Au Cambodge, le Premier ministre Hun Sen ouvre sa page Facebook aux doléances du peuple - The Dissident - The Dissident

Au Cambodge, le Premier ministre Hun Sen ouvre sa page Facebook aux doléances du peuple

Le Premier ministre du Cambodge Hun Sen et l'ère du numérique. Photo SPM Page

Le Premier ministre Hun Sen et l'ère du numérique. Photo SPM Page

Blogueur politique au Cambodge, Ou Ritthy est également cofondateur du Politikoffee, un espace de libre expression laissé à la jeunesse cambodgienne pour débattre des problématiques du pays et des solutions à disposition. Nous vous proposons de découvrir ses analyses, en français.

Alors que le Premier ministre Hun Sen a décidé d’ouvrir sa messagerie Facebook aux plaintes de ses concitoyens, cette manœuvre a révélé une vieille pratique de la politique et du leadership sous sa forme nouvelle, comparable au soi-disant mécanisme « Vieille politique – Nouvelle action » du gouvernement.

La monopolisation du pouvoir est toujours là, peut-être même de plus en plus. Les pages Facebook des différents ministères et de départements de provinces devraient également être habilitées à faire face à ces préoccupations du public, si le Premier ministre souhaitait réellement se montrer attentif à l’égard de ce dernier. Mais sa façon de faire a court-circuité les structures des administrations existantes dans le seul but de renforcer sa popularité personnelle auprès des usagers de Facebook, considérés comme les « game-changers » lors des prochaines élections nationales en 2018.

Sa page aurait pu plutôt diffuser des messages éducatifs, ou sources d’inspiration, à l’adresse de la jeunesse, ou encore cultiver le patriotisme, la fraternité et l’unité nationale autour de compatriotes issus de différentes formations politiques. Le Premier ministre devrait laisser cet enjeu aux ministères et départements concernés, car davantage spécialisés sur le sujet et donc plus au fait des problématiques.

L’échec de la politique court-termiste

Les électeurs, à l’ère du numérique, sont visiblement devenus plus résilients vis à vis des manœuvres politiciennes et d’autres formes de manipulations, depuis qu’ils ont accès à davantage de sources d’information pour clarifier et vérifier les discours politiques, en particulier sur les réseaux sociaux. Les mesures court-termistes ont démontré leur inefficacité, cela d’autant plus que les attentes des électeurs dépassent de loin ce qui est déjà proposé ; par exemple, lors des dernières élections en 2013, le parti au pouvoir revendiquait cinq millions de soutiens, un chiffre basé peut-être sur le nombre de cartes d’adhérents, ou de dons ; seulement trois millions de Cambodgiens ont voté en sa faveur. Peut-être que les deux millions restants ont estimé que le court-terme ne pourrait pas les aider plus longtemps.

En parlant de durabilité, les actions du Premier ministre me laissent à penser qu’il n’est pas capable de mettre en place des réformes sérieuses. Repenser les structures du pouvoir et celles où se prennent les décisions, est vital pour le bon développement de notre pays. Les politiques de décentralisation et de déconcentration ne peuvent pas être de simples mots sur du papier.

Cette page Facebook du Premier ministre peut être une épée à double tranchant, étant donné qu’il n’est pas encore suffisamment ouvert d’esprit et enclin au compromis dans le débat public. Il n’est pas prêt pour la critique, ni pour résoudre des problématiques clés tels que l’exploitation forestière illégale, les conflits fonciers, la corruption, etc. Il souhaite malgré tout recevoir les questions et inquiétudes des utilisateurs du réseau social.

Ne pas jouer au dieu-roi sur Facebook

S’il continue à menacer d’arrêter ou de rechercher les identités des personnes qui défendent une autre opinion, plutôt que de renforcer sa popularité, le Premier ministre Hun Sen se créera sur les réseaux sociaux une image très négative de lui-même auprès des votants. De même, si les questions ou les commentaires à son adresse mentionnent des problèmes très compliqués telles que l’exploitation illégale de nos forêts ou la corruption, sa popularité et sa crédibilité n’en seront que davantage affaiblies, ce d’autant plus que les électeurs attendent de lui, dans l’immédiat, d’y apporter des solutions. D’aucuns estiment que l’idéologie du dieu-roi a rendu les Cambodgiens plus petits, plus humbles, plus faibles, mais les nouveaux leaders devraient se montrer très prudents : jouer au dieu-roi sur Facebook, un espace de démocratie et de liberté, est dangereux.

En clair, les électeurs étant désormais mieux informés, les politiciens devraient se concentrer sur une politique de long-terme, pour le bien d’un développement durable du Cambodge. Je me souviens encore lorsque le Dr. Chheang Vannarith déclarait, durant une conférence de l’Institut cambodgien pour la coopération et la paix, que « la transformation sociale s’effectue plus rapidement que celle de l’État ». Il y a en conséquence une déconnexion entre l’offre politique et la demande du peuple, qui s’explique entre autres par le fait que nous avons, pour une société nouvelle et jeune, des politiciens trop âgés.

Ces derniers ne devraient pas sous-estimer les capacités des Cambodgiens à comprendre leur discours politique et à en vérifier la véracité via leurs propres sources d’information. Les politiques à long-terme pour régler des problèmes de base, tels que la taxe sur les terres agricoles par exemple, permettraient non seulement aux politiciens de rester crédibles et populaires, mais sont en plus incontournables pour une croissance responsable du pays.

Ou Ritthy
Blogueur et cofondateur de Politikoffee

Traduction Baptiste Duclos

Auteur invité
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