Albert Camus, l’exilé fidèle

Photo Flickr/Martin Krolikowski

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Albert Camus et son œuvre sont passés au crible des analystes et des exégètes. Rien n’échappe des multiples facettes de l’homme : romancier, auteur de théâtre, nouvelliste, journaliste engagé, philosophe, moraliste. On remarquera que rares sont les intellectuels chez qui l’œuvre, aussi protéiforme que la sienne, est à ce point frappée d’unité. Revenant sur L’Envers et l’Endroit, œuvre autobiographique, écrite à l’âge de 22 ans, et dont il préfacera la réédition vingt-et-un ans plus tard, Camus dira : « Chaque artiste garde ainsi, au fond de lui, une source unique qui alimente pendant sa vie ce qu’il est et ce qu’il dit[1]. » Cette source unique est toujours à l’ouvrage lorsque Camus, âgé de 45 ans, écrit Le Premier Homme[2], son dernier roman, inachevé. On retrouve en effet, entre ces deux témoignages, un même engagement, une même morale, le respect de valeurs humaines, un constant émerveillement pour la vie, une foi inébranlable en l’homme, comme résultant de cette source unique. Quelle est-elle donc ? Il faut chercher dans son histoire pour comprendre. Et notamment dans la fracture de l’exil qu’ont connu ses ancêtres et dont il est l’héritier.

L’exil est une expérience dont on parle peu dans les familles. Parce qu’il interrompt brutalement une histoire forcément douloureuse, toujours omniprésente dans l’inconscient familial mais souvent tue, parce que porteuse d’un traumatisme. « Se souvenir toujours et n’en parler jamais[3] », m’a dit un exilé à qui je demandais s’il parlait de son pays perdu à ses enfants. Pourtant, malgré l’autocensure des adultes, cette histoire rejaillit sans cesse dans les actes de la vie quotidienne. En particulier au cours des réunions de famille et des fêtes, souvent autour d’une table, en une sorte de communion, au cours de laquelle les exilés et leurs enfants commémorent le pays disparu et la mémoire des ancêtres dont ils ont abandonné les dépouilles, au petit matin, quelquefois sans même que la « cérémonie des adieux[4] » n’ait été consommée avec ceux avec qui ils ont tant partagé, et qu’ils ne reverront peut-être plus. Ces rituels constituent de véritables repas totémiques, par lesquels les enfants d’exilés absorbent et s’approprient les bribes de l’histoire des anciens et du pays perdu. Ils permettent à ceux, nés en exil, de se constituer une mémoire et une histoire.

Camus ne connaîtra pas ces instants nécessaires à la construction de l’être pour faire le lien avec ses racines cisaillées. Il sera toujours, de L’Envers et l’Endroit au Premier Homme, et plus généralement dans l’ensemble de son œuvre de fiction, à la recherche d’une explication : sur ses origines, sur la relation entre ses parents, sur les circonstances de sa conception, et, au final, sur lui-même. Son histoire restera emmurée par le silence des siens. Son père, mort à la guerre sans avoir connu son fils, et dont le silence lui inspirera ces mots : « Cheminant dans la nuit des années sur la terre de l’oubli où chacun était le premier homme, où lui-même avait dû s’élever seul, sans père, n’ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu’il ait l’âge d’écouter, pour lui dire le secret de la famille, une ancienne peine, ou l’expérience de sa vie comme tous les hommes nés dans ce pays, qui, un par un, essayaient d’apprendre à vivre sans racines et sans foi. »[5] Sa mère analphabète, congénitalement taiseuse, chez qui il lui faudra discerner l’amour de l’indifférence : « L’indifférence de cette mère étrange ! Il n’y a que cette immense solitude du monde qui m’en donne la mesure », comprenant « que lui l’aimait éperdument, qu’il avait souhaité de toutes ses forces d’être aimé d’elle et qu’il en avait toujours douté jusque là. »[6] Son oncle, lui aussi taiseux, sa grand-mère, chef de famille autoritaire, qui ne parlera pas plus. Tout un monde d’absence qui superposera une douleur sur une autre et qui lui fera dire : « Il y a en moi un vide affreux, une indifférence qui me fait mal. »[7] L’absence de la parole des siens, sur leur histoire et sur la sienne, fragilisera l’homme. Une fragilité inconcevable, vu d’aujourd’hui, tant l’homme nous paraît d’un courage et d’une force insurmontable, ignorant à quel point il y a du Sisyphe chez Camus.

Ce rapport douloureux à l’exil le poussera, paradoxalement en apparence, à en affronter volontairement les affres, produisant, à chaque départ, une profonde meurtrissure qui nourrira son œuvre et rejaillira dans ses engagements. Mais alors, pourquoi s’exiler, lorsque l’on est fragilisé à ce point par la rupture ? Par fidélité à la mémoire de la lignée dont on est issu. Camus, comme beaucoup d’autres enfants d’exilés rencontrés au cours de mes recherches, reproduira l’expérience de ses ancêtres, en accomplissant, comme eux, et tout au long de sa vie, le douloureux, mais nécessaire, rituel de l’exil. Il se mettra ainsi dans leurs pas et quittera, pour se construire, les siens et sa terre. Les blessures d’enfant peuvent abattre mais, remaniées, elles peuvent le porter dès lors qu’elles se nourrissent d’un terreau fertile. Les ancêtres de Camus fertilisèrent la terre qu’il s’appropria sans faille et leur conscience constitua le terreau propice à sa résilience. Comprendre ceci permet de saisir l’extraordinaire élan de générosité qui mena l’homme, sa fidélité aux siens et à sa terre, et ses engagements. Cet élan nourrira son œuvre.

