Dissidence, un très long chemin - The Dissident - The Dissident

Dissidence, un très long chemin

Ce texte a été initialement écrit en préparation d’une table ronde intitulée « Résistance et dissidence. Quelles actions pour la liberté ? », organisée par la bibliothèque de La Part-Dieu à Lyon avec la maison des Passages, en janvier 2017.

Il y a presque sept ans, commençaient ce qu’on appela les Printemps arabes. Sept ans que des peuples sont passés d’un état de frustration, de désespoir qu’ils désespéraient de ne pouvoir jamais exprimer alors qu’ils vivaient sous des dictatures. Les velléités de résistance étaient restées isolées, car vite réprimées, même si la dissidence existait de façon clandestine ou bien dans l’exil. Que se passe-t-il pour que, soudain, résistance et dissidence rassemblent les peuples de façon inouïe, inattendue, au péril de leur vie et quelles que soient les conséquences ? Comment des peuples se sont-ils soulevés, « délivrés de la peur », pour citer Istavan Bibo, pour réclamer « liberté et dignité », « houriya, karama », pour reprendre les mots des manifestants eux-mêmes, jusqu’à cette foule qui s’est massée devant le ministère de l’Intérieur à Tunis et qui scandait « Dégage ! », ponctuant leur slogan d’un geste de la main ? L’auto-immolation par le feu de Mohamed Bouazizi en décembre 2010 a déclenché une vague de manifestations qui s’est aussitôt répandue à travers le pays, de manière irrépressible. Pourtant, un autre cas d’immolation n’avait pas été suivi de telles réactions quelque temps auparavant… Comme si un moment arrive où tombe la peur, mais aussi le sentiment de l’impuissance, la conviction d’un échec inéluctable. Plus rien n’arrête l’être humain déjà libéré de lui-même à cet instant, car c’est de cela qu’il s’agit quand il se soulève et jette derrière lui tout ce qui relevait de l’autocensure. Alors déferle une force qu’il ne se connaissait pas et qui, multipliée par la conviction de dizaines de milliers d’autres personnes, est ainsi à même de faire tomber un régime. S’ouvre une échappée que plus rien ne saurait arrêter, avec le vertige de possibles auxquels il ne s’autorisait même pas à songer.

Une source qui remonte dans le passé

Ce surgissement ne relève pas que du présent. Il prend sa source très loin dans le passé, nourri de la souffrance de dizaines d’années d’oppression et de silence imposé. Rétrospectivement on a pu en trouver les traces dans mille détails apparemment peu signifiants. Un an avant janvier 2011, des graffitis contre la police, par exemple, apparaissaient dans certaines campagnes, un peu comme des étincelles lancées, qui ne prenaient pas encore, mais témoignaient d’un courant qui traversait déjà le pays.

Le régime est tombé et l’année 2011 a vu une profusion de désirs, de rêves s’exprimer dans les rues, sur les murs, même dans des endroits reculés de Tunisie. Les locaux du RCD, parti de l’ancien pouvoir ont été réaffectés. Les rues ont été renommées. Les portraits du dictateur ont été décrochés. Certaines mairies ont couvert leurs façades de portraits de citoyens anonymes, pour mieux signifier que le pouvoir avait changé de mains et que la vie se recentrait sur le peuple tunisien. Près de 112 partis politiques se sont créés. Le peuple a continué de faire « dégager » sous-préfets, imams, responsables administratifs et autres indicateurs qui étaient impliqués avec l’ancien régime. Le mot était alors investi d’une force magique, celle de chasser l’oppresseur partout où il avait sévi. Une assemblée constituante a été élue en octobre 2011, où le parti islamiste Ennahdha avait la majorité. Et la société civile est restée à l’affût de tout ce qui viendrait menacer les acquis, ceux des femmes notamment, pendant que s’écrivait la nouvelle constitution. Elles sont descendues dans la rue, lorsqu’en août 2012, on a voulu les réduire au statut de « complément de l’homme ». Par leur résistance, soutenue par beaucoup d’hommes, le Code du statut personnel de 1956 unique dans la région a été maintenu. Chokri Belaïd, avocat, défenseur des droits de l’homme, figure de la révolution, est assassiné le 6 février 2013. La foule commence aussitôt de manifester dans toute la Tunisie. Basma Khalfaoui, sa veuve, est elle-même dans la rue, opposant le signe de la victoire aux assassins. Brisant une tradition qui veut que les femmes ne se rendent pas au cimetière avec leurs défunts, elle accompagne le cortège funéraire dans Tunis, suivie par des milliers de femmes. Comme en décembre 2010 et en janvier 2011, soudain délivrées de la peur, portées par une indignation incoercible, elles investissent l’espace public pour y faire entendre leur indignation. À ce moment-là, peu importe la tradition, peu importent les tabous patriarcaux, leur place est en ville, puis au cimetière avec Basma Khalfaoui. Elles sont soudain plus qu’avant des femmes libres et rien ne saurait arrêter leur élan.

