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Camus et l’amour

Dessin de Catherine Vandamme

"Pour Nemesis", déesse, chez Camus, de la mesure. Dessin de Catherine Vandamme.

Camus et l’amour est un bien vaste sujet qui porte à diverses lectures du monde de l’écrivain. Pour avoir suivi le parcours de Maria Casarès et d’Albert Camus au travers de leur relation amoureuse, il me semble important aujourd’hui de revenir, dans The Dissident, sur ce que Camus entendait par « l’amour ». Au-delà de ce qu’il a partagé avec les femmes qu’il a aimées, l’amour s’inscrivait dans une nouvelle recherche et un nouveau cycle, après l’Absurde et la Révolte, qu’il avait entamé dans son roman Le Premier Homme.

J’imagine Camus heureux.

Dans Noces, il confie que l’un de ses plus grands bonheurs c’est d’être à Tipasa au contact d’une nature qui l’englobe. Il jouit d’une terre familière et accueillante. Il vit, il aime. Oui, Albert Camus n’aura sans doute jamais été aussi heureux que dans cette lumière où il découvre l’intensité d’une passion généreuse. C’est là qu’il éprouve la liberté la plus essentielle, celle d’être un homme heureux face à la mer et au soleil.

Albert Camus n’a pas peur de mettre en question la redoutable vérité de l’être qui s’affronte à la liberté d’être pleinement soi-même. Il en fait son credo : il veut aimer et être aimé. « Il n’y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir[1] », écrit-il dans Noces à Tipasa. Camus réfute les conditionnements qui abêtissent les êtres dans leur servitude. Tipasa est ce miroir qui réfléchit l’exacte vérité d’un monde où tout se révèle pouvoir être, si ce n’est accessible, du moins possible.

Albert Camus n’a pas peur de mettre en question la redoutable vérité de l’être qui s’affronte à la liberté d’être pleinement soi-même

Camus heureux c’est aussi celui qui scrute un point vers l’azur et nous convie à regarder plus loin, plus haut, vers l’horizon d’un espace qui s’étend vers l’infini. Chez lui, point de vertige de l’abîme, mais une façon personnelle de voir la beauté du monde en face duquel il se trouve. Et s’il l’aime c’est parce que, de toute évidence, cet univers lui parle de la grandeur même de l’amour.

Alors, sans nier son plaisir, Camus jouit effrontément de cette ardeur d’aimer, avec ce goût de sel sur la peau brunie quand il s’allonge sur le sable doré, cette sensation douce de fraîcheur et ce plaisir de mordre à pleines dents une pêche un peu mûre dont le jus, nous dit-il dans Noces, lui coule du menton sur la gorge. Ici, Camus est roi en son royaume. Là, tout n’est que beauté d’une vie qui vous accueille pleinement. Tipasa devient alors ce noyau indestructible de force de vie où seule compte l’ardeur véritable d’aimer. De ces instants, il en tirera une source d’amour inextinguible ; il en fera également une façon d’aborder la vie mais aussi d’affronter la mort et la solitude.

L’entrée en résistance

Aussi, quand il arrive à Paris en 1940, ce n’est plus la transparence de la pureté d’un ciel ouvert à tous les possibles qu’il découvre, mais l’âpre réalité d’un univers où la ville si grise, si sombre, est en train de se refermer sur ce que Hannah Arendt nomme le « mal absolu ». Dès lors, de tout son cœur, Camus se jette dans le combat. Son amour pour la vie, les autres, le monde ; son désir de vivre le galvanise. Camus, qui a connu de près la maladie et frôlé la mort avec la tuberculose, n’en est pas à un affrontement près. Il n’hésite pas et entre en résistance dans cette arène où commence pour lui un combat légitime pour la liberté et la justice. C’est dans ce climat qu’il poursuit sa réflexion qui le mènera à la création d’une œuvre qui englobera les cycles de l’Absurde, de la Révolte et plus tard de l’Amour.

