Camus, en tous temps

« Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence. »
Albert Camus, dans Le Premier homme (1994)

Encore adolescente, j’ai trouvé en Camus, l’humaniste, un guide lucide et intransigeant. Je ne sais plus pourquoi ni comment les premières œuvres arrivées entre mes mains furent une édition de 1959 de Noces et L’été. Je me rappelle avoir été déconcertée avant et après ma lecture, par l’épigraphe, une citation tirée de La Duchesse de Palliano de Stendhal : « Le bourreau étrangla le cardinal Carrafa avec un cordon de soie qui se rompit : il fallut y revenir deux fois. Le cardinal regarda le bourreau sans daigner prononcer un mot. » ! Ensuite, dès la première phrase de Camus, j’ai été éblouie par son écriture limpide et lumineuse, « […] les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, […] la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres » m’ont mis sous les yeux un paysage que j’eus envie de partir découvrir séance tenante !

J’ai dévoré ce livre et j’y ai trouvé, sinon des réponses, du moins un écho à mes réflexions non abouties et à mes interrogations. J’ai noté sur un petit carnet qui ne me quittait guère des phrases qui me « parlaient », certaines sont restées gravées dans ma mémoire : « J’appelle vérité tout ce qui continue », « Mais qu’est-ce que le bonheur sinon le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène ? », « Mais aujourd’hui encore, je ne vois pas ce que l’inutilité ôte à ma révolte et je sens bien ce qu’elle lui ajoute. », « Pour comprendre le monde, il faut parfois se détourner ; », « Nul homme ne peut dire ce qu’il est. Mais il arrive qu’il puisse dire ce qu’il n’est pas. »

Il me semble avoir lu La Peste avant L’Étranger et La Chute plus tard. À propos de L’Étranger, je conserve précieusement le disque, offert par mon père, de Camus lisant son roman, car c’est en l’écoutant qu’aujourd’hui encore j’entends clairement « l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité » (Préface à l’édition américaine 1955). Comme beaucoup, je reste saisie par le timbre grave de cette voix si nette, parfois incisive, un peu sourde, sans recherche d’effets, d’une tonalité en apparence unie et pourtant pleine d’inflexions riches de sens. Une voix unique qui donne corps au personnage de Meursault, nous fait ressentir physiquement la lenteur, la chaleur, l’éblouissement du soleil, et met sous nos yeux la plage, la source, le soleil, le couteau, mais aussi la prison, la cour de justice, avant de nous faire entendre dans les dernières pages une exaltation contenue mais vibrante…

la pensée de Camus, toujours subtile, a su évoluer sans jamais varier sur l’essentiel

Au fil des années, j’ai découvert un à un tous les écrits de Camus. Ses essais m’ont éclairée, ses nouvelles m’ont enchantée, son théâtre m’a fascinée… Ce théâtre qui, disait-il, le rendait pleinement heureux et que, pour ma part, j’ai connu de façon livresque, sauf Caligula : j’aime écouter l’enregistrement de cette pièce, lue ou plutôt magistralement « jouée » par Camus, car je n’ai pas eu la chance d’assister à la lecture qu’il en fit au théâtre du Vieux-Colombier en 1955.

J’ai naturellement fait mon miel d’interviews de Camus, retenant entre autres, d’un entretien avec Jean Mogin en 1955, qu’il se déclarait « incapable de parler d’autre chose que de ce qu’[il] avait longtemps éprouvé » et affirmait tranquillement que les notions d’absurde et de révolte étaient « des notions vécues ».

En outre, la découverte de ses Chroniques algériennes a achevé de me convaincre que la pensée de Camus, toujours subtile, avait su évoluer sans jamais varier sur l’essentiel : quelle leçon !

L’unité de son œuvre comme l’importance du vécu sont ainsi devenues des évidences confirmées par ce que j’ai perçu dans Le Premier homme, sans oublier les sept feuillets numérotés et le carnet, Notes et Plans du Premier homme, si révélateurs, qui accompagnaient le manuscrit inachevé.

Il y a plus de vingt ans, répondant à l’une des multiples réformes de l’enseignement, j’ai conçu, en collaboration avec une collègue et amie, un manuel de Littérature destiné aux classes de lycée. Dans la troisième partie, nous avons voulu illustrer les trois grands genres littéraires que sont la poésie, le théâtre et le roman, en retenant chaque fois un écrivain majeur. Pour le troisième, nous avons choisi Camus, parce que ses quatre grands romans ont apporté un indéniable renouvellement du genre et que son style, si travaillé qu’il en devient simple, nous paraissait de nature à séduire des jeunes.

