Dominique Reynié, d’un monde à l’autre - The Dissident - The Dissident

Dominique Reynié, d’un monde à l’autre

Dominique Reynié © Flickr/Fondapol - Fondation pour l'innovation politique

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Ça y est, il s’est lancé. Directeur de la Fondation pour l’innovation Politique, le politologue Dominique Reynié vient de rejoindre l’UMP, qui l’a investi comme candidat pour les élections régionales de décembre prochain. Professeur à Sciences-Po, cet expert médiatique est désormais tête de liste UMP-UDI en Midi-Pyrénées/Languedoc-Roussillon. The Dissident l’a rencontré pour un entretien fleuve.

Vous vous présentez comme un « libéral-progressiste ». Que défendez-vous ?

Nous sommes dans un système politique où il y a à la fois une forme de mépris pour la société et la province, un ton péremptoire et de la défiance. Au contraire, je pense que l’on doit faire davantage confiance à la société dans sa capacité à s’auto-organiser. C’est en ce sens que je me sens libéral. Et progressiste, car malgré les difficultés qu’on peut traverser, je pense que l’Humanité est toujours portée par un désir ardent de mieux-être et de justice. Je ne crois pas que « c’était mieux avant », par exemple. C’est une pensée qui me constitue depuis toujours, comme la défiance à l’égard de l’État.

Qu’est-ce qui vous a amené à développer cette pensée ?

Sûrement le fait d’avoir été un individu périphérique, à la fois socialement, médicalement, géographiquement, culturellement… Né dans une famille modeste – nous étions cinq enfants, mon père avait un CAP de mécanicien et ma mère un BEP comptabilité -, j’ai beaucoup ressenti que j’appartenais à un monde qui ne comptait pas. Puis à six ans, j’ai été hospitalisé pendant un an et demi. Je me suis retrouvé à l’écart, dans un univers très dur. Beaucoup de ce que je suis vient de là. Et plus tard, quand je suis rentré à Sciences Po, à Paris, j’ai senti très fortement la distance sociale. J’avais un côté très provincial, un gros accent, j’étais paumé. Pour compenser ça, je me suis enfermé dans le travail et j’ai nourri une espèce de rage. Avec, toujours, ce sentiment de ne pas être tout à fait « dans le truc ».

Vous dites avoir comme idéal la disparition de l’État…

Chez soi, on a une serrure pour fermer la porte à clé. À ce propos, Hegel dit deux choses, avec beaucoup de justesse : quand on met une serrure, c’est qu’on n’a pas confiance dans l’autre, et qu’on ne fait pas confiance à l’État pour nous protéger. Pour moi, la figure de l’État représente de manière saillante l’expression de cette défiance radicale entre nous.

Je suis tout à fait conscient de la nécessité de l’État, tout comme il faut des feux rouges parce qu’on n’est pas capables de se laisser passer mutuellement. Mais c’est pour moi l’expression de notre non- accomplissement en tant qu’humains. On doit pouvoir se passer de tout ça et désirer par nous-mêmes que le faible soit protégé, que la justice soit établie… Cette pensée peut sembler naïve, mais elle ne l’est pas. C’est un idéal.

Vous dirigez depuis 2008 la Fondation pour l’Innovation Politique (Fondapol), un think tank « libéral, progressiste et européen ». En 2012, vous proposiez de réformer l’État providence et de réduire les dépenses publiques, notamment sur la santé. Dans le même temps, votre structure est financée aux deux tiers par des subventions publiques*. N’est-ce pas paradoxal ?

Je pense effectivement qu’il faut refonder l’État providence, pour le pérenniser. Vu l’utilisation de nos ressources, financières ou écologiques, on ne peut pas dire qu’on serve l’égalité entre générations, qui est une idée à laquelle je suis très sensible. Les générations actuelles qui sont au pouvoir (pouvoir d’achat, pouvoir de gouverner) prennent beaucoup trop et laissent beaucoup trop de problèmes à celles qui viennent. Au regard de notre attachement au commun et à l’égalité, nous devons faire en sorte que puissent exister les liens de solidarité entre nous, dans le futur. Et donc éviter la ruine.

Quant à la Fondapol, des fonds lui ont été alloués de manière continue, comme c’est le cas pour les fondations politiques à vocation démocratique, la Fondation Jean Jaurès, la Fondation Gabriel Péri… En ce qui me concerne, je suis prêt à ne pas avoir de ressources publiques. Mais il faut m’expliquer pourquoi on considère a priori que la dépense publique devrait aller à ceux qui font la promotion de l’État – ce qui serait une pensée unique financée par tous. Deuxièmement, je suis prêt à renoncer à ces fonds si on abaisse significativement la pression fiscale. Souvent, les donateurs me disent : «  On ne peut pas vous donner beaucoup, parce qu’on donne déjà à l’État ». Chaque année, l’État prélève environ 48% de la richesse publique en prélèvements automatiques. Je préfèrerais un système où la pression fiscale serait beaucoup moins forte, où l’on n’aurait pas de subventions, mais où l’on pourrait convaincre des donateurs de nous aider.