À Paris, il y a des amis et la solitude. Il y a aussi des tentations pour le jeune homme qui arrive d’Alger et qui, en Méditerranéen au sang bouillonnant, aime les femmes et leur compagnie. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement pour lui qui a vécu privé de père dans un environnement féminin, auprès d’une mère et d’une grand-mère qu’il aime pour ce qu’elles sont ? Son goût prononcé pour les femmes s’accompagne aussi d’un sentiment protecteur. Et s’il aime l’amour, ce n’est pas seulement par vanité d’être un homme amoureux du désir d’aimer, mais par besoin de trouver en la femme une amitié profonde, durable, essentielle, une compréhension aussi de ce qu’il est lui-même et ne comprend peut-être pas tout à fait au travers de son propre mystère. C’est son secret. C’est sa blessure et sa vulnérabilité d’enfant non pas abandonné par le père, mais qui porte en lui cette carence d’un père mort à la guerre et qu’il n’aura pas connu.

Alors, comme pour défier la mort et la vie, voire le temps, Camus s’accorde ce don d’embrasser de toute sa flamme comme de tout son esprit lucide les belles amoureuses qu’il charme. Il en est parfois même le mentor. Est-ce cet irrésistible sourire, celui, semble-t-il, d’une part si belle et douloureuse de l’enfance préservée, qui les fait chavirer ? Camus possède bel et bien le sourire du cœur. Et cela est précieux.

La figure de Don Juan

Et pourtant, si Camus heureux trouve du plaisir à donner du plaisir, cela dépasse le seul acte de faire l’amour et de survivre dans une période de guerre où l’Homme, en lutte avec ses déchirements, ses contradictions, vit indubitablement sa vie comme une fatalité d’existence. De cela, Camus n’en veut pas. Bien au contraire, il œuvre, décidé à ne pas se soumettre, et engage le fer avec son propre destin. Apparaît alors la figure de Don Juan dans Le Mythe de Sisyphe publié en 1942. Camus y énonce ce qu’est à ses yeux Don Juan qui, de conquête en conquête, s’épuise en épuisant le désir des belles qu’il séduit d’abord et délaisse aussitôt pour passer de l’une à l’autre. Or, Camus le sait : Don Juan est mort avant de mourir. Il est mort de ce néant qui l’habite dans le vertige infini de la jouissance. Et, pourtant, comment résister à l’appel de ce plaisir qu’on s’octroie juste un instant encore afin de repousser l’ultime et terrible vérité qui nous dépasse tous ? Camus en énonce la réalité au travers de ce qu’il nomme le donjuanisme. Camus convoque Don Juan. Il l’assigne même à comparaître pour se montrer tel qu’il est : un homme anxieux, parcourant à amples foulées une terre aride où brûle un soleil de scorpion. Don Juan le sait, il ne vit que pour la volupté de ce baiser volé sur les lèvres de femmes amoureuses ou séduites. Il y aspire de tout son être. Après tout, ne se sait-il pas déjà mort à lui-même ? Alors, rien ni personne ne pourrait détourner le conquérant du désir de cet ultime instant où il s’épuise dans la petite mort, pour renouveler encore et encore la saveur d’un plaisir sans limites. Et quand Don Juan savoure ce répit qui lui est accordé un moment, juste un petit moment, c’est pour aussitôt renaître de ses cendres. Et Camus acteur endosse au théâtre la figure de ce double spéculaire. Après tout, Don Juan est le mythe de l’homme qui court contre le temps, abolit les frontières du désir, s’émancipe face à la mort qu’il interpelle, comme pour mieux lui faire savoir qu’il est encore bien vivant.

De son côté, Camus ne se cache pas d’aimer les femmes ou plutôt la Femme pour ce qu’elle représente d’ouverture au monde et à la vie. Il y joint sa passion d’aimer sans mesure, cette joie qui le rend libre, ivre d’amour et de tendresse. Il aime la compagnie des femmes qu’il choisit. Posséderait-il une âme donjuanesque quand il les déshabille du regard ou leur sourit simplement pour le plaisir ? À cette question, il pourrait répondre à la fois oui et non. Certes, ses maîtresses, ils les voudraient toutes à la fois et pour lui seul. Jaloux, il n’apprécie guère non plus de les partager avec autrui. Mais s’il attire le regard du sexe féminin, noue des amitiés fortes et viriles, il n’est pas non plus Don Juan. Car Don Juan est celui qui pactise avec le néant. Camus, lui, aime la vie et désire vivre sa propre liberté. Par ailleurs, pudique, il parle peu des femmes dont il s’éprend. Il ne les compare pas, les respecte dans leurs différences. Il ne serait donc Don Juan que lorsqu’il cède à son désir immédiat face à celles qu’il nomme du joli nom de « charmeuses ».

