Caroline Delboy et les Disco Soupes : « On n’est pas là pour refaire le monde, mais pour faire le monde » - The Dissident - The Dissident

Caroline Delboy et les Disco Soupes : « On n’est pas là pour refaire le monde, mais pour faire le monde »

(c) Disco Soupe

Co-fondatrice de l’association Disco Soupe, la pétillante Caroline Delboy envisage le militantisme citoyen comme un acte joyeux et festif. The Dissident l’a rencontrée, et revient avec elle sur les débuts du phénomène « Disco », qui offre la possibilité de cuisiner ensemble des fruits et légumes mis au rebus. Un mouvement solidaire et convivial, qui s’inscrit dans la lignée des initiatives « anti-gaspi ».

The Dissident : Comment avez-vous connu le mouvement Disco Soupe ?

Caroline Delboy

Caroline Delboy – (c) Yann Deva

Caroline Delboy : C’est en janvier 2012, lors d’un voyage à Berlin avec des amis, que j’ai découvert la « Schnippel disko », complètement par hasard. Le principe ? Des centaines de curieux venus éplucher des tonnes de légumes fraîchement récupérés auprès de producteurs locaux, au son d’une musique électro et dans la bonne humeur. Un très beau moment de partage entre générations, de cuisine et de convivialité, qui était ouvert à tous et rassemblait deux activités que l’on n’a pas l’habitude de faire ensemble : la cuisine et la fête !

Quand avez-vous lancé votre propre initiative ?

Avec ces mêmes amis, nous avons décidé de ramener ce concept à Paris et avons organisé en mars 2012 la première Disco Soupe (le « Disco » est donc un hommage à l’événement fondateur). Notre mission : sensibiliser le plus grand nombre au gaspillage alimentaire dans la convivialité, en permettant à tout le monde de cuisiner ensemble dans l’espace public des fruits et légumes disqualifiés. Nous laissons de côté la théorie et les messages culpabilisants, et offrons à tous la possibilité de goûter à ce gaspillage alimentaire en le cuisinant et en le savourant.

Quelle est votre implication dans le mouvement ?

Aujourd’hui, je fais partie des co-fondateurs et co-présidents de l’association. Mais ça, c’est sur le papier : dans notre organisation, ce sont les réalisations de chacun qui comptent, et rien n’est figé. Ayant monté un projet entrepreneurial, je n’ai plus le temps d’organiser régulièrement des Disco Soupes comme au début, mais je participe à la construction de la gouvernance de l’association. Je suis en charge du Community management et je m’implique dans certains projets qui me tiennent à coeur. Surtout, je prends beaucoup de plaisir à rencontrer et observer toutes les belles énergies qui rejoignent le mouvement et m’apprennent énormément tous les jours.

Quel est votre meilleur souvenir de Disco Soupe ?

Honnêtement, impossible d’en citer un ! Chaque événement et chaque nouvelle personne rencontrée au sein du mouvement est un cadeau, vraiment. Notre collectif est « open source » : quiconque souhaite le rejoindre et y contribuer, dans le respect de notre charte et de nos « Discommandements », est le bienvenu. Cela crée une diversité super riche et enthousiasmante, où chacun apporte son expérience et ses talents.

Je garde un souvenir marquant de ma participation à une réunion de l’antenne locale à Nantes, la première ville à avoir répliqué activement le concept, après Paris. J’ai alors constaté à quel point ce projet était devenu le leur, ils y apportaient des idées et une impulsion nouvelle que je n’avais pas anticipée. Là, je me suis dit : « Ça y est, on devient un vrai mouvement et ce qui va en émerger grâce à tous ces gens risque d’être génial ! » Et deux ans après, je ne crois pas m’être trompée.

En octobre 2012, vous avez participé au Banquet des 5 000, à Paris…

Nous en étions alors à l’organisation de notre quatrième Disco Soupe, des bébés du Disco en quelque sorte , quand Canal+ – qui sortait le documentaire Global Gâchis– et Feeding the 5000 nous ont invités à organiser une Disco Soupe pour 5 000 personnes, sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Les conditions météo étaient assez extrêmes (tempête !) et malgré cela, des centaines de personnes sont venus éplucher tout l’après-midi, des enfants aux petites mamies, avec le sourire aux lèvres. On ne comprenait pas trop ce qui se passait, tout ça nous dépassait clairement… Mais mission accomplie : on a cuisiné en musique avec des dizaines d’éplucheurs et on a servi des centaines de bols de soupe en faisant passer notre message, entre deux parapluies et rafales de vent… Cet événement est aussi le point de départ du mouvement : de nombreuses personnes, partout en France, en ont entendu parler ou se sont déplacées pour y participer, et ont ensuite eu envie d’organiser leur propre Disco Soupe dans leur ville.

Disco Soupe

Distribution de fraises lors d’une Disco Soupe – (c) Disco Soupe

Comment récupérez-vous la nourriture que vous cuisinez?

