Contrôles au faciès : gare à ta gueule ! - The Dissident - The Dissident

Contrôles au faciès : gare à ta gueule !

Une campagne du collectif Stop Le Contrôle au Faciès.

Une campagne du collectif Stop Le Contrôle au Faciès

Discriminations et musique politicienne

Web-séries militantes, soutien juridique, lobbying politique… Depuis 2011, le collectif Stop Le Contrôle au Faciès multiplie les actions contre les abus policiers. Objectif : obtenir un meilleur encadrement des contrôles d’identité… et ainsi améliorer les relations police-citoyens. Un combat de longue haleine, sur lequel revient Sihame Assbague, porte-parole du collectif.

The Dissident : Pourquoi avoir engagé cette bataille ?

Sihame Assbague : En 2009, le CNRS a publié une étude révélant pour la première fois les chiffres du contrôle au faciès, qui montre que les Noirs et les Arabes ont respectivement six et huit fois plus de risques d’être contrôlés que les Blancs. Malheureusement cette enquête, qui démontre l’existence d’une réalité vécue et dénoncée par de nombreux citoyens, n’a eu que peu de retentissement. D’où la création du collectif, pour sensibiliser l’opinion publique à cette problématique.

Quelles sont les répercussions des contrôles aux faciès ?

Les personnes qui sont systématiquement contrôlées le savent très bien : un contrôle, ce n’est pas la simple présentation de sa carte d’identité. Ce sont des moments souvent humiliants et violents, parfois physiquement, où l’on vous renvoie à des origines réelles ou supposées. On vous dénie votre francité. Sans compter qu’un contrôle est aussi une perte de temps, et peut vous faire rater un train, un entretien d’embauche… Ces contrôles répétitifs poussent les citoyens à remettre en cause le travail de la police. Pire : ils suscitent une vraie perte de confiance envers l’État, ce qui est dramatique.

Que vous disent les policiers ?

Officieusement, la plupart reconnaissent l’existence de pratiques discriminatoires. Officiellement, ils expliquent qu’il est difficile de travailler avec une partie de la population. Beaucoup d’entre eux souffrent d’être mal aimés et seraient preneurs de mesures qui leur redonnent du crédit. C’est pour ça que nous essayons de proposer une réforme qui permettre d’améliorer les choses des deux côtés.

Lors de sa campagne, François Hollande avait promis de « lutter contre les délits de faciès dans les contrôles d’identité » (engagement n°30) en instaurant notamment un système de récépissé. Une proposition appuyée par votre collectif, qui semble aujourd’hui enterrée…

Nous avons effectivement soutenu l’idée d’instaurer un système de reçu, qui permettrait au citoyen de prouver qu’il a bien subi un contrôle [ce dernier étant le seul acte de procédure pénale ne faisant pas l’objet d’un procès verbal, nldr], et donnerait à l’administration un outil pour évaluer l’étendue et les résultats de cette pratique. C’est la méthode qui nous semble la plus efficace, la plus juste et la plus économique, mais elle a été écartée par le ministère de l’Intérieur. Celui-ci a préféré instaurer le retour du vouvoiement et du matricule. C’est bien, mais ça n’empêche pas les contrôles abusifs. Dernièrement, il a également annoncé l’installation de 4500 caméras sur l’uniforme de policiers : là encore, c’est une mesure qui vient toute seule, et qui nous paraît d’autant plus inefficace que le fonctionnaire peut allumer et éteindre l’appareil quand il le souhaite.

Comment analysez-vous ce renoncement politique ?

C’est d’abord le signe d’un mépris politique total envers les populations de couleur et/ou issues de l’immigration. Les mêmes que l’on a l’habitude de venir chercher au moment des élections… De façon manifeste, nous avons un gouvernement censé être de gauche mais qui, chaque mois, se rapproche des positions de la droite. Et Manuel Valls, qui est entré dans un jeu de séduction avec le syndicat Alliance [proche de la droite, ndlr], se montre plus que quiconque attentif à cet électorat.

Visuel issu d'une campagne menée en mai 2014 par le collectif - © Stop le contrôle au faciès

Visuel issu d’une campagne menée en mai 2014 par le collectif – © Stop le contrôle au faciès

Aujourd’hui, quels sont vos objectifs ?

