Congo, l'éternel simulacre - The Dissident - The Dissident

Congo, l’éternel simulacre

Le chef de l’État du Congo-Brazzaville Denis Sassou-Nguesso a fait le forcing en modifiant la Constitution de son pays pour pouvoir briguer un nouveau mandat. Face à l’ire de la population, les autorités mènent désormais une série d’opérations militaires et policières pour « pacifier » le département du Pool, au sud du pays. Comédien et auteur de théâtre, Julien Mabialia Bissila évoquait déjà, en 2015, la guerre civile qui a touché son pays en 1997 à travers sa pièce « Au nom du père, du fils et de JM Weston ». The Dissident lui ouvre ses colonnes.

L’Afrique n’est pas assez rentrée dans l’Histoire disait un certain Nico, président d’un certain pays, champion des Jeux olympiques des droits humains. Peu importe l’endroit où ces mots ont été mitraillés. Peu nous importe sur qui. L’important, ce n’est pas le diamètre des trous qu’ils font sur ceux ou celles sur qui ils dansent. L’important, c’est le fait que nous tenons enfin le nom,  le visage, la fonction , le statut, de celui qui appuie sur la gâchette des mots/maux. Parlons du Congo-Brazzaville. En ce moment même où je vous écris, ma mère,  mon père, mes frères, mes sœurs, ma famille… des familles et des amis fuient les fils, petits-fils des mots, chantés par les trompettes de monsieur Denis Sassou-Nguesso, président, entre guillemets, du Congo.

Des corps jonchent les rues. Des hélicoptères traquent des foules. Des armes lourdes vomissent leurs feux. On dirait une guerre. Nous sommes le 12 avril 2016. Pas d’embrouille de calendrier possible: 2016 ! On est d’accord que De Gaulle et Mitterrand sont bien morts. Mais on ne dirait pas! Ce film est-il tourné en deux époques simultanées ? Je ne pense pas.
Il y a tous les figurants, toute l’équipe technique, les acteurs, le général-réalisateur Sassou-Nguesso sur le lieu du tournage. Le titre de son film c’est: « Je veux confisquer le pouvoir ». Sous Mitterrand, il était déjà président. Sous Chirac, il était aussi président. Sous Sarkozy, il était encore président. Maintenant avec Hollande, il est toujours président. Et même avant qu’ Hollande ne s’en aille,  il est déjà, aussi, maintenant, encore et toujours président du Congo. Je ne vous parle pas d’un dinosaure. Je vous parle de Sassou-Nguesso.

Ok ! Tout est clair. Je veux confisquer le pouvoir jusqu’à ma mort. Mais, alors, pourquoi faire semblant de jouer un autre film intitulé « La guerre civile nord-sud » ? Pourquoi ne pas engager un groupe de cirque avec de faux hélicoptères, de fausses kalachnikovs, de fausses munitions et de faux morts avec du faux sang qui fasse « sang-blanc ». Pour faire vrai, comme au cinéma. Pourquoi ?

La réponse à cette question est importante pour moi, pour des millions de Congolais, des femmes, des hommes, des vieux et vieilles, des enfants qui avant même de naitre crèvent d’une balle perdue.

Je ne suis pas historien. Je ne vais pas vous dire qu’avant l’Appel de Londres il y eut l’Appel de Brazzaville. Je ne vais pas vous refaire l’Histoire de la Résistance française en vous racontant que la ville de Brazzaville fut la seule dans l’Histoire de la France à prêter ses terres, ses rues, ses hommes et ses femmes, ses riches et ses pauvres, ses toilettes, ses douches, son eau, son électricité, ses putes, ses écoles, son soleil, ses domestiques, ses voitures, son oxygène… gratuitement à la France. Jusqu’à céder sa place pour devenir Paris, capitale de la France libre. Je suis la lettre A de l’Afrique. Je crie mon impuissance avec cette même lettre A. Sans moi, la lettre A de Paris serait PRIS.

Libre ! La France libre ! Avant Brazzaville ce pays ne s’appelait que la France. Après Brazzaville, il ne s’appelle que la France.  Parce qu’avant, ce pays était déjà libre. Après Brazzaville, il est redevenu libre. Quand sa liberté était menacée, elle portait l’adjectif libre sur mon sol, mon Congo, mon pays.

C’est quoi l’Histoire?

Nos pères et nos mères ont vécu à Paris sans bouger de leur chambre. De Gaulle avait le droit de circuler dans nos rues, dans nos maisons, dans nos filles, dans nos putes, dans nos rivières. Sans titre de séjour. Et ceci avec une villa face au fleuve, face à Kinshasa, place qu’on ne réserve chez nous que pour des gens de la famille. Nous l’avons écouté malgré son essoufflement, malgré sa langue rocailleuse, malgré sa couleur de peau, malgré nos différences de taille. Nous l’avons entendu. Nous avons vu ses larmes, sa détresse, son orgueil imbibé. Sa peur était nue. Et nous l’avons couvert de raphias.

