les artistes se disputent le public. Car les 23 représentations officiellement programmées se révélant souvent insuffisantes pour rembourser le coût exorbitant du festival, chaque place payée est une petite victoire.

Comédien sous le soleil d'Avignon / Festival 2015 ©Alice Dubois

Comédien sous le soleil d’Avignon / Festival 2015 ©Alice Dubois

 

Tractage, parades et représentations : le marathon quotidien

Pour ces artistes, « faire Avignon » ne signifie pas simplement jouer trois semaines d’affilée dans une petite ville du sud. C’est aussi et surtout défendre un spectacle à toute heure du jour pour espérer le vendre aux programmateurs de salles, et décrocher quelques dates de tournée pour la saison prochaine, à Paris et en province. Pour ce faire, tous les moyens sont bons : affichage sauvage, tractage continu, parades organisées… Chaque compagnie tente de se faire sa place en allant chercher le spectateur et le journaliste partout où ils se trouvent : terrasse de café, file d’attente, rues commerçantes et même jusqu’à la sortie des théâtres concurrents.

Aux heures les plus chaudes de la journée, certains n’hésitent pas à parader en costume de taffetas. « La nuit des reines ou comment Richard 3 a viré sa cuti ! » lance un comédien hardi au milieu de la place Saint-Pierre, tandis qu’une jeune femme à la perruque rose fluo annonce en hurlant « Un spectacle délirant tous les soirs à 20h30 ! ». Devant le bureau du OFF, les troupes aux visages fatigués tractent inlassablement, avant de monter sur scène. Ce rythme effréné, beaucoup l’abandonnent en cours de route, démotivés par la dureté de la tâche et par des pertes financières qui peuvent être dramatiques pour les jeunes compagnies.

Les compagnies de théâtre font le show sur le pavé pour attirer le public ©Alice Dubois

Les compagnies de théâtre font le show sur le pavé pour attirer le public ©Alice Dubois

 

Arnaques et concurrence : la course aux garages aménagés

Avec plus de 1300 spectacles cette année, le festival OFF accueille des milliers de comédiens et techniciens. Pour répondre à la demande toujours grandissante, les théâtres avignonnais se multiplient, naissant dans des garages ou dans des locaux inadaptés. Face aux salles les plus grandes et les plus appréciées comme La Luna, Le chien qui fume ou le Théâtre de l’Oulle, une flopée de petits lieux tentent de faire leur beurre. Sandra, régisseuse sur un spectacle pour enfants en matinée nous raconte : « Quelle arnaque ! Il y a une heure de battement entre le spectacle précédent et le nôtre, mais le théâtre nous interdit d’installer notre décor plus de 5 minutes avant le début de notre pièce. Tout ça parce que c’est écrit comme ça dans le contrat. Nous n’avons même pas le droit d’utiliser les toilettes. Nous avons quand même payé plus de 7000 euros ! ».

Les théâtres saisonniers, chaque année plus nombreux © Alice Dubois

Les théâtres saisonniers, chaque année plus nombreux © Alice Dubois

 

Le gouffre financier : quand les compagnies jouent à perte

Un manque de professionnalisme qui n’empêche donc pas les tarifs prohibitifs, faisant de la location de salle un effort considérable pour les artistes non subventionnés. Cette année, pour une jauge de 49 places, les compagnies ont dû débourser en moyenne 5000 euros. Pour une grande salle de 100 places, le tarif atteint parfois les 10 000 euros, hors taxe, pour les créneaux en soirée.

A ces frais de location, s’ajoute inévitablement le coût de l’hébergement. Une aubaine lucrative pour les propriétaires avignonnais qui ne font pas dans la solidarité. Intra muros, les logements avec deux chambres peuvent se louer jusqu’à 4000 euros pour la durée du festival. Matelas par terre et dortoirs improvisés seront le lot de beaucoup qui, faute de moyens, s’entassent parfois dans des appartements partagés entre plusieurs compagnies.

Une fois le théâtre réservé et l’appartement signé, ils devront encore payer un régisseur, rarement fourni par le théâtre, et parfois même les projecteurs, si la compagnie n’en possède pas. Impressions de tracts et d’affiches feront allégrement grimper la note, finissant d’endetter certains et rendant obligatoire le remplissage de salle.

La rue des Lices / Festival d'Avignon 2015 © Alice Dubois

La bataille de l’affichage – rue des Lices / Festival d’Avignon 2015 ©Alice Dubois

 

AF&C : une institution controversée

Et pourtant, Le OFF est un événement encadré et institutionnalisé. L’association Festival et compagnies (AF&C), dirigée par Greg Germain, veille sur l’événement depuis une dizaine d’années. Tout au long du festival, le village du OFF et son chapiteau aménagé abritent bon nombre de rencontres, débats et tables rondes autour de quelques personnalités. Un lieu agréable, visité cette année par la ministre Fleur Pellerin. Une grande première à souligner car aucun ministre de la Culture n’avait jusqu’alors fait le déplacement au OFF.

Mais ces actions restent en marge du quotidien des compagnies qui reprochent notamment à AF&C les 350 euros qu’elles doivent débourser pour être présentes dans le programme officiel. Sans compter le système de carte du OFF, vendue 16 euros aux festivaliers par AF&C, qui oblige les compagnies à pratiquer le tarif réduit, sans avoir vu la couleur des bénéfices de la vente de ces abonnements.

Au-delà de l’aspect financier, c’est aussi la prolifération des compagnies participantes, sans aucune sélection ni contrôle qui en fâche plus d’un. Si certains comparent le OFF à une « foire de la médiocrité », il est difficile de leur donner tort, tant les one-man-show au titre douteux et comédies hystériques en tout genre ont pris le pas sur l’exigence théâtrale.

Le village du OFF, rue des écoles / Avignon © Alice Dubois

Le village du OFF, rue des écoles / Avignon © Alice Dubois

 

Malgré ces dérives, le festival OFF attire chaque année des milliers de spectateurs, venus parfois de l’autre bout du monde. Si IN et OFF se toisent sans jamais se rencontrer, faisant du festival une bête à deux têtes, la qualité et l’exigence naviguent de l’un à l’autre, souvent dans la plus grande discrétion. A chaque nouvelle édition, le OFF cache en son sein son lot de petites pépites. Des spectacles qui feront salle comble jusqu’au dernier jour sans que les artistes aient à hurler dans un hygiaphone ou à s’enduire de paillettes. Pour y accéder, écoutez…Car les plus beaux moments d’Avignon se transmettent de bouche à oreille.

 

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Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.