"Les yeux de Casarès", par Anne Bertoin

« Les yeux de Maria Casarès », par Anne Bertoin

En ce qui le concerne, en effet, qu’est-ce qui l’attire dans cette figure de Don Juan, attrait qu’il partage avec Maria Casarès et qu’ils désignent tous deux sous le terme de « donjuanisme » ? Pour l’un et l’autre, serait-ce le miroir de la nudité même de l’être, dévoilant la « terrible cruauté », comme le dit Casarès, de la vie telle qu’elle est et non telle qu’on voudrait qu’elle soit et qui, finalement, ne prend sens que parce qu’il y a la mort ? À cette interrogation, Maria l’Espagnole donne sa propre réponse : « En Espagne dès l’enfance on sait qu’on va mourir et on ne s’en cache pas. Don Juan est un personnage tragique. Et s’il croque dans la pomme à pleines dents, c’est bien parce que lui sait qu’il va mourir. La vie prend alors plus de valeur parce qu’il y a la mort. »[2]

Camus ne se cache pas d’aimer les femmes ou plutôt la Femme pour ce qu’elle représente d’ouverture au monde et à la vie

Ce qui unit Maria Casarès et Albert Camus en temps de guerre, ce seront les plaisirs de l’instant, la danse, le théâtre, la fureur d’aimer et de jouir de la passion de vivre. Durant cette période, l’urgence de vivre les propulse car tous deux savent ne rien pouvoir prévoir de l’instant qui va suivre. Et dans ce tourbillon de la nécessité de vivre intensément chaque seconde, comme si celle-ci devait être unique, ces deux êtres à la fougue ibérique portent leur passion au travers de la création littéraire, théâtrale, pour aussitôt revenir à la seule réalité de l’instant qui compte. Ainsi, à Paris, on les voit souvent ensemble. Le soir, ils dansent dans les caves et les boîtes nouvellement ouvertes après la Libération. En Casarès si vivante, Camus reconnaît le sang de l’Espagne qui coule aussi dans ses veines. Le « todo o nada » devient une conquête de plus. Fiers de s’exposer ensemble, ils ont l’orgueil même de la passion brûlante. Chez l’un et l’autre, le donjuanisme n’est pas une vanité, mais un rapport à la vie et à la mort. Et si, chez Casarès, la mort est une donnée de la vie, pour Camus, il en est tout autrement. La mort soudaine d’un enfant innocent représente à ses yeux une injustice intolérable. Ne serait-ce pas cela, en fin de compte, pour lui l’absurdité même de la vie ?

Face à cet absurde implacable et si insultant de la vie, quel sens donner dès lors au monde et à l’amour ? Pour y répondre, Camus s’empare du pari de Pascal : être à la fois dans l’irréligiosité tout en étant dans un lien avec une transcendance. De son sang ibérique, Camus pascalien oscille, nous confie Maria Casarès, entre la passion vécue dans l’instant, celle qui consume tout, et la raison pure. Aussi, Camus et Casarès se placent délibérément tous deux en dehors de la morale et rejettent les préjugés. Toujours selon Pascal, dans l’amour réside la seule forme de connaissance en matière de morale. Adoptant ce principe, Camus définit un ordre tout en créant une façon autre de penser l’ordre et vit sa singularité de refuser les conditionnements et les étiquettes. « Aime et fait ce que tu veux », disait saint Augustin. En un mot, Camus perturbe les codes qu’il suit cependant, et dans une forme d’ironie socratique, détourne à sa manière le sujet qu’il aborde pour le transporter vers des ailleurs. Du mythe de Don juan, il en tire un art de vivre, de désirer l’amour, de le consommer en s’y ressourçant. Quoi de plus naturel ! Et si, dans ses chevauchées, Don Juan épuisait le désir immédiat, ne pourrait-on pas voir chez Camus qui s’empare de cette figure, une façon de sublimer l’angoisse qui l’étreint face à la maladie et à la mort même ?

Au fil des années, les liens indéfectibles qu’auront ainsi tissés Camus et Casarès pourront bien se délier un temps pour se renouer quand le hasard de la vie les aura fait se retrouver. Alors, ils pourront établir cette fois-ci un « amour don » qui dépassera les vaines jalousies de l’orgueil blessé. Finalement, tous deux n’auront jamais fini de s’aimer d’un amour qui transgresse, non seulement les conventions mais le temps même.

