Don du sang des homosexuels : la fin d’une discrimination ?

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Enfin l’égalité ? Le don du sang pour les homosexuels vient d’être autorisé en France. À condition, toutefois, que ces derniers n’aient pas de rapport sexuel pendant un an. Faut-il y voir une stigmatisation, comme le dénoncent certains ? Quel est le sens d’une telle restriction ? Décryptage.

« C’est la fin d’un tabou et d’une discrimination », a annoncé la ministre de la Santé, Marisol Tourraine, le 4 novembre au Monde. D’ici le printemps 2016, les hommes ayant des rapports avec d’autres hommes (ou HSH) pourront en effet donner leur sang, après une abstinence de douze mois. Une période qui, selon le ministère des Affaires sociales, de la santé et des droits des femmes, permet d’assurer le « même niveau de sécurité transfusionnelle » que « pour les donneurs actuels ».

À terme, si les résultats de la totalité de ces dons démontrent que la population homosexuelle n’est pas plus à risque qu’une autre, alors les règles appliquées aux HSH seront les mêmes que pour les hétérosexuels, affirme d’ailleurs le ministère. De plus, le questionnaire remis aux donneurs devrait être bientôt modifié afin d’instaurer une égalité entre ces deux populations. Objectif : permettre aux autorités sanitaires d’exclure certains donneurs au regard de leurs comportements à risque, et non plus sur leur orientation sexuelle, comme c’était le cas jusque là.

Quand l’avancée tourne à la stigmatisation

Si de nombreuses associations homosexuelles y voient une avancée symbolique, comme la Fédération LGBT, beaucoup déplorent toutefois une stigmatisation. C’est le cas de Jean Luc Romero, président d’Élus locaux contre le sida (ELCS) :

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Si Marisol Tourraine assure vouloir exclure certains donneurs sur leur seul comportement à risque, la condition imposée aux HSH semble toutefois attester du contraire. Sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux à être révoltés par le fait qu’un hétéro ayant des comportements à risque ait le droit de donner son sang, alors qu’un homosexuel s’en voit exclu tant qu’il a une vie sexuelle active.

De son côté, l’association SOS Homophobie pointe également la situation des lesbiennes, totalement oubliées du débat, alors qu’elles font aussi l’objet d’une discrimination. La circulaire de 1983, qui interdit le don du sang aux homosexuels ou bisexuels, a été modifiée en 2002 de sorte à restreindre l’interdiction aux hommes homosexuels. Et pourtant, une enquête réalisée par SOS Homophobie a révélé récemment que 3% des lesbiennes interrogées auraient été exclues du don du sang en raison de leur orientation sexuelle.

Quant aux personnes transexuelles, elles sont tout simplement évincées, comme le rappelle notamment Léa Marie, co-présidente du Mag LGBT : « Par exemple, une femme trans qui n’a pas changé son état civil est encore considérée comme un homme aux yeux de la médecine. Les médecins ne savent même pas s’ils doivent leur permettre ce don du sang, car il y a un vide juridique. Il y a des amalgames de la part du corps médical, faute d’information », déclare-t-elle.

L’embarras de la classe politique

S’il existe autant de confusion et de peur autour de cette question, c’est que l’affaire du sang contaminé, en 1983, a profondément marqué les esprits, y compris dans la classe politique. À cela, s’ajoutent les stéréotypes sur l’homosexualité : l’image d’une communauté à la sexualité débridée et irresponsable, l’idée selon laquelle recevoir du sang gay pousserait le receveur à prendre la même orientation sexuelle…. Un mythe encore vivace dans une société fortement imprégnée par l’homophobie, comme l’ont rappelé les débats autour du « mariage pour tous ».

Manifestation à l'Université de Nottingham (Grande-Bretagne) en février 2010 - Wikicommons/Mattbuck

Manifestation à l’Université de Nottingham (Grande-Bretagne) en février 2010 – Wikicommons/Mattbuck

Alors, comment permettre l’égalité, tout en assurant la sécurité sanitaire ? Roselyne Bachelot avait déjà tenté de répondre à cette question en 2009, avant d’y renoncer. En 2012, Marisol Tourraine avait à son tour annoncé qu’elle mettrait fin à cette discrimination.

Pour cela, il lui a fallu faire face aux autorités sanitaires : « J’ai dans le même temps consulté les autorités sanitaires car c’est ma responsabilité de garantir la sécurité complète de la transfusion sanguine. Les autorités sanitaires m’ont dit « vous savez, c’est compliqué » comme elles le disent souvent, et donc moi j’ai souhaité qu’un travail s’engage avec autour de la table les associations lgbt, les associations de donneurs, les associations de receveurs, les autorités sanitaires et que nous puissions avancer », a-t-elle expliqué sur France 5 le 4 novembre dernier.

Résultat ? Un travail fondé sur un objectif sécuritaire, basé sur des données épidémiologiques… qui ne sont toujours pas rendues publiques. Impossible donc, de confirmer le bien fondé de la restriction imposée aux homosexuels.

Une réelle valeur scientifique ?

Ici et là, la question revient donc sans cesse : qu’est-ce qu’un an d’abstinence changera ? Même si Marisol Tourraine affirme détenir des données scientifiques sûres, les résultats de ces recherches n’ont pas été communiqués. Contacté à plusieurs reprises, le ministère des Affaires sociales et de la Santé n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Pour en savoir plus, nous avons donc contacté le Dr Michèle Villemur, membre de l’Établissement Français du Sang : « Selon l’Institut national de veille sanitaire, il est déterminé qu’un homme ayant des relations sexuelles avec un autre homme ait 70% de risque de plus qu’être séropositif. Les données épidémiologiques que nous détenons font qu’un an est nécessaire pour récolter des informations », appuie-t-elle.

