Camus grec

île grecque d'Hydra - Une échoppe - Crédit Flickr/Jorge Cancela

Une échoppe sur l'île grecque d'Hydra. Crédit Flickr/Jorge Cancela

Adeline Baldacchino se veut camusienne « côté grec », comme elle nous l’explique ici, pour l’ardeur à tout embrasser, le versant solaire de Camus : sans illusion mais sans renoncement. Elle publie régulièrement dans l’éclectique et engagé magazine Ballast et accompagne The Dissident depuis plusieurs années. Persuadée comme Jean-Pierre Siméon que la poésie sauvera le monde, si rien ne le peut, elle est prête à la porter partout où elle peut être entendue, délivrée, partagée.

Mon Camus n’a pas d’âge. Il n’est pas mort en 1960, par un froid matin de janvier peuplé de platanes et couleur de sang coagulé contre le métal. Mon Camus n’est que le fils des rameaux grecs de la joie qui ressuscite quand on se lève dans la lumière des îles du golfe Saronique, et qu’on lit ses mots rédigés dans celle du printemps 1955 et de l’été 1958.

J’ai rencontré plusieurs fois Camus

La première, c’était au Jardin d’essai d’Alger. Il tentait tant bien que mal d’expliquer à son ami Max-Pol Fouchet qu’il lui avait volé sa maîtresse, son amante, son amour pour tout dire. Que pendant ses conférences dans l’arrière-pays, la jeune femme avait eu besoin de consolation. Qu’il allait d’ailleurs l’épouser. Que Simone Hié, femme fatale et morphinomane, serait sa première épouse. Il lui racontait tout cela, pendant que je guettais de loin, dissimulée derrière des fougères géantes. Les dragonniers et les ficus me cachaient la vue. Je guettais l’envol des flamants roses. J’avais traversé le temps. Je pleurais pour Max-Pol qui serrait les dents.

La deuxième fois, c’était à son adresse, l’ancienne rue Belcourt. Je cherchais un petit garçon qui jouerait aux billes. Si vous y allez, demandez le 93, Belouizdad. Un vendeur de téléphone a ouvert une petite échoppe. Il vous raconte qu’on accède à l’appartement de Camus par l’escalier du fond. Là-haut, il y a trois appartements de deux chambres. On ne peut pas entrer, les locataires travaillent. Mais on peut prendre des photos. Peut-être que l’âme laisse des filigranes sur les clichés qu’on développe dans le noir en tremblant. C’est le même immeuble. On a juste refait les peintures. La mère de Camus est toujours illettrée, toujours sourde, toujours femme de ménage. Il l’aime follement.

La troisième fois, c’était à Tipasa. Sur la côte, vous savez, du côté des ruines mangées de soleil. Là-bas, j’ai compris qu’en effet c’est prendre le risque de bien mal nommer les choses que de ne pas savoir le nom des fleurs. Alors, j’ai cherché, parce que je ne parvenais pas à décrire. Il y avait des narcisses jaunes, des asphodèles blancs à liseré rose, de grands tritomes orangés, des oliviers couchés par le vent, des magnolias. La stèle disait simplement : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire, le droit d’aimer sans mesure. » La mer n’avait pas changé depuis les Romains. Deux tombeaux de pierre surplombaient un petit promontoire. Des fantômes heureux s’y étreignaient encore.

Et puis la Grèce. D’elle, il avait fallu qu’il rêve longtemps avant de la voir vraiment. Dès 23 ans, dans ses carnets, il se fixe l’objectif :« Voir la Grèce. » En 1939, il a 26 ans, il y est presque, il va partir, il a relu tous les classiques et tous les mythes, il a les poches pleines de livres, il n’y a plus qu’à s’embarquer ; mais non, septembre vient, et la guerre. Alors, il attend. Il l’attend jusqu’en 1955. La reconnaît en l’attendant dans les paysages de Kabylie : « L’Hellade tout entière transportée entre la mer et les montagnes. » Une sorte de « Grèce en haillons », dira-t-il. En 1945, il y expédie même, pour son journal Combat, un ami, Roger Grenier. Mais il ne la voit toujours pas. Donc, il l’attend.