Il a bu. Il a mangé. Puis nous lui avons donné accès à la parole publique. Il a parlé aux membres de toute ma famille. Sud, nord, est, ouest. Le soir même, nous avons baptisé cette place: Place du général de Gaulle. Il a souri. Nous lui avons souri en retour. Avait-il compris ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il a dit « Je vous ai compris ». Ce qui veut dire la même chose dans ma langue. Donc, on s’était compris. Nos pères ont abandonné leur familles. Ils ont pris armes et munitions. Ils ont suivi le général qui chialait en disant que sa famille française, nord, sud, est, ouest, était prise en otage par un homme fâché et sa bande, nommé Adolf. Il paraît qu’il faisait cuire des humains dans des fours tout vivant, cet Adolf. Or, des Adolf chez nous il y en avaient. Mais à confondre l’humain et la farine. Ce genre de crimes devait mériter d’en mourir afin qu’ils cessent. Voilà nos pères en guerre contre ce fameux Adolf, qui ne nous a rien fait mais qui veut effacer l’humain. Et comme nous sommes humains, alors cette guerre nous appartient aussi.

Que devient Brazzaville ? Un cimetière à ciel ouvert

Nos pères qui tombent. Nos mères qui se suicident. Nos frères qui ne croiseront plus leurs pères ou grand-pères. Adolf est un monstre organisé. Il massacre. Nous croisons des frères noirs et arabes venant de tous les trous du continent pour témoigner notre amour à notre cher général De Gaulle. Témoigner de notre sens de l’humanité. Nous contribuons à sauver l’espèce humaine des laboratoires nazis. Nous y sommes. Pas derrière, pas au milieu. Mais devant, sur la première ligne de front. Nous répondons présents, puis quelques fois absents quand la mort l’emporte. Mais nous tenons, à être là. Et nous y resterons jusqu’à la victoire totale.

Aujourd’hui, Elf est devenue Total. Mais que devient Brazzaville ? Un cimetière à ciel ouvert.
Un champ de tirs d’hélicoptères sur des enfants et femmes qui fuient les bombardements de Sassou-Nguesso: cet employé en CDI au premier poste de dictateur de la compagnie Elf devenue Total, compagnie française de notre cher De Gaulle pour qui nos pères sont morts. Où est passé notre passé commun ? Un passé omis dans les archives de notre ami De Gaulle. Jusqu’à dire que nos pères n’étaient pas des tireurs mais des Tire-Ailleurs. C’est plus qu’une omission!

1991. Nous avons réussi à nous rendre compte de notre naïveté sur le sens de l’humanité. Trop bon! Trop couillon! Cela faisait un moment que nous avions cessé de pleurer Marien Ngouabi. Un président, un vrai président du Congo, mort a l’époque où le pouvoir par les urnes n’était pas encore né. Comment devenir président d’un État africain ? Tu étais noir, militaire. Tu avais étudié en France. Tu connaissais quelqu’un dans le milieu politique français. Le soir même, on te parachutait président de ton pays. On cherchait surtout des petits cons. Et si tu savais faire le con jusqu’à jouer le bon Con-golais tu étais engagé dans ton pays en CDI, comme directeur ou dictateur. Selon ta capacité à être con.

« Il faut sortir de ce tunnel insalubre »

Et lui, Marien Ngouabi, n’avait pas tout  compris. Il se croyait vraiment président de la République. Il était drôle et intelligent, il avait un grand charme du haut de ses 1 mètre 50. Le clown qu’il faut à la place qu’il faut. Erreur ! Les apparences jouent de la trompette. C’était un révolutionnaire acharné. Un humoriste né, oui. Il aurait  fait une bonne carrière dans le One man show.  Hélas, il est président de la République. Il a des rêves ambitieux. Il veut briser le cordon ombilical de la colonisation. Il prend son boulot au sérieux. Et ça fait marrer tous les Elf-rancais de la compagnie. Marien raconte des histoires aux autres pays africains qu’il croit faire partie du spectacle: « Il faut sortir de ce tunnel insalubre. Il faut inventer la liberté, arrêter de la quémander ».

Il séduit les étudiants des autres pays africains. Il donne l’exemple. Il se balade dans la ville pour faire lui-même ses courses. Il est populaire. Il joue au foot, va à la pêche et vit comme un simple citoyen. Il fait du sport tout le long de l’avenue du général De Gaulle. Chaque soir, on le voit courir. On va lui parler. Il signe des chèques, non des autographes, dans la rue. Un bon clown, pense Elf. Il gêne un peu mais on l’adore. Lui, fait du rentre-dedans à ses employeurs avec humour. Il avance. Il passe à l’attaque. Sa modification du le contrat sur les revenus du pétrole a l’air d’une comédie burlesque. Elf éclate d’un gros rire de kérosène, mais reste très zen. Marien Ngouabi rêve du Che Guevara. En une semaine, il nationalise toutes les entreprises et usine françaises sur le sol congolais. Elf pète un plomb,  sort son magnum 93 et lui éclate la cervelle. Fin d’un rêve rêvé par tous les Congolais. Naissance de la Françafrique.