Effectivement, selon le bilan épidémiologique du 23 novembre 2015 de l’Invs concernant le sida et les IST, « ces données sont à mettre en lien avec les constats de la surveillance comportementale, à savoir une augmentation des comportements sexuels à risque chez les HSH au cours du temps, quels que soient leur statut VIH et leurs partenaires (stables ou occasionnel). ».

Pour cela, l’Invs se réfère aux Enquêtes Presse Gays et Lesbiennes (EPGL) de 2011. Comparée à leur enquête de 2004, la part de HSH se déclarant séropositifs en 2011 a augmenté de 4%. Et ces derniers déclarent majoritairement s’être « beaucoup investis dans les modes de vies communautaires axés sur la liberté sexuelle ». À l’inverse, 53% de ceux qui n’étaient pas touchés par le VIH avaient un partenaire stable ou une moyenne de sept partenaires sexuels par an.

Une majorité d’hétérosexuels contaminés par le VIH

Mais s’il y a une nette augmentation de la prévalence au VIH chez les HSH, il ne faut cependant pas oublier que plus de la moitié des personnes contaminées par le VIH sont hétérosexuelles. De plus, selon un autre bulletin épidémiologique de l’Invs, les HSH ont recours plus tôt au dépistage. Chez les hommes hétérosexuels, 4 sur 10 ont ainsi recours au dépistage après l’apparition des symptômes et ne sont diagnostiqués qu’au stade sida.

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Des données qui laissent à penser qu’imposer une année d’abstinence uniquement aux homosexuels pour qu’ils puissent donner leur sang relève de la pure stigmatisation. Bien sûr, une telle durée est nécessaire pour bâtir des données épidémiologiques sûres – on l’a vu notamment dans l’étude EPLG de 2011, établie sur douze mois.

Néanmoins, une question se pose : si les nouvelles données recueillies démontrent qu’il n’y a pas de risque accru chez les homosexuels – ce qui semble logique, puisque sans rapport sexuel, pas de risques -, quid de leur valeur si la ministre Marisol Tourraine abaisse ensuite la durée d’abstinence à 4 mois ?

L’American Medical Association juge que cette interdiction « n’est pas fondée scientifiquement ». Il se pourrait qu’ils ne soient pas les seuls.

Le risque zéro à l’abri des mesures Touraine ?

Au lieu de diminuer les risques, cette interdiction pourrait au contraire les augmenter. Selon le rapport des deux épidémiologistes Caroline Semaille et Josianne Pillonel, publié en 2011, presque la moitié des dons de sang porteurs de VIH sont issus d’hommes contaminés par des rapports entre hommes. Selon elles, « la levée de l’exclusion permanente pourrait être perçue comme une responsabilisation et favoriser une meilleure auto-exclusion des HSH à risque d’infection VIH ».

Reste également la question de la « fenêtre silencieuse », soit les 10 jours où le VIH est indétectable dans le sang collecté. « Laisser s’écouler la période pendant laquelle le virus n’est pas détectable avant de tester le don de sang permettrait de se rapprocher considérablement du risque zéro », avait ainsi rappelé l’avocat général Me Mengozzi, en 2014, devant la Cour de justice de l’Union européenne. Ce dernier n’avait pas manqué de souligner l’incohérence de la réglementation française au sujet du don du sang des homosexuels : « Il n’existe pas de contre-indication spécifique visant une femme dont le partenaire aurait des rapports sexuels avec d’autres hommes. Par ailleurs, une personne dont le partenaire est séropositif ne fait l’objet que d’une contre-indication temporaire de quatre mois, alors que, dans un tel cas, l’exposition au risque est réelle ».

Plutôt que d’appliquer des mesures discriminatoires et stigmatisantes, il serait sans doute préférable de sécuriser les dons du sang en renforçant les tests et les campagnes de prévention face aux comportements à risque. D’autant que, comme l’ont rappellé les Enquêtes Presse Gay et Lesbienne de 2011, l’usage systématique du préservatif concerne près de 60% des répondants séronégatifs, mais s’avère moins fréquent chez les autres répondants. Depuis 1997, cet usage n’a d’ailleurs cessé de diminuer, passant ainsi de 68% à 47% en 2011.

Faut-il comprendre que les autorités sanitaires jugent plus sûr d’exiger un an d’abstinence auprès des hommes homosexuels, plutôt que de favoriser l’utilisation du préservatif auprès de l’ensemble de la population ? Quand nous avons cherché à comprendre, à plusieurs reprises, l’utilité d’une telle restriction, l’EFS a répliqué que « cette mesure est déjà appliquée dans plusieurs pays », tel le Royaume-Unis ou les Pays-Bas. Pour autant, l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou la Lettonie ne font aucune différenciation entre donneurs homosexuels ou hétérosexuels.

Préférant botter en touche sur la question, l’EFS préfère insister sur le don de plasma : « On est le seul pays à donner le plasma », rappelle ainsi le Dr Michèle Villemur, précisant que que si les homosexuels sont « vraiment motivés », ils peuvent toujours faire don de leur plasma. De fait, on ne parle jamais assez du don de plasma et de ses bienfaits. Mais cela ne répond toujours pas à la question liée à cette année d’abstinence. Qui sait ? Peut-être en saura-t-on davantage dans un prochain épisode…

Louise Duclos
Journaliste et chroniqueuse. Elle a fait ses premiers pas chez Street Press, co-fondé et dirigé la rédaction d'une web-radio et écrit des articles d'éthologie chez Sciences et Avenir. Passion pour les sujets de société et notamment le rapport entre homme et numérique.