C'est la Canaille, eh bien nous en sommes ! - The Dissident - The Dissident

C’est la Canaille, eh bien nous en sommes !

L'Apothéose de la Canaille, par Pierre Coftier aux éditions Cahiers du Temps, mars 2016.

L'Apothéose de la Canaille, par Pierre Coftier aux éditions Cahiers du Temps, mars 2016.

A travers l’exemple de la Commune de Paris, le livre « L’Apothéose de la Canaille » de Pierre Coftier (éditions Cahiers du Temps, mars 2016) illustre la façon plus ou moins condescendante avec laquelle le monde ouvrier est représenté. Une imagerie qui paraît plus que jamais d’actualité. Décryptage avec Pierre Coftier, chercheur en histoire sociale.

The Dissident : D’où vient le terme de la canaille qui désigne le peuple de façon péjorative?

Pierre Coftier : Ce terme a été revendiqué par une chanson très connue qui date d’avant la Commune « C’est la Canaille, eh bien j’en suis ! ». Elle a été reprise à tout bout de champ tout le long de la Commune. C’était vraiment un chant populaire qui a été repris très fréquemment.

Pierre Coftier

Pierre Coftier. Photo DR

De quoi part le livre « L’Apothéose de la Canaille » ?

C’est une rencontre avec ce tableau éponyme de Maurice Boutet de Monvel, exposé au Musée des Beaux-Arts d’Orléans. Quand on passe devant, on est surpris par son très grand format : 4m30 sur 3m30. C’est une scène très réaliste et en même temps très curieuse, étrange. Les personnages sont grandeur nature. J’ai observé une foule de détails qui m’ont fait me dire qu’il y a des choses à dire autour de ce tableau.

Quel est le contexte particulier de ce tableau ?

Il a été peint en 1885, mais renvoie aux événements de la Commune de Paris en 1871. Il montre cette insurrection parisienne avec le stéréotype d’un monde de populace, de brutes, d’ivrognes assoiffés de sang qui assassinent la France. Il y a plein de détails qui illustrent ça dans le tableau : les mains sales, les ongles noirs, une bouteille de vin, un poignard, le cadavre de la femme, les brigands… Tout un ramassis d’imageries négatives pour représenter la Commune de Paris. C’est le thème du tableau. Une coïncidence rigolote fait que j’ai retrouvé une carte postale de la CGT, du début du XXème siècle, qui détourne ce tableau pour faire un appel à la grève générale. Associer ce tableau à l’idée de grève générale, c’est utiliser de façon ironique l’image de la violence, telle qu’elle est magnifiée de façon grandiloquente par certains artistes. Entre ces deux périodes 1885 et le XXème siècle, on peut retracer une histoire des représentations, des insurrections, des grèves ouvrières à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. On retrouvait souvent des traits communs : une volonté de discréditer, ridiculiser ou de montrer l’état barbare des émeutiers, des grévistes. On retrouve ça tout au long des siècles. Il n’y avait pas d’intention d’actualité politique dans ma recherche. Mais tout le monde peut faire le lien avec des événements proches. On retrouve cette façon de traiter l’événement social dans la presse, dans quasiment tous les médias. A la télévision avec le choix de l’image. Cette histoire de la chemise blanche d’Air France a été très médiatisée pour montrer que les salariés sont des barbares. Ce n’est pas un tableau qui le montre. Ce sont des photos, des images télévisées. Mais le ressort reste le même.

"L'apothéose de la canaille", par Louis-Maurice Boutet de Monvel

« L’apothéose de la canaille », par Louis-Maurice Boutet de Monvel

On ne peut pas s’empêcher de faire un parallèle entre la façon dont était traitée la Commune de Paris et un mouvement comme Nuit debout.

Avant ce mouvement tout récent de Nuit debout, on a vu la façon de traiter ce qu’on appelle « des débordements ouvriers ». Quand les cadres sont retenus, on parle de prise d’otage : l’épisode de la chemise blanche d’Air France, la condamnation des Goodyear… On retrouve ce trait commun qui consiste à montrer la violence, les excès, les débordements des ouvriers pour les montrer sous des traits de barbares, comme dans ce tableau sur la Commune de 1871. A côté de cela, on occulte la violence qui leur est faite. Quand il y a un plan de licenciement, des vies entières sont bouleversées, des familles qui se retrouvent dans le désespoir. Là, il faudrait que ça se passe tranquillement, calmement, poliment. Tout le monde sait que ce n’est pas possible, y compris les cadres dirigeants d’une entreprise. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils retirent leurs plaintes quand ils sont retenus à l’issue d’une nuit de négociation. Ça fait partie des événements.

En 2006 vous avez écrit « Mineurs de charbon en Normandie » (éditions Cahiers du Temps). Le livre sur la Commune met aussi en avant les grèves des mineurs.

Le cri du peuple, Germinal, par Emile Zola.

Le cri du peuple, Germinal, par Emile Zola.