Le scénario sera repris avec le cas Sankara, lui-même très fan de Marien Ngouabi. Patrice Lumumba connaîtra le même genre de destin avec la Belgique. Ceci sous le silence des Nations-Unies, de l’Union européenne, de la Communauté internationale, de l’Union tralala. Communauté patati-patata, une diarrhée communautaire juste bonne à vous faire taire! Rien d’autre. Sommes-nous voués à rester muets et indépendants ? Est-ce toujours la couleur de notre peau qui doit encore inconsciemment jouer sur la haine de nos semblables ? Parce que, quand il s’agissait des noirs qui mourraient dans l’Atlantique, la question n’était jamais débattue. Mais avec des Syriens pas vraiment très noirs, le problème est passé à la Une. On parle même de quotas. Je ne pense pas que les contemporains que nous sommes soient dans l’erreur à ce point.

32 ans de dictature

Sassou-Nguesso qui a déjà fait 32 ans de dictature, de crimes, de gâchis économiques, vient de modifier la Constitution qui l’empêchait de briguer un autre mandat de dictature en ce moment où je vous écris, ceci pour lui permettre de se maintenir au pouvoir quelque soit les résultats des votes. En ce moment , il séquestre la cours constitutionnelle pendant que des hélicoptères pilonnent la population, pendant que les milices de son général de la police-mercenaire abattent des innocents dans les rues à la veille des résultats définitifs de la fameuse cour constitutionnelle. Qui sera l’heureux gagnant de ses élections de 2016, truquées dans l’obscurité?

La Cour constitutionnelle, toujours en otage, farfouille les mots, les gestes, impuissante,  la kalachnikov sur la tempe. Femmes et enfants pris en otage. Dehors dans la ville, les balles s’excitent dans les airs, le temps de proclamer les résultats des élections. Pendant ce temps les domiciles des opposants sont quadrillées  par des centaines de mercenaires, et leurs quartiers vidés. Impuissants, nous le sommes… Pour l’instant.  Je veux ici remercier le silence de ceux qui vendent ces armes à des pays pauvres lourdement endettés, incapables de gérer deux trains par jour sur un petit réseau ferroviaire de 510 km, ou incapables de transformer en 50 ans un fleuve en source d’eau potable.

Merci pour le travail mené par tous les bénéficiaires de la Françafrique qui pensent encore qu’il s’agit juste de placer un noir dans un pays de noirs pour que les crimes et violences perpétrés par ce dernier soient sous sa seule responsabilité, sous un format de guerre civile. Comme si les crimes opérés par les nazis pendant l’Occupation française pouvaient être la responsabilité  du peuple français, sous prétexte d’une guerre civile? Chers humains, nous, peuples d’Afrique en général et Congolais victimes de la pompe-a-fric, sommes occupés, depuis 50 ans et même plus, sous vos yeux, vos oreilles, par un système qui aurait pu s’appeler le nazisme francais mais qui a préféré un nom plus cool, plus branché, la Françafrique, dirigée, cette fois-ci, pas par Adolf Hitler mais par Total, Sassou-Nguesso et d’autres multinationales. Accepter sous silence les crimes de Sassou-Nguesso, c’est accepter et autoriser le fascisme!

Collaborer avec un fasciste, un dictateur, un cambrioleur de la démocratie, qui humilie l’être humain, noir(e) ou jaune, blanc, mate ou rouge, en 2016,  avec un système criminel qu’est la Françafrique c’est affirmer son refus de l’existence de l’homme africain, Congolais, en tant qu’être humain. Et considérer un autre être humain comme un non-être humain. C’est confirmer sa propre inexistence en tant qu’être humain. C’est inhumain.

On pouvait encore lire il n’y a pas très longtemps dans Afrique Education :

Selon des informations recueillies par l’IVERIS (Institut de veille et d’étude des relations internationales et stratégiques), le président congolais s’est engagé à financer une partie de l’organisation de la « grande Conférence » sur le climat. Par ce geste philanthropique, Sassou-Nguesso, au pouvoir depuis 1997, cherchait, surtout, à obtenir la bienveillante neutralité de la France pour changer la constitution afin de pouvoir se représenter aux élections présidentielles de 2016. Le président congolais sera-t-il le seul à mettre la main au portefeuille pour aider la France « à réussir Paris » ?

Le poète Maxime Ndebeka écrivait quant à lui :

Nous sommes 980 000, affamés, détruits (…) Ils sont 20 000, Mercédès dans les pieds.

Alors je refuse ! Nous refusons! De nous taire. Résistons jusqu’à ce que ce fascisme griffé Françafrique disparaisse.

Julien Mabilia Bissila

Comédien et auteur de pièces de théâtre

NB: Le metteur en scène Jean-Paul Delore qui adapte en ce moment sur la scène du Tarmac à Paris la pièce « Machin la hernie » de Sony Labou Tansi, avec Dieudonné Niangouna, a mis en ligne cette pétition: https://www.change.org/p/fran%C3%A7ois-hollande-urgence-congo-le-gouvernement-doit-sortir-du-silence?recruiter=333011299&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink


Auteur invité
Auteur invité