Une fidélité envers ceux qui restent

Les propos d’exilés révèlent que celui qui part – que l’exil soit volontaire ou forcé – doit fidélité à ceux qui restent, et notamment lorsque ceux-ci doivent faire face à l’adversité. Camus fut cet être-là, fidèle à l’extrême. Son premier exil fut social, lorsqu’il quitte sa famille et ses amis pour accomplir ses études, en proie à un fort sentiment de culpabilité envers ceux qu’il laisse à leur sort, et dont il craint de se distancier : « Au lieu de dire la joie du succès, une immense peine d’enfant lui tordait le cœur, comme s’il savait d’avance qu’il venait par ce succès d’être arraché au monde innocent et chaleureux des pauvres, monde refermé sur lui-même comme une île dans la société et où la misère tient lieu de famille et de solidarité pour être jeté dans un monde inconnu, qui n’était plus le sien. »[8] Il s’ensuivra une forte compassion et un réel engagement pour ceux qui souffrent de la misère et de l’oubli, et qu’il exprimera, non seulement pour ses proches, mais également à propos de ses frères arabes[9]. Son second exil est physique, lorsqu’il quitte l’Algérie, et parce que « Partout ailleurs, il se sentait exilé. »[10] La marque de fidélité la plus extrême fut donnée à l’occasion de son prix Nobel, où il rendit un hommage, qu’il voulut planétaire, à sa terre et aux siens, déclarant dans une interview, en marge de la cérémonie des prix : « Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi []. Je n’ai jamais rien écrit qui ne se rattache, de près ou de loin, à la terre où je suis né. C’est à elle, et à son malheur, que vont toutes mes pensées. »[11] Camus affirmait ainsi son origine filiale et sociale par une imprudente reconnaissance, eu égard à la situation politique et géopolitique de l’Algérie à ce moment-là. Il poursuivit, encore plus imprudemment, lors d’une conférence à la maison des étudiants de Stockholm, et à propos du terrorisme : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »[12] Les chroniqueurs du moment, et les exégètes par la suite, ne cessèrent d’épiloguer sur cette phrase, confondant, peut-être sciemment, ce « la justice » avec un : « cette justice » – c’est-à-dire de la terreur aveugle, perçue précisément par Camus comme une injustice. Lui, Camus, l’exilé tragique et fidèle, ne s’était pas défaussé. Eut-il tort ? Eut-il raison ? Comme le reconnaît aujourd’hui Bernard-Henri Levy, il est : « impossible, même et surtout quand on est sartrien, d’avoir raison contre Camus »[13].

Le résilient fait quelque chose d’autre de sa blessure mais celle-ci demeure intacte au plus profond de l’être, quand bien même celui-ci est couvert d’honneur et de gloire. Il l’exprimera par ces mots douloureux emplis de nostalgie : « J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont parus gris, la misère intolérable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu. On m’offense, je m’étonne à peine. Puis j’oublie et souris à qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mémoire que pour une seule image ? “Rien encore, rien encore…” »[14]

Son premier exil fut social, lorsqu’il quitte sa famille et ses amis pour accomplir ses études

Les siens et son pays devaient se retrouver inexorablement liés, dans l’histoire de l’Algérie en marche vers son indépendance, vis-à-vis de laquelle Camus admet : « J’ai ainsi avec l’Algérie une longue liaison qui sans doute n’en finira jamais, et qui m’empêche d’être tout à fait clairvoyant à son égard. »[15] Manquait-il à ce point de clairvoyance, comme on le lui reprochera, d’avoir voulu trouver, à l’instar quelques années plus tard de l’Afrique du Sud, une troisième voie ? L’homme fut clairvoyant, au moins dans la compréhension du destin mouvementé de deux peuples. Dans L’Hôte[16] – une nouvelle du recueil au nom éponyme de L’Exil et le Royaume[17] –, parabole tragique, dont le premier jet fut écrit avant le début de l’insurrection algérienne[18], Daru, l’instituteur, qui représente la France des lumières, et qui instruit sur les hauts plateaux les plus reculés, est contraint de livrer aux autorités un prisonnier arabe qui a commis un meurtre. Permettant au meurtrier de choisir entre la liberté et la captivité, celui-ci, contre toute attente, choisira la captivité. Au retour dans sa classe, avanie de l’histoire et implacable destin, Daru trouve : « Derrière lui, sur le tableau noir, entre les méandres des fleuves français s’étalait, tracée à la craie par une main malhabile, l’inscription qu’il venait de lire : Tu as livré notre frère. Tu paieras. »[19] Camus – alias Daru – sait qu’il devra payer à son tour le tribut à l’histoire.

