"Caligula" remis en scène par Emmanuel Ray : "La pensée de Camus est toujours d'actualité" - The Dissident - The Dissident

« Caligula » remis en scène par Emmanuel Ray : « La pensée de Camus est toujours d’actualité »

Albert Camus à la terrasse d'un café en 1945. Crédit Rue des Archives/mention obligatoire © René Saint P.

Albert Camus à la terrasse d'un café en 1945. Crédit Rue des Archives/mention obligatoire © Rene Saint P.

Il ne se passe pas de jour sans une citation d’Albert Camus (mort accidentellement en 1960), par un journaliste reconnaissant, un politique interrogatif, un intellectuel conquis.

Albert Camus a remporté définitivement la victoire dans le « combat » qui l’opposait à Jean-Paul Sartre, ce dernier poussé vers les oubliettes de la littérature, tant pour ses essais philosophiques très datés que pour son théâtre poussiéreux. Il faut bien dire que Camus ne s’est jamais laissé prendre dans les rais du communisme soviétique qui rendait Sartre dithyrambique après ses voyages-épopées en URSS et à Cuba. Albert Camus, au contraire de Sartre, s’est toujours méfié de quelque enrégimentement que ce soit et il nous laisse cette phrase forte dans « l’Homme révolté » :  « Le langage du révolté est de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel ».

Caligula, pièce emblématique de l’homme d’Annaba (Algérie) et de Lourmarin, inspire encore des hommes de théâtre qui reconnaissent en l’écrivain un homme de notre temps. « Caligula est en chacun de nous, ce monstre ou cet ange que vous portez en vous », écrivait Camus toujours soucieux de coller au réel de ses contemporains.

Emmanuel Ray, metteur en scène de Caligula.

Emmanuel Ray.

Emmanuel Ray ,comédien protéiforme qui dirige le Théâtre en pièces, après avoir monté « Don Quichotte », « Electre », s’est attaqué à la pièce maintes fois jouée, écrite en 1939 et publiée en 1944, qui met en scène cet empereur romain tyrannique. Des représentations à Chartres puis à la Cartoucherie de Vincennes, au Festival d’Avignon, ont couronné avec grand succès deux ans de travail, « sept mois de mûrissement » après la lecture indispensable et vivifiante de « l’Etranger », de « la Peste », de « l’Homme révolté ». Emmanuel Ray, passionné par le « Camus libertaire », est heureux de pouvoir le porter à la connaissance des jeunes générations, « la pensée de Camus étant complètement d’aujourd’hui et de demain » parce qu’ « il écrit sur ce que nous sommes et demeurons ».

« Ce sont les systèmes qui créent le tyran »

Le comédien s’exprime clairement :  « Je veux prendre à bras le corps l’œuvre de Camus, la mettre en évidence – la parole, le cri, une pensée d’aujourd’hui, toujours d’actualité… La société, les normes, la peur du regard des autres, le calcul politique, les arrangements, le mensonge déguisé, violentent les rêves de l’enfant. L’enfant est alors cassé, déchu, floué. La violence de Caligula nait de cette compréhension qu’il a du monde… Les enfants déchus peuvent devenir des monstres en puissance. Il ne s’agit pas de prendre Caligula comme un simple tyran sanguinaire et d’y voir des corrélations avec tous ces dictateurs que nous avons en mémoire… Ce sont les systèmes qui créent le tyran. Tout système a besoin de son tyran. Le tyran existe-t-il aussi en démocratie ? »

Car pour Caligula, « le monde tel qu’il est fait n’est pas supportable. J’ai besoin de la lune ou du bonheur ou de l’immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde ». Emmanuel Ray sait que « Caligula a conscience de la brutalité du système, il sait qu’il va devoir démontrer la violence de celui-ci ».

L’action de la pièce se déroule à Rome, dans le palais de l’empereur. Caligula, 30 ans, est d’abord absent depuis plusieurs jours, ce qui inquiète les sénateurs présents. Il revient, dévasté par la mort de sa sœur et amante Drusilla. Il impose à tous sa logique, son pouvoir sans limite, imite les dieux, pousse ses proches à la révolte, à sa mise à mort. Pour le metteur en scène, « cette pièce nous parle d’aujourd’hui. On s’autoflagelle, on ne voit pas d’avenir, on dit que c’est la faute des autres. Essayons de voir comment nous avons envie d’échanger et d’imaginer que demain sera une belle journée ».

Autre questionnement de l’homme de théâtre, forcément citoyen du monde : « Pourquoi ces choses, le terrorisme, les drames au nord de l’Afrique, émergent maintenant ? Le monde n’est pas admissible. La morosité, l’insatisfaction règnent ». Il faut savoir « accepter sa part sombre, ne pas l’oublier, ne pas l’aseptiser ; tenir compte de la part sombre. Caligula a le loisir de vivre heureux, mais il s’en empêche ».

On comprend donc qu’Emmanuel Ray, fils d’une néerlandaise, gamin aspirant au « désir de devenir une grande figure » (« être prince, être chevalier »), élève du Cours Florent où il rencontre Francis Huster et Jacques Weber, fort aujourd’hui d’une quinzaine de créations en une vingtaine d’années, ait eu envie de relever le défi de ce projet ambitieux : monter un Caligula « idéaliste, romantique avec la fêlure de tout un chacun « . « On ne peut pas dire non à la fêlure, l’équilibre c’est la mort ». Vive la vie… chaotique certes, mais faite de découvertes d’êtres de chair et de sang.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.