Venait alors de paraître Le Premier homme, enfin publié grâce à un travail, aussi minutieux que respectueux de la femme de Camus et de sa fille, à partir du manuscrit retrouvé dans la voiture qui aurait dû ramener l’écrivain à Paris, en ce tragique 4 janvier 1960. À côté d’extraits de L’Étranger, La Peste et La Chute, il nous a paru essentiel d’en faire découvrir les plus belles pages aux élèves, avec l’espoir, peut-être naïf, qu’ils auraient envie de lire l’intégralité des quatre romans.

Ce livre posthume m’a bouleversée. J’y ai découvert l’ébauche – mais quelle ébauche ! – de la réécriture de son œuvre de jeunesse, L’Envers et l’Endroit, annoncée dès 1949 et réaffirmée en 1958, avec une volonté tenace de mettre au centre de son œuvre « l’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence. ».

nous voyons clairement se dessiner le projet ambitieux d’un cycle de l’amour succédant à ceux de l’absurde et de la révolte

J’ai trouvé dans les premières pages un lyrisme inattendu, qui pourtant m’a rappelé des passages de Noces et m’a fait penser à ce que l’auteur avait lui-même dit dans une interview de 1957 pour Le Courrier de l’Ouest à propos de son livre en gestation : « Je voudrais moduler mon chant selon toutes mes gammes intérieures » (phrase citée par Agnès Spiquel dans le Dictionnaire Albert Camus – Laffont 2009). Même si des trois parties prévues par l’auteur, nous ne disposons hélas que de la première et du début de la seconde, nous voyons clairement se dessiner le projet ambitieux d’un nouveau cycle succédant à ceux de l’absurde (le mythe de Sisyphe) et de la révolte (le mythe de Prométhée), celui de l’ amour, relié au mythe de Némésis « déesse de la mesure, fatale aux démesurés » (L’homme révolté).

Le temps a passé mais plus que jamais, je considère Le Premier homme comme une œuvre essentielle qui, à chaque lecture, nous enrichit et nous invite à retourner aux précédentes. Non seulement, nous y retrouvons les grands thèmes chers à Camus mais, parce qu’elle nous est parvenue sans les retouches,
corrections et gommages auxquels l’auteur aurait certainement procédé, un homme nous dévoile une part émouvante de son intimité, comme pour mieux nous guider vers l’universel ; car Jacques, le personnage de fiction qui se cherche en tant qu’être humain, c’est Camus, nous le sentons bien, mais c’est aussi chacun d’entre nous.

Je ne saurais terminer ce rapide survol de ce que Camus représente pour moi sans évoquer ses nouvelles, en particulier Les Muets, ces ouvriers qui n’ont pour eux que leur dignité, des Algériens pauvres que Camus enfant a connus, ne serait-ce que dans la tonnellerie de son oncle. Je pense aussi à l’admirable
nouvelle intitulée L’hôte dont la sobriété donne une puissance poignante au drame de l’Algérie à la fin de la colonisation, avec une chute qui fait penser au dénouement d’une tragédie.

Oui, Camus représente beaucoup dans ma vie depuis ma jeunesse. Puissé-je, comme simple lectrice, adopter l’humilité de l’écrivain, confiant à ses Carnets (III – cahier VII) : « Je demande une seule chose, et je la demande humblement, bien que je sache qu’elle est exorbitante : être lu avec attention. » La demande n’est nullement exorbitante, je lis, je relis Camus, chaque mot compte, chaque phrase résonne longtemps en moi.

Nicole Yrle
Née à Lyon, Nicole Yrle a longtemps vécu dans la région parisienne. Elle habite depuis vingt-trois ans à Perpignan, où elle a achevé sa carrière de professeur de Lettres Classiques, heureuse de partager avec des jeunes son amour de la littérature. Elle consacre désormais une grande partie de son temps à l’écriture de récits, nouvelles, romans et essais, la plupart édités par Cap Béar Éditions ; elle est également conférencière et anime des rencontres littéraires au sein de l’Université du Temps Libre de la cité catalane. Elle est l’auteur d’un essai intitulé : Le Premier Homme de Camus – analyse et découverte – Cap Béar Éditions – 2014.