La Fondapol, qui veut contribuer au « pluralisme de la pensée et au renouvellement du débat public », compte dans ses rangs Laurence Parisot, Nicolas Bazire, Pierre Giacommetti, Francis Mer, Charles Beigbeder… Ne vous semblent-ils pas en phase avec la doxa économique ?

Ils sont au Conseil de surveillance. Celui-ci n’approuve pas tout ce qui se fait à la Fondapol, mais ne m’a jamais censuré. Lorsque la philosophe Corine Pelluchon [auteure de « Les Nourritures. Philosophie du corps politique », Seuil, 2015, ndlr]  a réalisé une note sur l’écologie, dans laquelle elle interroge le libéralisme, une partie du Conseil scientifique s’est demandé si ce n’était pas en dehors de ce qu’on défendait, nous qui sommes une fondation libérale pro-market. Après discussion, nous l’avons finalement publiée. Je ne connais pas un autre think tank qui ait cette liberté.

Dominique Reynié au conseil de Surveillance © Flickr/Fondapol

Dominique Reynié au conseil de surveillance, aux côtés de Francis Mer, 2009 © Flickr/Fondapol

Les idées que vous portez à travers la Fondapol, notamment sur le libéralisme économique et la réduction du champ de l’État providence, vous semblent-elles marginales dans le débat public ?

Je pense qu’on confond l’effondrement de l’État providence avec le libéralisme. Comme on confond le monde d’aujourd’hui et l’économie actuelle avec le libéralisme. Le libéralisme, c’est une société organisée sur la base de la liberté, avec des règles. De même que je ne ferais pas l’insulte à Marx de qualifier de socialiste le gouvernement actuel, je demande qu’on prenne les mots aux sérieux. Je ne vois rien de libéral dans la ruine de l’État providence : je vois l’échec. On laisse les choses s’effondrer et on qualifie ça de libéralisme. Ce n’est pas un projet politique, ça.

Cet effondrement est quand même imputable, au moins en partie, à des décisions politiques. Par exemple, lorsque Dominique Villepin a accordé la concession des autoroutes à des entreprises privées en 2005, cela a généré un manque à gagner important pour l’État… 

Oui, complètement. [Il se reprend] Enfin non, il y a deux types de causalité. La première, c’est la décision publique : certains virages aurait dû être pris, et d’autres pas. On peut prendre l’exemple de la concession des autoroutes, mais aussi celui de la retraite à 60 ans. À l’époque, des démographes pointaient déjà le caractère inconséquent de cette mesure. Il y a eu de mauvais choix politiques, qui nous ont conduits, à mon avis, à une crise irréparable du système. Mais on ne peut pas faire l’économie de la transformation de la société. Aujourd’hui par exemple, les individus font globalement moins d’enfants. Certains progrès, comme l’allongement de l’espérance de vie, sont aussi des facteurs problématiques.

Est-ce que la période dans laquelle nous sommes – où, dans une région du monde, une majorité d’individus a vécu dans les conditions les plus élevées de l’histoire de l’humanité – va rester de l’ordre de l’exploit, comme un paradis perdu dont on parlera plus tard ? Peut-on le léguer aux prochaines générations ? J’appartiens à une génération qui a fait des fautes et je ne peux pas m’en départir. Mon engagement politique est très déterminé par ça. Nous formons une communauté à travers l’histoire : nous avons a des aïeux et des héritiers. Aujourd’hui, je ne vois pas quelle sera la liberté environnementale ou financière des générations qui viennent.

En 2011, vous déclariez que la crise ne constituait pas une simple parenthèse, mais un changement de paradigme. Quel est-il, selon vous ?

Même si ce n’est pas encore limpide, on est passé dans un monde globalisé, c’est-à-dire déjà mondialisé. Et nous sommes tous potentiellement impliqués dans les affaires publiques planétaires. Le cas des manifestations au Pakistan contre les Unes de Charlie Hebdo est intéressant. Ici, on est attaché à la liberté d’opinion, à la liberté de la presse, mais comme on est dans une sphère commune, d’autres personnes, ailleurs, vont être heurtées par ça. Il n’y a plus d’affaires publiques singulières. On souffre tous de cette crise identitaire, et pas seulement les Européens. À Pékin ou Karachi, les gens aussi font face à d’immenses bouleversements. Alors on n’a pas encore trouvé les ajustements, mais on est bien dans le nouveau paradigme.

Notes :

*1,5 millions en 2009 ; 1,2 millions en 2012 ; 1,05 millions en 2013

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Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.