Crimes en sourdine : la surdité sur pellicule

Joël-Chalude-et-son-équipe

Tour à tour mime, danseur, marionnettiste, clown, comédien, metteur en scène, directeur de compagnie, auteur de pièces, dessinateur, écrivain et réalisateur, Joël Chalude a la particularité d’avoir fait de sa surdité une source d’inspiration et de ténacité qui lui a permis de mener à bien son dernier projet en date : Crimes en sourdine.

« C’est de ma rencontre avec plusieurs jeunes techniciens au savoir-faire remarquable, mais pénalisés par leur surdité dans l’accès aux métiers de l’image, qu’est née l’envie d’un tel projet », raconte Joël Chalude, co-réalisateur avec Stéphane Onfroy de cet ovni cinématographique, Crimes en sourdine, où sourds et entendants se partagent l’affiche et les tâches techniques. « Je m’étais dit que j’avais pu aller au bout de quelques uns de mes rêves et qu’il m’appartenait à un moment de mon histoire professionnelle de créer un outil de travail pour permettre à ces jeunes de valoriser leur talent et leurs compétences. Ce film a donc été d’abord un acte militant ». Un militantisme qui a néanmoins essuyé de nombreuses difficultés et s’est vu mis à mal par les réflexes gênés d’une industrie du cinéma plus habituée à voir l’handicap singé que réellement présent sur les plateaux de tournage ou sur la pellicule.

Des producteurs trop frileux

Aux problèmes survenus durant la réalisation entre techniciens entendants et techniciens sourds – transformant les trois semaines de tournage en une année – s’est greffée l’impossibilité de trouver des producteurs, trop frileux face à cette déferlante de sourds. Pour autant, Joël Chalude n’a pas abandonné son projet, allant jusqu’à mettre 53 000 euros de fonds propres dans cette production qui ne dépasse pas les 87 000 euros de trésorerie.

Le résultat, c’est un long-métrage qui transpose à notre époque le film culte de Franck Capra, Arsenic et vieilles dentelles, et le détourne vers la problématique de la surdité. Le tout sous l’égide d’un burlesque qui assume le télescopage de situations et de gags, les sous-titres exhaustifs ou déjantés ou encore l’interpénétration des dialogues parlés et signés. Un rendu loufoque et original qui semble paralyser bon nombre d’exploitants au moment de projeter le film.

Joël Chalude sur le tournage de Crimes en sourdine

Joël Chalude sur le tournage

« La plupart de ceux qui rechignent à projeter le film ne l’ont même pas visionné… Et ceux qui l’ont fait ont été dérangés dans leurs conventions du cinéma. Tel exploitant m’a demandé s’il était possible de supprimer les sous-titres dès lors que le film était en langue française, sans tenir compte du fait que ce dispositif est le prétexte à des gags visuels sans lesquels le film ne fonctionne plus. Et sans tenir compte du fait qu’il y a en France environ 300 000 personnes atteintes de surdité profonde sur un total de cinq millions de déficients auditifs. Ce qui devrait représenter à leurs yeux un marché ! » explique le réalisateur.

« Ouvrir les portes du rêve »

Néanmoins, malgré ces remarques et grâce à l’obstination de Joël Chalude, le film commence petit à petit à avoir une vie sur grand écran. Et les réactions des spectateurs ne se font pas attendre. « Les sourds ont unanimement salué le film dans lequel ils se sont reconnus et où ils ont identifié très vite des codes spatio-visuels qui leur sont propres. Les entendants, eux, ont eu à « encaisser » une multitude d’informations qui leur semblaient se chevaucher et les ont empêché d’adhérer tout de suite au propos », raconte Joël Chalude, ajoutant qu’« il leur a fallu un temps d’adaptation pour s’approprier finalement le film et ses particularités ».

Des particularités qui soutiennent et illustrent un message venant rompre quelque peu avec le côté divertissant et farfelu de Crimes en sourdine. Car son réalisateur n’a jamais oublié pourquoi il s’était lancé dans cette aventure trois ans auparavant. « Il faut aussi ouvrir les portes du rêve à ceux qu’on voudrait condamner aux aides de la C.A.F. ! Parce que sourds, nous ne pouvons partager les mêmes désirs d’avenir que les « valides » ? Parce que sourds, nous devons nous satisfaire d’un système fondé sur l’assistanat, que ce soit par le biais des allocations ou par celui des quotas de postes ? Il faut que la société nous apprenne en tant que décideurs, instigateurs, initiateurs, promoteurs, partenaires en lieu et place des pavloviennes compassions sociétales », assène Joël Chalude. A juste titre au vu du parcours de son film. Mais l’homme n’a aucune amertume. Bien au contraire.

Une de ces grandes fiertés « est d’avoir su tirer parti des difficultés a priori insurmontables, pour réinventer constamment le film tout en lui gardant son indispensable cohérence ! ».

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Article publié à l’origine sur Europe Créative en février 2013

Constance Berjault
Constance Berjaut est diplômée de l’Ecole du Louvre et de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Paris. C’est tout naturellement qu’elle s’est tournée vers la presse culturelle pour traiter de sujets inédits mettant en lumière la créativité et le positivisme de certaines initiatives et démarches.