Les fruits et légumes invendus sont récupérés dans des marchés, supermarchés ou directement chez des maraîchers. Ce sont les organisateurs qui en décident. À Nantes par exemple, une partie du collectif fait également partie du réseau de glanage Re-bon, et va glaner les fruits et légumes écartés du circuit de consommation directement auprès des producteurs. En Île-de-France, nous avons effectué nos premières récup’ à Rungis, l’un des plus grands marchés de gros au monde. À Lyon, c’est plutôt sur les fins de marché que sont récupérés tous les fruits et légumes un peu abîmés, mais parfaitement comestibles, qui devraient terminer dans la benne.

Quelles relations entretenez-vous avec les pouvoirs publics et les distributeurs ?

Nous avons à coeur de travailler avec tous les acteurs de la chaîne alimentaire, et la grande distribution en fait évidemment partie. Nous allons donc également récupérer des invendus auprès des supermarchés qui souhaitent trouver des solutions pour éviter le gaspillage systémique. Nous ne sommes cependant pas LA solution puisque nous intervenons en fin de chaîne, sur des petites quantités. C’est pour cela que nous souhaitons nous intégrer dans une démarche plus globale de réflexion sur les bonnes pratiques et les solutions concrètes pour sensibiliser et réduire concrètement ce gaspillage.

À ce titre, nous discutons et collaborons avec un grand nombre d’acteurs publics et privés du mouvement anti-gaspi en France et à l’échelle Européenne, comme Feedback, Zéro Gâchis, Les Gars Pilleurs, Re-bon, Phénix, Optimiam. Nous participons aussi aux groupes de travail initiés par Guilllaume Garot, l’ex Ministre délégué à l’Agroalimentaire, à l’initiative du Pacte national antigaspi. Cette semaine, il a d’ailleurs remis son rapport intitulé « Lutte contre le gaspillage alimentaire : propositions pour une politique publique » à Ségolène Royal et Stéphane le Foll. Le gaspillage alimentaire doit être l’affaire de tous, et c’est en comprenant les contraintes et les enjeux des différentes parties prenantes que nous pourrons évoluer vers un modèle plus cohérent et plus sain.

Des participants cuisinent ensemble à la Disco Soupe - (c) Disco Soupe

Des participants cuisinent ensemble à la Disco Soupe – (c) Disco Soupe

Au-delà des repas gratuits que vous confectionnez, y-a-t- il eu des retombées positives sur le gaspillage intempestif?

Notre rôle est de sensibiliser le plus grand nombre à cette aberration morale, environnementale et économique qu’est le gaspillage alimentaire. Il est difficile, voire impossible, d’évaluer l’impact de nos événements sur les changements des comportements alimentaires. En revanche, ce que je peux assurément dire, c’est que les gens en repartent le sourire aux lèvres, en ayant compris qu’un légume tordu ou un peu abîmé est aussi savoureux qu’un autre. De nombreux proches m’ont avoué qu’ils sont maintenant beaucoup plus attentifs à leur façon d’acheter et de consommer au quotidien et qu’ils essaient de sensibiliser à leur tour. Ces exemples sont encourageants et montrent que des actions très simples peuvent être le point de départ de changements concrets, à l’échelle d’une personne ou d’un territoire.

Aussi, certains joyeux militants anti-gaspi ont eu à coeur d’aller plus loin dans notre mission de sensibilisation et ont créé de nouveaux formats, ou même des entreprises sociales, pour pousser d’un cran la démarche et s’adresser à de nouveaux publics : des formations auprès des collectivités publiques, des ateliers de sensibilisation dans les écoles, des confitures « Re-belles » conçues à base de fruits disqualifiés, ou encore des ateliers de transformation de fruits et légumes en bocaux, les « Disco Bôcô ».

Votre action au sein de Disco Soupe semble refléter un engagement citoyen qui vous tient beaucoup à coeur. Quels sont les autres mouvements auxquels vous participez ?

Mon premier engagement citoyen a été… un Hold-Up : un atelier de créativité animé par un membre de la communauté MakeSense, mouvement ouvert qui permet à n’importe qui de pouvoir aider de façon ludique et efficace des entrepreneurs sociaux à résoudre leurs défis. D’abord simple participante à ces ateliers, j’ai voulu aller plus loin et rejoindre la communauté pour à mon tour en organiser et contribuer à faire grandir ce mouvement. Après quelques mois passés dans la marmite de Disco Soupe et MakeSense, j’ai réalisé que j’avais trouvé les formes d’engagement qui m’enthousiasmaient : concrètes, positives, décomplexées, créatives. J’ai alors quitté mon emploi pour co-fonder la branche formation de MakeSense, l’entreprise sociale SenseSchool. L’engagement, c’est donc mon quotidien aujourd’hui et je le réalise en répondant à cette question parce que pour moi, tout ceci est complètement évident et naturel. On n’est pas là pour refaire le monde, on est là pour faire le monde. Et si chacun trouve la forme d’engagement qui correspond, on peut faire évoluer nos modèles. Et même… y prendre du plaisir!

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.