soudain délivrées de la peur, portées par une indignation incoercible, les femmes investissent l’espace public pour y faire entendre leur indignation

Oui, la situation économique est désastreuse et elle l’est devenue plus encore, depuis les attentats qui ont porté un coup fatal au tourisme dont dépendait l’économie tunisienne. Oui, beaucoup de gens sont déçus ici par la corruption qui perdure, là par les excès d’une police qui rechigne à oublier les anciennes méthodes. Oui, la Tunisie est fragilisée par la proximité de la Libye et le retour des djihadistes partis en Syrie. Mais un président et une assemblée ont été élus en 2014, après qu’Ennahdha a finalement quitté le pouvoir. Et la Tunisie est le seul pays de la région où la transition démocratique continue bon an mal an. On y est maintenant libre de s’exprimer. Mais tout changement se fait en-deçà du désir et de l’espérance des individus, parce qu’il s’inscrit dans une dimension historique.

Après la révolution, les historiens tunisiens ont souligné parallélismes et répétitions entre les soulèvements et les rébellions passés et la révolution de 2011. Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu à Sidi Bouzid, pas loin de Kasserine et Thala. En 1864, le pouvoir beylical écrase les gens d’impôts, alors que la crise économique atteint un paroxysme. Le sentiment d’injustice est tel que le peuple se soulève dans la région de Kasserine, mené par Ali Ben Ghedhahem, figure révolutionnaire de l’histoire de la Tunisie, qui lance un grand mouvement de désobéissance fiscale. En quelques semaines, l’insurrection gagne tout le Sahel jusqu’à la côte de Sfax. Mais la révolte est bientôt écrasée et le leader torturé et emprisonné à La Goulette. En 1906, dans la même région, entre Thala et Kasserine, les paysans affamés se révoltent contre les colons qui les ont dépossédés de leur terre, ce qui est la première insurrection contre le protectorat français. Ce soulèvement sera lui aussi durement réprimé. Les historiens ont fait un rapprochement entre ces événements et ceux de 2011, expliquant que cette région avait toujours été un foyer de résistance, sans doute en raison de sa grande pauvreté. Que ce soit en 1864 ou en 1906, la répression a mis fin aux aspirations d’un peuple opprimé. Mais l’esprit de la dissidence est resté. Il a refait surface il y a presque sept ans et il a fait tomber le régime.

Le Code du statut personnel

On a parlé aussi de facteurs comme le Code du statut personnel promulgué par Bourguiba en 1956. Il donnait enfin aux femmes le droit à une place dans la vie publique, que les Tunisiennes se sont empressées d’occuper et qu’elles ne laisseraient remettre en cause pour rien au monde. On a dit que ce Code du statut personnel, accordé il y a soixante ans, a été l’un des éléments qui a contribué à la réussite de cette révolution, quel que soit le chemin qui reste à parcourir. Judith Butler écrit : « Tous les soulèvements ont échoué, mais, pris ensemble, ils ont réussi. » Et c’est dans la répétition que la dissidence trouve une continuité qui lui permet d’aboutir, celle d’où émerge une nouvelle conscience de soi et du contexte social dans lequel on vit.

