COP 21 : la tragique leçon de l’île de Nauru - The Dissident - The Dissident

COP 21 : la tragique leçon de l’île de Nauru

Les vestiges d'une industrie du phosphate qui a plongé Nauru dans la misère. Photo DR

Les vestiges d'une industrie du phosphate qui a plongé Nauru dans la misère. Photo DR

Du 30 novembre au 11 décembre prochains, Paris accueillera la conférence des Nations Unies sur le climat. Objectif affiché : parvenir à un accord ambitieux entre les nombreux États-membres pour adapter les économies au changement climatique et au réchauffement du globe qui pourrait en découler. Si la COP 21  donne à un État comme la France l’occasion de briller sur la scène internationale, elle représente pour de nombreux pays insulaires une cruelle question de survie. À commencer par l’île de Nauru.

Baron Divavesi Waqa, président de la république de Nauru. Photo DR

L’homme que vous voyez ci-dessus derrière les micros de l’hémicycle des Nations Unies a un nom : Son Excellence Baron Divavesi Waqa, président de la République de Nauru. S’il incarne la dualité des hommes vis à vis de leur environnement, il porte également l’immense inquiétude de centaines de milliers d’êtres humains, confrontés à une question de survie dont l’improbable résolution est hors de leur portée.

Nauru, pays de cocagne devenu exsangue

L’île de Nauru, c’est un territoire minuscule : à peine 21km², l’équivalent de trois arrondissements parisiens. Située dans la partie occidentale du Pacifique, en Océanie, elle compte environ 9500 habitants, qui vivent à 300 km de leur plus proche voisin, Kiribati, et à plus de 4000 km de Sydney (Australie). Autre trait distinctif : le pays est probablement l’un des seuls de la planète à n’avoir, à l’heure actuelle, aucune ressource en eau, si ce n’est la pluie et le dessalement d’eau de mer. Côté alimentaire, l’agriculture locale (coco, bananes, légumes, ananas) ne suffit pas à nourrir la population. Difficile dans ces conditions d’imaginer que l’île fût jadis un fleuron de l’économie mondiale…

Lorsqu’ils sont arrivés à Nauru, les colons Anglais ont fait une découverte : l’île recelait sur son plateau central d’immenses réserves d’un phosphate particulièrement pur, précieux dans la fabrication des engrais. Le cours mondial allant à la hausse, l’économie nauruane a profité d’une formidable manne financière au lendemain de son indépendance, en 1968. Un développement fulgurant qui a propulsé l’île parmi les États les plus riches du monde.

Les terres exploitées par la Nauru Phosphate Corporation.

Les terres exploitées par la Nauru Phosphate Corporation.

Mais voila, les Nauruans et leur gouvernement ont profité très largement des richesses que la planète a mis à leur disposition, sans jamais se soucier du jour où il n’y en aurait tout simplement plus. Bien que les experts de l’époque prédisaient un épuisement des réserves de phosphate à la fin des années 90, l’île s’est littéralement auto-dévorée à force de creuser sans relâche, en quête des dernières vieilles fientes phosphatées. Jusqu’à 80% de sa superficie y est passé. Il n’en reste aujourd’hui que des trous dans un sol inexploitable et désert. La forêt tropicale luxuriante qui couvrait le plateau central de l’île, elle, a disparu avec les nappes phréatiques.

Avec la disparition du phosphate, c’est l’âge d’or de Nauru qui a pris fin. Un âge qui était alors synonyme de soins, d’eau et d’électricité, illimités et gratuits. À l’époque, le Nauruan moyen n’avait plus besoin de travailler. Il collectionnait les 4×4 et se complaisait dans un consumérisme débridé. Son gouvernement s’était quant à lui découvert une folie des grandeurs et avait construit un aéroport international. Quoi de mieux qu’une belle dalle de béton de plusieurs hectares sur une île de 21km² ? Beaucoup d’investissements ont été réalisés à l’étranger, sans aucune vision à long-terme. Autrement dit, la gabegie est allée bon train. De loin, on aurait pu penser qu’elle se serait arrêtée avec la fin du phosphate. En fait, non.

La double sanction

L’économie de l’île s’est effondrée, le pays de cocagne s’est transformé en paradis fiscal, tout en étant en situation de faillite. Nauru a sombré dans les bas-fond des statistiques des institutions internationales, jusqu’à dépendre désormais des aides au développement et devenir le sous-traitant de l’Australie dans l’accueil des réfugiés politiques. À cette dégringolade, s’ajoute depuis deux décennies la menace d’une montée des eaux, due à la fonte des glaces des pôles, elle-même due à la hausse des températures découlant de la pollution humaine.

Malgré un point culminant à 71 m de haut et un plateau central -ravagé- oscillant entre 20 et 45 m d’altitude, la très grande majorité de la population vit sur le pourtour de l’île. Une plaine côtière large de 150 à 300 m, qui est aussi le seul endroit suffisamment fertile pour accueillir quelques cultures. Cette étroite bande de vie culmine à 10m. Que fera Nauru lorsque ses habitants auront les pieds dans l’eau ? Le pays disparaitra-t-il avec sa population ? Sera-t-il délocalisé ? Qui acceptera de céder gracieusement une part de son territoire à des Nauruans qui souhaiteront conserver la liberté -légitime- de disposer d’eux-mêmes ?

Pour éviter de boire la tasse, et malgré ses casseroles, Nauru a donc rejoint l’Alliance des petits États insulaires (Alliance of small island states, AOSIS). Fondée en 1990, elle vise à défendre l’existence physique de ses quarante-quatre membres, parmi lesquels Vanuatu, Trinidad-et-Tobago, Tuvalu, Sainte-Lucie… Tous ces pays ont en commun un avenir territorial soumis aux desideratas des États-Unis, de l’Union Européenne, de la Chine et d’une poignée de pays émergents. Cette coalition de « petits », qui représente un cinquième des membres de l’ONU, constitue aujourd’hui l’une des principales forces en faveur d’un accord contraignant à Paris.

La solution de Kiribati

Mais plutôt que d’attendre des décisions aussi ambitieuses qu’improbables en faveur d’une véritable réduction des émissions de gaz à effet de serre, certains chefs d’États ont pris les devants. Anote Tong, le président de la république de Kiribati – un État « voisin » de Nauru dont la plupart des atolls dépasse à peine le niveau de la mer – a ainsi accompli une avancée majeure pour préserver l’avenir de ses 110 000 compatriotes. En juin 2014, le pays a acheté 20 km² de terres sur le territoire des îles Fidjis. Du côté des Maldives, l’ancien président Nasheed déclarait en 2008 préférer économiser pour acheter une terre d’accueil qui permettrait de mettre ses concitoyens à l’abri de la montée des eaux, plutôt que de passer dix ans dans des tentes en tant que réfugiés climatiques.

L'urbanisation de Malé, la capitale des Maldives, cernée par l'océan Indien.

L’urbanisation de Malé, la capitale des Maldives, cernée par l’océan Indien.

Quelque soit l’issue de la COP 21 de Paris, la résignation semble en effet dominer au sein de l’AOSIS. Après tout, même si les grands de ce monde parvenaient à s’entendre, il est trop tard pour enrayer une hausse critique des températures. Au mieux, parviendra-t-on à sortir du scénario du pire, pour entrer dans celui du moindre mal. Dans tous les cas, à Tarawa, comme à Nauru ou à Malé, la perspective de quitter sa terre ancestrale pour une autre inconnue finira tôt ou tard par s’imposer comme la solution la plus envisageable. Encore faudra-il pouvoir s’offrir la location d’un nouveau territoire, et se faire accepter des locaux…

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.