Bataclan : « Le regard du terroriste était complètement vide » - The Dissident - The Dissident

Bataclan : « Le regard du terroriste était complètement vide »

(c) Manu Wino.

Le vendredi 13 novembre, Maggy, journaliste musicale et fan des Eagles of The Death Metal était au Bataclan quand l’insoutenable s’est produit. The Dissident a recueilli son témoignage. Attention, certains passages peuvent choquer le lecteur.

Le concert d’Eagles of Death Metal au Bataclan symbolisait beaucoup pour Maggy et son mari. Le groupe a bercé ces deux mordus de rock dès leur rencontre. Leur musique les a accompagné jusqu’au jour de leurs noces. « C’est un groupe très festif, résume Maggy. Le chanteur Jesse Hughes a des lunettes à grosses montures style années 70-80, les cheveux coiffés en arrière. C’est un vrai personnage. C’est le dragueur un peu lourd qu’on rencontre dans les soirées, qui parle tout le temps de cul. »

Le photographe Manu Wino était présent au Bataclan le soir du drame. Rescapé, il a décidé de partager gratuitement ses photos du concert.

Tout commençait sous les meilleures auspices, dans la bonne humeur pour Maggy, sa soeur son beau-frère et son mari : « On a croisé tous les copains qu’on a l’habitude de voir pendant les concerts. Tout se passait super bien. » 

Des bruits de pétards

À partir de la page Facebook du groupe, Maggy connaissait à peu près la setlist du concert : « Je savais qu’ils allaient commencer par notre chanson préférée, I only want you. C’était la chanson de notre première danse de mariage. On ne voulait pas manquer ça. On s’est mis devant, à gauche de la scène pour le début de cette chanson. Ça nous a sauvé la vie. D’habitude on se met derrière ou on va au balcon. »

(c) Manu Wino

Les Eagles of Death Metal sur scène, devant une salle comble (c) Manu Wino

« Quand ils ont commencé la chanson Kiss the devil, on a entendu des pétards à l’arrière. Enfin… je croyais que c’étaient des pétards. Tout le monde s’est mis à hurler. On s’est tous couchés. » Parmi les milliers de spectateur la confusion règne. « Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je me suis à moitié relevée. J’ai vu un homme. Ce n’était même pas un homme. C’était un gamin de 20 ans, type maghrébin, avec un t shirt blanc et une kalachnikov à la main. Il tirait partout, sur les gens, au bar, au sol et au balcon. Son visage était inexpressif. Il n’avait ni haine ni colère. Rien. C’était vide ! Il tirait sur le public comme on décroche son téléphone.» 

« En quelques secondes j’ai vu des gens tomber. D’autres courir vers la sortie de secours. J’ai vu l’ombre d’un homme venir vers nous. Mon mari et mon beau-frère en ont vu deux ou trois, ils continuaient à tirer. Il paraît qu’ils étaient quatre, qu’ils ont parlé de la Syrie. Je n’ai entendu que les bruits de kalach. J’ai vu un spectateur lever son poing vers le fond de la salle. Après je l’ai perdu de vue. Quelques minutes avant on rigolait de lui parce qu’il était totalement ivre et qu’il avait une chemise zébrée rigolote. »

« Dégage putain ! »

Dans la panique la plus totale, le mari de Maggy lui crie alors : « Sors dégage putain ! ». « C’est le seul qui a eu une attitude rationnelle parce qu’il nous a fait sortir tout de suite », raconte-t-elle d’une voix blanche. « Quelqu’un lui a hurlé : « Tu vas piétiner tout le monde! » Mais il n’y avait pas d’autres solutions. Ils tiraient à bout portant sur les gens au sol. J’en ai vu tomber aux  pieds de mon mari. Ma soeur n’arrivait pas à se relever, elle était face contre terre. J’étais pétrifiée. Mon beau-frère l’a soulevée ».

« La porte de sortie de secours s’est ouverte. Je ne sais pas qui a ouvert. Tout le monde a commencé à se bousculer. Il y a des petites marches. Je tombe… J’ai cru que je n’allais jamais me relever. Quelqu’un tombe juste à côté de moi…et je comprends qu’ils continuent à nous tirer dessus. Un journaliste [Daniel Psenny, du Monde, ndlr] a pris une vidéo du haut du Bataclan. Ma cousine m’a dit qu’on me voit hurler les noms de ma soeur et de mon beau-frère. Je n’arrivais pas à croire qu’ils étaient là devant moi dans le passage Pierre-Amelot. Je continuais de hurler leurs noms. Je me rends compte que je ne vois plus mon mari… Il apparaît soudain devant moi et me hurle « Cours ! ». On a couru tant qu’on a pu.. Mes jambes étaient en coton. Comme dans les rêves. »