Mais alors, pourquoi un homme aussi lucide a-t-il gardé, jusqu’au dernier souffle, cette espérance en des lendemains de concorde que rien, dans l’implacable enchaînement des faits, ne permettait d’espérer ? Il faut y voir, au-delà des idéaux, de la fidélité aux siens, toutes ethnies confondues, et de l’idée qu’il s’en fait, que l’homme se défend contre l’ultime et définitif exil qu’il pressent et qu’il rejette. Car l’exil est ontologique chez Camus, qui sait qu’il peut être terrassé par lui et qu’il ne peut l’accepter malgré toutes les évidences. Ce qu’il confiera, dès 1955, à un militant algérien : « Et pourtant, vous et moi, qui nous ressemblons tant, de même culture, partageant le même espoir, fraternels depuis si longtemps, unis dans l’amour que nous portons à notre terre, nous savons que nous ne sommes pas des ennemis et que nous pourrions vivre heureusement, ensemble, sur cette terre qui est la nôtre. Car elle est la nôtre et je ne peux pas plus l’imaginer sans vous et vos frères que sans doute vous ne pouvez la séparer de moi et de ceux qui me ressemblent. »[20]

Camus ne connut pas l’exil tant redouté. Ses frères, français d’Algérie, y furent confrontés. Leur histoire fait étrangement penser à ces tragédies grecques que l’écrivain aimait à réinventer pour servir son œuvre. Qu’en aurait-il fait ? Une mère – patrie – qui répudie ses enfants légitimes à qui elle leur préfère leurs demi-frères arabes, des enfants qui se révoltent contre la mère, au risque du matricide, le lait devenu sang, les rires devenus pleurs, l’exode pour expiation, les racines cisaillées, l’exil sur un sol inconnu auquel, pourtant, ils se sont identifiés, qu’ils ont défendu sur les champs de bataille, sol qui se refuse, frères qui ne les comprennent pas, ne les reconnaissent pas, les stigmatisent, les condamnent, eux et leur descendance. Et pour ultime et dérisoire rempart contre la douleur de l’exil, le silence du « se souvenir toujours et n’en parler jamais » qu’ils infligent à leurs enfants.

 

[1] Albert Camus, L’Envers et l’Endroit, Paris, Gallimard, 1937 [1958], p. 11.

[2] Albert Camus, Le Premier hHomme, Paris, Gallimard, 1994.

[3] Hubert Ripoll,Mémoire de là-bas : une psychanalyse de l’exil, La Tour-d’Aigues, éditions de l’Aube, 2012, p. 20.

[4] Léon Grinberg et Rebeca Grinberg, Psychanalyse du migrant et de l’exilé, Lyon, Césura Lyon éditions, 1986.

[5] Albert Camus, Le Premier Homme, op. cit.

[6] Ibid., p 90.

[7] Ibid., p. 40.

[8] Ibid., p. 167.

[9] Albert Camus, Misère de la Kabylie, In Actuelles III. Chroniques algériennes, 1939-1959, Paris, Gallimard, 1958.

[10] Albert Camus, L’Hôte, p. 83, in L’Exil et le Royaume, Paris, Gallimard, 1957 [Folio, 2011].

[11] Cité par Jean-François Mattei. Albert Camus et la pensée de midi, Nice, Les Éditions Ovadia, 2008.

[12] Discours à La maison des étudiants de Stockholm du 12 décembre 1957.

[13] Bernard-Henri Levy, Un philosophe artiste, in : Albert Camus (1913-1960) : la révolte et la liberté, Hors-série Le Monde, 2013, p. 19.

[14] Albert Camus, La Mer au plus près, In Noces, Paris, Gallimard, 1959, p. 169.

[15] Albert Camus, Petit guide pour des villes sans passé, In : Noces, op. cit., p. 127.

[16] Albert Camus, op. cit.

[17] Albert Camus, op. cit.

[18] Roger Quilliot signale que « Dès 1952, cette nouvelle était en projet sous le titre : Les Hauts Plateaux et le Condamné » (Albert Camus, Théâtre, récits, nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1962, p. 2048). Selon Quilliot, le manuscrit de la nouvelle date de fin 1954, avant que ne débute l’insurrection nationaliste (p. 2048).

[19] Albert Camus, L’Hôte, op. cit., p. 99.

[20] Lettre à un militant algérien, In Actuelles III, Chroniques algériennes, op. cit. p. 126.

Hubert Ripoll
Hubert Ripoll est essayiste, psychologue et professeur émérite de l’université d’Aix-Marseille. Il a publié aux éditions de l’Aube (2012) "Mémoire de là-bas : une psychanalyse de l’exil". Un essai qui sonde la mémoire de trois générations de pieds-noirs : http://memoiredelabas.blogspot.com/. Il prépare un ouvrage, publié en 2018 par les éditions de L’Aube, sur le sujet : cinquante-cinq ans après l’exil de leurs parents d’Algérie, que font leurs enfants de leur héritage mémoriel : https://55apreslexil.blogspot.fr.