L’attente, on le sait depuis Breton, est toujours magnifique. Peut-être a-t-elle rendu plus puissante encore cette qualité de joie qui s’empare de lui, en 1955, quand il y pose enfin les pieds. L’Acropole : « On se défend ici contre l’idée que la perfection a été atteinte alors que depuis le monde n’a cessé de décliner. » Le Sounion : « Assis au pied du temple pour s’abriter du vent, la lumière aussitôt se fait plus pure dans une sorte de jaillissement immobile. Au loin des îles dérivent. Pas un oiseau. La mer mousse légèrement jusqu’à l’horizon. Instant parfait. » L’Argolide : « Au bout d’une heure de route, je suis littéralement ivre de lumière, la tête pleine d’éclats et de cris silencieux, avec dans l’antre du cœur une joie énorme, un rire interminable, celui de la connaissance, après quoi tout peut survenir et tout est accepté. »

je n’ai jamais su aussi clairement qu’en Grèce, dans la lumière d’Hydra, ce que Camus avait aimé

Revenu à l’été 1958, il navigue d’île en île. Danses et rires, baignades et douceur. « Dans la nuit, de grands braiments d’âne. » Je les ai reconnus : je veux bien parier que les ânes étaient les mêmes sous les bougainvilliers de Léonard Cohen. Il est heureux, là. « Retrouve force et joie des corps. Sommeil d’âme et de cœur. »

Oui, j’ai rencontré plusieurs fois Camus. J’ai même cru le distinguer à la terrasse du café de Flore ou des Deux Magots, le jour d’un rendez-vous manqué avec George Orwell. Mais je n’ai jamais su aussi clairement qu’en Grèce, dans la lumière d’Hydra, ce qu’il avait aimé : la vie tout entière, les mirages de la mémoire, le temps qu’elle emporte, l’avenir qu’elle caresse même quand on devine qu’il ne durera pas plus que le temps d’un rêve.

Les carnets de Camus le montrent tel qu’en lui-même. Souvent désemparé, triste, ralenti par le sentiment impérieux de n’être pas tout à fait là où il faudrait, de perdre son temps avec les importuns, de se laisser déstabiliser par les méchants. Camus craint de n’être pas à la hauteur qu’il s’est fixée lui-même. Camus n’a peur que de l’infidélité à son enfance, à son idéal, à la pauvreté de sa mère. Camus n’est pas très heureux de recevoir le prix Nobel. En vérité, l’affaire le plonge même dans des affres terribles. Au 17 octobre 1957, il note : « Nobel. Étrange sentiment d’accablement et de mélancolie. À vingt ans, pauvre et nu, j’ai connu la vraie gloire. Ma mère. »

Dans les mois qui suivent se succèdent les crises de panique claustrophobique. L’angoisse de la folie. Dormir. « Maman. Si l’on aimait assez ceux qu’on aime, on les empêcherait de mourir. » Pourtant, c’est lui qui partira le premier. Maman lui survivra jusqu’en septembre 1960. Mais il aura fallu ce nouveau départ grec, le 9 juin 1958, pour qu’il ose réinventer le bonheur. Se souvenir que « le génie est fécondité. Être c’est exprimer, exprimer sans cesse ».

Mon Camus restera grec. « Empêcher que le monde se défasse », c’est empêcher la lumière de mourir. On ne retient pas ceux que l’on aime. Ceux que l’on aime ne nous retiennent pas. Mais ils durent en nous comme nous durerons en eux – le temps d’un éclair où se loge, disait son ami René Char, le cœur de l’éternel.

Par toutes les ramifications de la joie dans mon sang quand j’apprenais à aimer ce qu’il avait aimé : la vie tout entière, les aubades de la mémoire, le temps qu’elle invente, l’avenir qu’elle promet même quand on sait qu’il durera le temps d’un rêve pleinement vécu.

Adeline Baldacchino
Adeline Baldacchino est écrivaine et magistrate à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de "Max-Pol Fouchet, le feu la flamme", (Michalon, 2013), "La Ferme des énarques" (Michalon, 2015) et "Celui qui disait non" (Fayard, 2018). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.