Dominique Reynié, d’un monde à l’autre

Dominique Reynié © Flickr/Fondapol - Fondation pour l'innovation politique

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Pourquoi vous être présenté comme tête de liste UMP aux prochaines élections régionales?

C’est d’abord une démarche d’engagement politique, liée à la situation dans laquelle nous sommes. J’ai été universitaire, puis directeur d’un think tank. À un moment, je me suis dit : « est-ce que je continue à faire de l’observation et de la recommandation, ou j’essaie de faire des choses ? ». Et au moment où je réfléchissais à ça, un système plus ouvert a été mis en place dans ma région : 40 élus se sont réunis en collège et ont mis au point une procédure pour choisir la tête de liste UMP-UDI-MoDem.

Parmi les dix candidats, j’étais le seul à ne pas être élu. Je pense qu’ils m’ont choisi parce qu’ils sentent que ça bouge beaucoup. Au niveau national, ça a tangué, parce que ce n’était pas prévu. Et le fait qu’ensuite la Commission Nationale des Investitures de l’UMP m’ait investi de justesse confirme ce que je pensais : d’en-haut, le système ne m’aurait jamais accepté ; ma candidature est passée parce que j’avais cette légitimité régionale.

Depuis plusieurs années, on vous voit (très) régulièrement dans les médias, où vous défendez la Fondapol. Proche de l’UMP, celle-ci affirme qu’elle ne « saurait limiter son activité à l’observation ». Cela faisait donc un moment que vous aviez dépassé votre rôle de simple observateur, non ?

J’ai toujours été clair sur mon activité à la Fondapol, où je fais de l’observation, de l’expertise et de la recommandation. Par contre, j’ai toujours contesté – parce que c’est faux – le fait qu’on soit financé par un parti…

Du moins, pas sous votre présidence…

Oui, il y a eu un abondement de fonds [de l’UMP] pendant un an, puis ça s’est arrêté en 2004 car le fondateur de la Fondation, Jérome Monod, était en contentieux avec Sarkozy, qui a pris la tête du parti. Donc les liens ont été rompus tout de suite. Et à mon arrivée, j’ai dit qu’il n’était pas nécessaire d’essayer d’avoir des fonds de parti politique, parce qu’en France, c’est compliqué, les partis ne sont pas considérés comme légitimes… Surtout les partis de droite.

Il y a une asymétrie que je souligne souvent : si vous êtes un intellectuel de gauche ça va, mais un intellectuel dit « de droite » ça ne passe mal. On m’a souvent présenté comme un politologue proche de l’UMP, alors que mes collègues proches ou membres du PS ne sont jamais désignés comme tels, parce que ça semble plus naturel.

Vous disiez récemment qu’« on peut gagner une élection en parlant des problèmes qui font voter Front national sans nécessairement parler du Front national ». Quels sont les sujets sur lesquels vous – qui êtes europhile et économiquement libéral – pensez convaincre les électeurs FN ?

Je défends l’idée d’une Europe comme puissance publique. La difficulté, c’est que plupart des gens qui parlent de ça ont du mal à imaginer l’Europe autrement qu’en une nation en plus grand. Si on pense, comme moi, qu’il y a une crise de l’État-nation dans sa capacité à être compétent à l’âge de la globalisation, ça devient pour certains une crise du référent politique. Et c’est typiquement un sujet dont il faut parler avec les gens qui votent FN. S’ils sont anxieux parce que le référent politique semble s’évaporer et qu’à la place ils ne voient rien, je ne vais pas leur dire « faites un effort d’imagination ». Il y a bien un problème de ce point de vue là.

Le deuxième aspect, c’est la crise de la puissance publique et de sa capacité : de quelles améliorations l’État est-il capable par rapport aux attentes des gens ? Et la troisième chose, qui est pour moi la clé, c’est : comment sauver la souveraineté populaire ? Comment faire en sorte que le peuple ait une capacité à déterminer une part de son destin en utilisant la politique, démocratiquement ? Il faut qu’on soit capables, quand on prend une décision politique collective, de l’adresser à une institution qui est elle-même capable. Parce que de l’impuissance de l’État on en tire la conclusion que la démocratie est morte. Et on va vers des drames dont la perspective m’inquiète beaucoup.