En juin 2015, j’étais au bord de la mer en Tunisie et j’ai lié conversation avec une Libyenne, venue se reposer quelques jours de la guerre qui ravage son pays. Elle m’a confié combien elle aimerait savoir nager, comme je l’avais fait à l’instant sous ses yeux. Et j’ai senti un tel désir dans son sourire. Elle m’a aussi parlé du quotidien de sa vie bouleversée, où elle ne voyait plus très bien ce que la chute du régime lui avait finalement apporté. Ensuite, nous avons évoqué l’Histoire et la Révolution française de 1789, avec une loi de la laïcité votée en 1905, plus d’un siècle plus tard.

c’est dans la répétition que la dissidence trouve une continuité qui lui permet d’aboutir

Je repense souvent à elle. A-t-elle pu apprendre à nager au cours d’un autre séjour en Tunisie, une parenthèse dans un chaos dont elle n’espérait plus l’issue ? Et nous serions-nous seulement rencontrées sans la révolution ? Les Libyennes à qui j’avais pu parlé en septembre 2011 dans une clinique de Tunis, quatre ans plus tôt, accompagnaient leurs hommes blessés et alors on manquait de sang dans la capitale. Tunis organisait des collectes de sang pour soigner les Libyens qui combattaient contre les forces de Kadhafi.

J’ai lu récemment Gens de Damas, un livre de Nathalie Bontemps, qui a vécu à Damas de 2003 jusqu’à la fin de l’année 2011 avec son mari, le poète Golan Haji, avant qu’ils ne partent tous les deux en exil. Elle décrit la vie à Damas, ses habitants, avant et au début du soulèvement. Elle y évoque l’extraordinaire créativité qui naît dans les époques révolutionnaires. C’est une réplique poignante qu’opposent les habitants de l’un des faubourgs aux balles d’Assad. Depuis les hauteurs de Qassioun, ceux-ci laissaient des balles de ping-pong dégringoler les flancs de la colline vers le centre de Damas. Elles roulaient, puis rebondissaient parfois d’une terrasse à l’autre. Les habitants de Qassioun inscrivaient au feutre sur chacune de ces balles de ping-pong le mot « liberté », « houriyé » en arabe ou « azadé » en kurde. Lesquels d’entre eux sont encore en vie ? Et se souviennent-ils de la beauté de ce rêve qu’ils lançaient loin devant eux, si léger et fragile ? Je me rappelle que cet été-là, en août 2011, mon amie, la poète syrienne Aïcha Arnaout, me disait qu’on espérait la chute d’Assad dans les prochaines semaines. « Comme la vie est lente et comme l’espérance est violente. » Pourtant, si fragiles soient les balles de ping-pong, je veux continuer d’espérer qu’elles finiront par trouver leur chemin, même si elles doivent le faire dans un temps qui dépasse celui de nos vies.

Cécile Oumhani
Cécile Oumhani est poète et romancière. Elle est l'auteure de plusieurs recueils dont, chez Al Manar, "La Nudité des pierres" (2013), et aux éditions La Tête à l'Envers, "Passeurs de rives" (2015). Elle a publié plusieurs romans, dont "L'Atelier des Strésor" (mention spéciale du prix franco-indien Gitanjali, 2012) et "Tunisian Yankee" (prix Afrique méditerranéenne Maghreb de l’ADELF, 2016) ; de même qu'un journal poétique, "Tunisie, carnets d'incertitude"x Ses écrits sont traduits dans plusieurs langues. En 2014, elle s'est vu décerner le prix Virgile pour l'ensemble de son œuvre. Elle est membre du comité de rédaction de "Siècle 21", ainsi que de la revue indienne "Caesurae" et du comité éditorial d'Apulée. (© Monique Sérot-Chaibi)