Camus et les femmes

À Saint-Germain-des-Prés, parmi les femmes que Camus côtoie, dès son arrivée en 1940, plus d’une possède un brin de fibre donjuanesque. Simone de Beauvoir éprouve une certaine attirance pour lui. Libre de sa personne et le revendiquant à sa manière, elle vit tout à la fois des amours « contingentes » et « nécessaires », selon le pacte conclu avec Sartre. Sa conception du désir s’affirme déjà à travers une liberté sexuelle et féministe. Intellectuelle, Beauvoir se veut à l’égal de l’autre sexe ; elle revendique son indépendance et a décidé de n’être la possession de personne. De son côté, Camus éprouve pour le Castor une considération intellectuelle teintée d’un certain malaise. Beauvoir serait-elle trop libérée et directe pour le Méditerranéen qui choisit lui-même ses « ravageuses » ! Mais qu’importe à Beauvoir puisque Camus lui plaît. Il est beau et a du charme. Un petit jeu du chat et de la souris s’instaure entre eux. Camus, sur la défensive, reste prudent. Au Café de Flore, Beauvoir s’agace et va jusqu’à lui reprocher ouvertement ce qu’elle nomme sa « castillanerie ». Sans pour autant l’éviter, Camus se défile et préfère la compagnie de Sartre. Quelques années plus tard, au moment où, déprimé, il se sent seul, Beauvoir tente alors une nouvelle approche. Chez Lipp, boulevard Saint-Germain, où ils dînent régulièrement en tête-à-tête, elle se fait sa confidente. Ils restent des nuits entières à parler. Camus lui fait part de ses préoccupations, se laisserait-il aller à trop de confidences ? Jusqu’au petit matin, Beauvoir attentive l’écoute avec patience, espère un regard plus appuyé… Une nuit avec Camus serait une victoire pour cette conquérante. Mais il ne succombe pas. Repoussée dans ses avances, la femme de tête, blessée dans son orgueil, le portraiture dans son roman Les Mandarins, qui obtient le prix Goncourt. Camus, furieux, lui en voudra terriblement.

Maria Casarès. Photo collection Florence Forsythe

Maria Casarès. Photo collection Florence Forsythe/Paul Martin

Camus restera fidèle aux femmes qu’il aime et celles-ci, à leur manière, le seront également à son égard. Pour autant, il assume sa responsabilité de père et de mari avec son épouse Francine. Son amour pour elle est profond, mais il ne peut s’empêcher, en parallèle, de vivre de grandes amours passionnées. Après une rupture de trois ans avec Casarès, ils se retrouvent et leur histoire reprend. Camus a besoin de Maria. Il vient la trouver quand il se sent à bout de forces, épuisé par des luttes de pouvoir, exténué par la maladie de sa femme et souffrant de crises d’étouffement dues à une rechute de la tuberculose. Maria – solide, courageuse, aimante – le rassure. Elle est, écrit-il « une force solaire » qui sait trouver les mots, telle une mère ou un père, selon. À une période de doute sur lui-même, elle l’encourage à écrire, l’aide « à passer son chemin » comme elle le dit quand, notamment, il doit se confronter à des « batailles assassines », telle celle que lui inflige Sartre via Janson dans Les Temps modernes, lors de la sortie de L’Homme révolté. À la demande de Camus, Casarès relit avec lui les épreuves de La Chute. Dans ce roman, lui qui a peu parlé, dans son œuvre, de l’amour, livre à présent ses interrogations sur ce sujet. La culpabilité, mais aussi l’amour sont au centre de ce livre comme s’il lui fallait les transcrire, pour mieux clarifier ce qu’il en est selon lui de ce que l’on nomme l’amour.

Dans la sphère privée, Camus s’en sort en établissant un principe qu’il justifie comme étant « l’amour double ». À la limite, ne voudrait-il pas avoir toutes les femmes qu’il aime pour lui seul et chacune pour des raisons différentes ? Un peu avant son départ de Lourmarin pour ce voyage où il trouvera la mort, il a envoyé une lettre à chacune de ses trois amantes. Ces trois femmes magnifiques l’aiment et le comprennent. La comédienne Catherine Sellers recevra sa dernière lettre ; il a écrit également à Mi dont il est très épris et qui doit le rejoindre quelques jours plus tard à Paris. Quant à Maria Casarès, conviée à dîner au restaurant le soir même de son retour, elle demeurera à jamais celle qu’il nomme « L’Unique ».