Donc je dis qu’il nous faut une puissance publique supplémentaire, qui est l’Europe. Celle-ci ne va pas remplacer les États, mais venir en appui pour les aider, pour les dimensionner face à Google par exemple, mais aussi en matière d’environnement, de protection des ressources… Sur ces sujets, on voit bien que la dimension collective va être plus efficace que la dimension nationale. Et il faut articuler à ça une souveraineté populaire.

Mais que répondriez-vous à quelqu’un qui est foncièrement contre l’Union Européenne ?

Que le fonds européen représente à minima trois milliards de plus pour la région qui est la mienne. Qui veut y renoncer ? Bien sûr qu’on en a besoin.

Quelle est votre position sur l’immigration et quel regard portez-vous sur la « créolisation du monde » ? 

Je crois beaucoup à la démographie, et celle-ci montre une Europe qui a choisi de vieillir : le vieillissement est enclenché, et rapide. L’autre difficulté, c’est que nous sommes une région qui, par sa structure historico-géographique, est au contact de pays et de zones très peuplés, où beaucoup de jeunes à la recherche d’une vie plus simple créent des flux migratoires considérables. Ne pas les contenir ces flux, c’est assister à la bascule électorale de nos démocraties, avec l’arrivée au pouvoir de partis anti-démocratiques. Cela peut se faire en moins de cinq ans. J’ai toujours dit qu’il y avait une course de vitesse entre l’européanisation de la réponse [aux questions migratoires], et la nationalisation de la réaction. Là, on n’est pas très loin du processus de nationalisation de la réaction.

Les flux migratoires actuels vers l’Europe ne vous semblent-ils pas assez régulés ?

Non, ils sont trop massifs, c’est impossible. Il y a une soutenabilité politique qui ne se fera pas. Il n’y aura pas d’acceptation. Et on va fournir des contingents entiers d’électeurs à des partis anti-démocratiques.

Que préconisez-vous ?

Il faut une politique européenne très ferme de régulation, et une politique internationale de contrôle des voies d’immigration. Même si c’est compliqué, le choix n’est pas grand : nous avons aussi intérêt à développer économiquement les zones d’émigration touchées par la pauvreté, en faisant des efforts très importants pour y concentrer l’activité économique planétaire. Et ainsi éviter la déstabilisation d’une partie du monde, en l’occurrence la nôtre.

Si vous êtes élu à la tête de la Région, quels sont les dossiers que vous souhaitez portez en priorité ?

Cette région est issue d’une fusion – à laquelle j’étais favorable – entre deux régions. La raison qui a été donnée, qui était de faire des économies, est absolument mesquine et désolante. Donc la première chose à faire, c’est de ré-enchanter ce projet : la fusion est une belle histoire qu’il faut faire ensemble, pour créer de la croissance, de l’innovation, de la solidarité entre des territoires très déséquilibrés les uns par rapport aux autres. Autres dossiers importants : l’environnement, les cultures locales, et le lien avec le monde (la Catalogne, la Méditerranée…). Ce sont des sujets majeurs qui doivent conditionner le regard qu’on porte sur la région au moment de la fusion. Si c’est pour dire « on va fédérer les services pour qu’il y ait moins de fonctionnaires et qu’on fasse des économies », c’est dramatique. C’est le degré zéro de la politique.

À l’échelle nationale, quels principaux chantiers  espérez-vous voir aboutir ?

Il y beaucoup de choses, mais j’espère qu’on arrivera à sauver un système commun de solidarité, y compris entre générations. Je suis plutôt optimiste à moyen et long termes, mais je redoute un crash budgétaire, politique, électoral à court terme. On est dans un pays qui, par sa façon d’être et de fonctionner et, est plutôt dans l’optique d’aller jusqu’à la crise, au craquement. Tant que le système tiens, on continue. Mais il suffit de pas grand-chose pour que ça s’arrête. Or si le système social est un contrat politique : s’il s’écroule, c’est que le corpus s’effondre. Plus qu’une crise de régime, cela provoquerait une crise nationale, de communauté. Ce qui serait très grave.

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Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.