Appel à l’aide

En ce vendredi soir, le quartier est bondé de gens attablés en terrasse. « On leur a crié : « Dégage z! Ils ont des Kalachnikovs ! Ils sont en train de tuer tout le monde au Bataclan ! Je me souviens du regard des gens. Ils devaient nous prendre pour des gens bourrés. A la place de la République, ma soeur et mon beau-frère sont montés dans un taxi. J’ai supplié mon mari de rentrer dans le taxi parce qu’il voulait rentrer à pied. Le chauffeur de taxi nous a pris pour des fous. Dans la voiture on a appris que ça a pété au Stade de France et qu’il y avait d’autres fusillades dans Paris. »

Préserver les otages

Rentrée chez elle, Maggy cherche à joindre ses connaissances restées dans la salle de concert : « On a appelé le 112. J’ai envoyé un message à un ami: « Je t’en prie, dis-moi que tu vas bien ! » Il ne répondait pas. On a envoyé des messages sur Facebook pour demander où étaient nos amis. L’une d’entre eux a reçu une balle dans le dos. Elle a pu sortir par une issue de secours avec un autre ami. Soudain mon ami m’a répondu un seul mot: « Help ». Il était enfermé dans un local électrique avec d’autres personnes. Il est sorti sain et sauf, probablement grâce au RAID. »

Ne pouvant fermer l’oeil de la nuit, Maggy n’arrive pas à croire à la mort des terroristes : « Je n’arrivais pas à me rendre compte qu’on était saufs. Tout le monde a commencé à nous appeler. On a vu sur BFM TV qu’il y avait des gens bloqués dans les loges pendant la prise d’otage. J’ai flippé complètement. »

À ce moment, Maggy craint un scénario semblable à celui de l’assaut de l’Hyper Casher en janvier dernier. Les familles de victimes avaient déposé plainte contre la chaîne d’information en continu pour mise en danger de la vie des otages. « Ils s’étaient excusés mais ils ont recommencé », s’emporte-t-elle. « Ce n’est pas la première fois. Ils pourraient avoir du recul sur ce qui se passe. Je n’arrivais pas à avoir Police secours. J’ai appelé un cousin policier. Je lui ai hurlé dessus qu’il y avait encore des gens à l’intérieur et que les médias devaient fermer leur gueule. Malgré le respect que j’ai pour notre métier, ce ne sont pas les journalistes qui font sortir les gens. C’est le RAID, la BRI [Brigade de recherche et d’intervention]. »

Sortir du cauchemar

Le samedi à l’aube, Maggy se réveille en hurlant et en sueur : « Le crissement de la poubelle dans la cour me rappelaient le bruit de la Kalach. » À cause de la saturation des cellules psychologiques, le couple n’est finalement pris en charge que le dimanche, par les services de l’École militaire à Paris. « On ne voulait pas aller à la mairie du 11ème», explique Maggy, la voix encore tremblante des séquelles des attentats.

« Les deux premiers jours ont été extrêmement difficiles. On a du prendre des sédatifs. Mes émotions sont très variables. J’ai été dans un stade parano. Aujourd’hui ça va. Demain je ne sais pas. » Cette jeune femme sociable évite désormais les mouvements de foule : « C’est devenu un effort pour moi d’aller en terrasse pour prendre une bière. Mais il faut le faire ! Ne pas se laisser gagner par la peur ! Je suis Française. Je suis libre, je bois, je fume, je baise, j’aime le rock ! Et ce sont eux qui finiront en enfer! ».

L’heure des récupérations

Sur l’événement en lui-même, Maggy dit ne ressentir ni haine ni colère,  mais de l’incompréhension. Ce qui la met en rogne ce sont les récupérations : « Tous ces politiques qui regardent qui pissera le plus loin pour récupérer un maximum d’électeurs en jouant sur nos peurs. J’ai mal pour les réfugiés. Je pense à eux. On a commencé à délirer sur le fait qu’il y a des terroristes parmi les réfugiés. Les seuls qu’on peut accuser ce sont les terroristes. Marine Le Pen va s’en donner à coeur joie. Ce qui est beau dans notre pays c’est qu’on laisse tout le monde ouvrir sa gueule. Mais si demain elle passe on perdra la démocratie ».

Pour les régionales de décembre Maggy se fend d’un message citoyen : « Bougez-vous et allez voter ! Et ne votez pas par rapport à votre peur mais par rapport à vos convictions ! ».

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.