On retrouve ce sujet traité dans la littérature par Victor Hugo et Émile Zola. On voit à la fin du XIXème siècle en fonction d’événements de l’actualité sociale de l’époque : le surgissement de grèves ouvrières et en particulier de grèves de mineurs. Et de la violence qui est faite. Les répressions sont très dures. Dans les premières grèves, on tire sur les ouvriers. On retrouve ce même traitement du personnage du gréviste qu’on dépeignait comme un barbare au temps des insurgés, et qui est toujours décrit comme tel dans la presse de l’époque. Sauf pour certains peintres comme Alfred Roll en 1885, dans une toile célèbre, « La grève des mineurs », qui montre non pas avec compréhension mais avec une certaine compassion le désespoir d’une grève ouvrière telle qu’elle était vécue. Le tableau montre bien que la grève, la coalition comme on l’appelait à l’époque, qui était passible de tribunal et d’emprisonnement, c’était une catastrophe pour un mineur. C’était la misère assurée. Cet aspect désespéré est montré avec une compassion assez exceptionnelle dans l’histoire des représentations des conflits. En général, c’est plutôt traité sous l’angle de la brutalité inacceptable qui doit être réprimée.

Ce n’est pas un hasard si on retrouve ce tableau à Saint-Benoît de Carmaux, dans le Tarn, ce bastion de Jaurès où a éclaté la grande grève des mineurs de 1892-95.

A Carmaux, ce n’est pas le tableau original. C’est une étude préparatoire qu’ils ont acquis à partir de ce tableau extraordinaire. L’original est détruit. Il est encore très présent grâce aux reproductions. Il a été reproduit dans le Petit journal qui tirait à un million d’exemplaires au début du XXème siècle et diffusé sous la forme de cartes postales. On l’a aussi transformé. Le drapeau noir est devenu rouge dans le Petit journal. On le retrouve dans tous les ouvrages et articles qui traitent de l’émergence du monde ouvrier. C’est un tableau important dans ses détails et sa façon de traiter une grève de mineurs. Le peintre l’a fait en se documentant, en se rendant sur place.

Dans un genre radicalement différent, on retrouve dans votre livre Ernest Meissonnier et la toile « Le siège de Paris » en 1870.

Meissonnier c’est typiquement l’art pompier. C’est vraiment mettre l’art au service de la propagande politique. Ce tableau est une caricature. Paradoxalement, quand il traite de la Commune il ne montre pas une scène épique mais des ruines, les bâtiments détruits par les Communards. Il est intéressant d’observer toute cette iconographie sur les ruines faites par les Communards. Ces images de barbares qui se livrent au pillage ont servi à justifier les condamnations à déportation, les exécutions, les massacres qui ont eu lieu pendant la Semaine sanglante du 18 mai 1871.

Quelle a été votre documentation?

Au niveau sources, il y a toute la bibliographie qui concerne la Commune de Paris et les grèves. Ce qui était intéressant, c’était de faire le lien entre  l’image et les textes des auteurs. Les textes de Hugo ou de Zola sur la Commune n’ont pas du tout la même tonalité. Sur le plan littéraire, ils reprennent la même imagerie que les artistes, avec les mêmes caricatures pour certains, avec la même pitié de la part de Hugo par rapport aux massacres. Sur les grèves ouvrières, il y a toute une documentation d’archives et littéraire avec Zola et la presse de l’époque qui permet de confronter le romanesque et le réel. La façon dont un écrivain perçoit les événements et quelque chose de plus proche du réel : le traitement au jour le jour par les envoyés spéciaux des journaux qui suivent une grève, comme celle de Decazeville en 1886. Pendant cette grève, il y a eu le meurtre d’un ingénieur. C’est intéressant de faire ces rapprochements et d’en tirer quelque chose.

On ne peut pas s’empêcher de faire un lien entre votre vécu d’ex-postier à Caen, en Normandie, et votre regard sur les classes populaires.

Je fais une incursion dans le domaine de l’Histoire de l’Art, domaine dans lequel je n’ai pas spécialement de compétences, en essayant d’avoir une approche historique. Aller sur le document, sur les sources. Mais je ne peux pas me départir d’une sensibilité qui vient de mon vécu. J’ai eu de riches discussions avec un historien de l’Art à propos du même tableau. Il n’a pas du tout la même perception de l’œuvre que moi. C’est intéressant de confronter nos points de vue. Ce que j’y vois en fonction de ce que j’ai pu vivre et observer sur le monde ouvrier, et ce qu’y voit quelqu’un qui a une approche plus esthétique de ces événements.

Et pour la suite?

J’ai une idée à partir d’un autre tableau, « Le déjeuner du casseur de pierres » de Guillaume Fouace. ça se passe dans la Manche, avec un carrier assis en train de déjeuner, son outil à côté de lui. Une fillette tient une massette qui sert à concasser le caillou pour faire du gravier. A partir de ce tableau, je veux montrer la représentation d’une activité importante et très oubliée : celle du casseur de pierre. Parallèlement, je travaille sur l’amiante. En 2012, j’ai sorti un livre sur l’amiante en Normandie.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.