Et puis, à sa manière, il reste fidèle à Francine. Elle est son épouse et la mère de ses enfants Catherine et Jean. Il semblerait ainsi que Camus déteste rompre avec les femmes dont il s’éprend. De l’une à l’autre, on retrouve le même désir de les guider dans leurs lectures, de leur faire partager son goût de la musique… Chacune apporte sa complémentarité.

La figure de Némésis

L’amour de la vie, l’amour tout court existe bien en ce monde et c’est à Tipasa que Camus l’a éprouvé pour la première fois de tous ses sens. À Tipasa, heureux, il aura ainsi laissé s’épanouir en lui l’élan d’un amour absolu pour la vie, les êtres et le monde.

Son nouveau projet devient celui d’une œuvre de transformation : comment modifier les conditions d’une vie, comment vivre aussi pour se délivrer de ses propres tensions intérieures. Et c’est au théâtre que Camus éprouve cet état qui le fait se sentir « innocent », neuf dans sa découverte de cet univers. Camus en pleine maturité n’a jamais été aussi jeune, empli de désir, de théâtre, de passion pour une vie nouvelle. Il aime à nouveau, il désire. Il veut se clarifier encore et, pour cela, entame l’écriture de son propre Guerre et Paix avec Le Premier homme. Perçu comme un nouveau cycle, l’écrivain s’engage à présent à parler de l’amour. Et il le fait sous les auspices de Némésis, la déesse, non pas chez lui de la vengeance, mais de la mesure qui, à présent pour lui, équilibre les contraires.

Tipasa, heureux, il aura ainsi laissé s’épanouir en lui l’élan d’un amour absolu pour la vie, les êtres et le monde

Maintenant, Camus espère un nouveau départ. Don Juan a cédé un peu de son ironie à « Don Faust ». Ainsi, cette pièce qu’il projette d’écrire lui permet de partir à la recherche d’un temps à rebours. Avec cette figure, ce n’est pas le Faust qui pactise avec le Diable qui l’intrigue, mais plutôt le second Faust de Goethe qui va l’aider à trouver la lumière, au travers d’un travail de mémoire. Camus est arrivé à une étape de sa vie qui lui permet d’aller à la rencontre de son propre passé. Il plonge cette fois-ci au cœur de ses racines à la découverte de ce père inconnu qu’il va chercher à connaître au travers de l’écriture du Premier Homme. En allant sur les traces de son père, il le retrouve à sa manière et peut désormais vivre le manque, voire dépasser la perte de cet homme mort trop tôt. Face à sa tombe, Camus réalise que ce père, par son âge, pourrait être son propre fils.

Dans ce livre inachevé, la question de l’amour devient aussi essentielle. Un amour vivant, éternel et qui prend le visage de la femme aimée. Il nous la donne à voir dans l’amour et la représente au travers du désir. D’évidence, le narrateur (Camus) l’a aimé pour ce qu’elle est, il a aimé ce visage, cette façon aussi qu’elle a d’aimer l’amour et d’être si belle dans l’amour, explique-t-il dans Le Premier Homme. Il aime alors aussi bien ses larmes que son rire. Camus nous livre ici son secret, quand il nous laisse entendre que l’amour ne se choisit pas, qu’il s’impose tel l’évidence. Que pourrait-on faire d’autre, si ce n’est alors accepter et aimer de tout son corps et de tout son cœur ?

[1] Albert Camus, Noces, essais, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1965, p. 58-59.

[2] Les Chemins de la connaissance, « De la dramaturgie », diffusion du 6 avril 1990 sur France Culture, un entretien de Maria Casarès par Florence M.-Forsythe.

Florence M.- Forsythe
Comédienne et metteure en scène, Florence M.- Forsythe a travaillé à France Culture, et a fondé et dirige le Festival des voyages intérieurs. Auteure notamment de "Maria Casarès, une actrice de rupture", Actes Sud, 2013 ; "Jacques Lacarrière, passeur pour notre temps", Le passeur éditeur, 2015 ; et récemment "Tu me vertiges, l’amour interdit de Maria Casarès et d’Albert Camus", Le passeur éditeur, 2017.