Nous voulons que chaque citoyen puisse être traité de la même façon par la police. Nous avons mis en place en 2011 un numéro de téléphone pour les victimes d’abus policiers, que l’on a renforcé par la création d’une application. Ce qui nous permet d’accompagner juridiquement les victimes, et de mieux recenser les contrôles. Au départ, on nous rétorquait souvent que les contrôles aux faciès n’existaient pas. Il a donc fallu prouver leur existence. Depuis, quatre propositions de loi ont été déposées pour encadrer les contrôles d’identité: deux par EELV, l’une par le PC et l’autre par l’UDI. L’appareil législatif peut être mis en marche. Maintenant, il faut un vrai changement sur le terrain.

Pourquoi est-il si difficile, en France, d’encadrer les contrôles d’identité ?

Tout le monde est conscient qu’il y a un problème entre la police et la population, qui dépasse les seuls quartiers populaires. Regardez l’enquête publiée fin 2013 par Le Monde : l’institution policière est aujourd’hui la plus détestée, surtout par les jeunes. Nous avons réussi à convaincre un certain nombre de parlementaires, et beaucoup d’élus, notamment locaux, qui mesurent aujourd’hui l’ampleur du problème. Quelques parlementaires UMP nous ont même dit que la proposition du récépissé leur semblait raisonnable et efficace. Pour nous, c’est Manuel Valls qui bloque l’avancée de ce dossier. Très clairement, le Premier Ministre ne veut pas lutter contre les discriminations.

Pour une partie de l’opinion publique, les contrôles au faciès seraient justifiés, car les Noirs et les Arabes seraient davantage impliqués dans la délinquance…

Il suffit de regarder le documentaire « Immigration et délinquance », diffusé le 25 novembre sur France 2, pour comprendre qu’il s’agit d’une idée reçue. Les Noirs et les Arabes sont plus souvent arrêtés justement parce qu’ils sont plus contrôlés. Un exemple : le département de l’Ardèche, 4ème en matière de consommation de stupéfiants, est 43ème en matière de contrôles d’identité. À l’inverse, la Seine-Saint-Denis, 42e sur la consommation de stupéfiants, est première sur les contrôles. C’est du ciblage racial. Or dans un État de droit, on devrait contrôler les gens sur des critères objectifs, pas sur leur faciès.

D’autres pays ont-ils pris des mesures efficaces ?

En Espagne, la ville de Fuenlabrada a expérimenté le récépissé. Au début, les policiers étaient réticents. Sept ans après, ils l’ont complètement intégré : le nombre de contrôle d’identité a été divisé par trois, et leur efficacité multipliée par trois. Les contrôles sont mieux ciblés et la communication avec la population s’est nettement améliorée. Les policiers sont beaucoup mieux accueillis : on les invite à la mosquée ou au café, ils entrent sans problème dans les quartiers, les gens les aident…

La mort de Michael Brown, abattu cet été par un policier à Ferguson (Missouri, USA), a été très relayée par les médias français. Des médias qui, vous le souligniez dans une tribune, n’accordent pas du tout le même traitement aux violences policières qui surviennent en France…

Oui, j’y vois une certaine hypocrisie, une difficulté à assumer l’histoire française. Le mythe républicain, qui veut que tous les citoyens naissent égaux en droits et que les discriminations n’existent pas, est encore très fort. Or ce n’est pas ce qu’il se passe dans la réalité. Tous les médias nationaux étaient présents au rassemblement en mémoire de Ferguson, et cela nous fait sourire. En France, depuis ce drame, on dénombre entre sept et huit décès en lien avec des violences policières.

Le décès de Rémi Fraisse, tué à Sivens par un CRS, a suscité plusieurs manifestations à travers la France. Peut-on envisager, dans les mois à venir, une convergence entre la lutte menée par ces manifestants et celle des militants engagés contre les contrôles au faciès ?

S. A. : Oui, c’est déjà le cas, d’ailleurs. Les associations du collectif ont partagé l’appel des proches de Rémi Fraisse. Bien qu’on soit de milieux différents, nous connaissons la même peine, la même douleur, celle d’avoir des proches qui ont été victimes de violences policières. Les convergences se sont créées, et on espère qu’elles continueront.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.