Camus, poète et résistant métaphysique, rejoint par l’Inde et l’absolu

Calligraphie de métal et d'ombre. Les "sonorités noires" du duende, tissées avec le "nada" lumineux. Algérianité... © M.-C. San Juan

« Idée de résistance au sens métaphysique »,
Albert Camus, Carnets.

Ses cendres sont notre feu »,
Kamel Daoud, Mes Indépendances.

« Et si Camus, plutôt que philosophe, était en vérité et d’abord un poète ? »,
Alain Vircondelet, Albert Camus fils d’Alger.

« Un maître spirituel, à part égales avec Georges Bernanos, Simone Weil et George Orwell »,
Sébastien Lapaque, « Camus, un maître spirituel », La Vie, n° 3556, octobre 2013.

C’est en Camus que j’ai trouvé le dépassement de soi »,
André Brink, entretien avec Catherine Camus, Lire, novembre 2013.

« On salue l’âme qui constamment se cherche et se demande »,
William Faulkner, télégramme envoyé à Camus à Stockholm, pour le prix Nobel, 1957.

 

Camus m’est frère-père… J’ai, avec lui, trois pays en commun (l’Algérie native, l’Espagne originelle, la France vitale et paradoxale). Adolescente, il m’a servi d’armure et d’armature. Et, comme pour les jeunes étudiants algériens qui témoignent dans le documentaire Vivre avec Camus[1], il a donné sens, pour moi, à des axes de vie et à des engagements. Camus abolitionniste, luttant sans cesse contre la peine de mort, Camus libertaire, solidaire, et fraternel, c’est un cadre. Camus lucide, refusant l’aveuglement sur le stalinisme, c’est un repère pour corriger l’attrait des errements idéologiques contagieux.

 

Pour lui, évidence que cet autre refus, celui du terrorisme qui tue des civils, et courage de dire ce qui contredit les normes de la pensée politique conforme, contre un Sartre qui, dans une préface, ose soutenir cela, le meurtre des civils, et le légitimer. Ce qu’il fait effectivement en essentialisant l’européen d’origine, quel qu’il soit, oppresseur qu’il faut tuer.[2] Mais la phrase prononcée en Suède sera tronquée par un chroniqueur, et reprise ainsi encore et encore (et tout récemment).[3] De lui, donc, je retiens ce courage des mots, comme une obligation éthique, sachant que c’est au risque de la haine et des mensonges. Mais je sais aussi que les justes colères donnent ce courage. Je peux être en colère pour lui, quand on le trahit, et pour moi, en me souvenant de ce qu’est la couleur du sang quand on est un enfant, et que le traumatisme se réactive dans les drames de Paris et d’ailleurs. Colère que je retrouve pour les enfants syriens et tous les autres, kurdes, yéménites, ou de plus loin encore. Colère, quand je tombe sur des éloges d’acteurs de la terreur[4], présentés comme des héros, des résistants, sans la moindre compassion pour leurs victimes, dont des enfants, tués, blessés, amputés. Colère d’autant plus vive qu’un de ces enfants est une amie, Nicole Guiraud. Victime de l’attentat du Milk Bar[5], amputée à dix ans d’un bras, plasticienne dont le galeriste a longtemps été à Berlin, car elle a vécu de nombreuses années en Allemagne. Son œuvre est une longue marche vers une résilience qui est aussi volonté de témoigner, refus militant du terrorisme dans tous les cas, et choix de la fraternité. Colère similaire, si j’entends quelqu’un légitimer la violence adverse, qui fit d’autres victimes, celles de l’OAS ou de ses prémices. Et là je vois encore le visage ensanglanté d’une fillette rendue aveugle, en France cette fois. Je repense à l’assassinat de Mouloud Feraoun et de ses collègues, en Algérie. Colère contre les faux arguments. Poseurs de bombes du FLN ou de l’OAS, vos héritiers semblables ont eu leur décennie noire algérienne, et ils ont jeté leur terreur en France et ailleurs. (Le terrorisme ne cessera que condamné sans nuances, ses statues mises à bas). Mais Camus me sauve de la colère ressassée et inutile, de l’émotion malsaine qui accepte la haine ou le renoncement – ce qui revient au même, finalement. Parce qu’il l’inverse en actes et en mots, ce que j’ai fait dans des poèmes, notamment, pour dire les cris mais aussi la joie paradoxale du vivant, malgré tout. Ces textes auraient peut-être été autres sans la lecture d’Albert Camus. (Tissée avec celle de Mouloud Feraoun, Jean Pélégri, Jean Sénac, Mohammed Dib, Kateb Yacine, Marie Cardinal, René-Jean Clot, Jean-Claude Xuereb, Yasmina Khadra, et Federico García Lorca, Antonio Machado, Miguel Unamuno… Avec, aussi, René Char, l’ami si proche, à hauteur de même âme). Courage actuel, quand affronter les obscurantismes meurtriers vaut menaces et injures.

De lui, je retiens ce courage des mots, comme une obligation éthique, sachant que c’est au risque de la haine et des mensonges

Camus l’engagé résiste contre les ombres fascisantes, d’où qu’elles viennent, y compris quand elles prennent le visage de trompeuses utopies généreuses ou de masques qui veulent faire peur… Dénoncer ne lui suffit pas, il exige de penser : « Seul un esprit socratique d’indulgence envers les autres et de rigueur envers nous-mêmes peut constituer une réelle menace pour une civilisation fondée sur le meurtre. »[6]

 

Résister, dénoncer, penser à hauteur de la douloureuse lucidité… L’héritier le plus lumineux de Camus n’est ni pied-noir ni français ni espagnol. Il est algérien. Kamel Daoud, au courage identique, à l’écriture magnifique. Grand camusien, qui traite Camus en égal, et qui veut que Camus l’Algérien revienne à l’Algérie, qu’elle soit capable de l’entendre comme sien. À condition, dit-il dans sa chronique du 11 novembre 2013, que l’histoire algérienne ne soit plus réduite à l’histoire du FLN. « Il est notre richesse d’abord, avant d’être celle des autres. Il a en lui la trace de nos pas et nous avons nos traces dans ses errances et ses voyages. […] Ses cendres sont notre feu. C’est ici son royaume, malgré son exil. »[7] Quel magnifique hommage !

Camus poète

Camus se veut, d’abord, artiste, et c’est donc l’artiste qu’il faut toujours reconnaître aussi en lui. Besoin du beau, besoin du sens que l’art inscrit concrètement dans le réel. Art pluriel, qui passe par la passion du théâtre, par la création romanesque, et, beaucoup, par des pages de poète. Proses et fragments (il notait qu’il voulait aller de plus en plus vers l’écriture d’aphorismes, contre l’écriture des systèmes, cette élaboration figée qu’il n’a jamais voulu faire). Ce n’est pas étonnant qu’il y ait eu entre René Char et lui l’évidence d’une telle gémellité. Les poètes se sont reconnus. Poète, il l’a été pour moi totalement, radicalement, dès la lecture de Noces. « Nul n’est plus poète que lui », écrit Nimrod dans un ouvrage collectif d’hommage, publié par La Passe du Vent, et il ajoute qu’il « égale Rilke ». Mais il lit une « douleur » où je vois de l’intense vital. Les Carnets sont d’ailleurs une longue méditation d’écrivain, de la force du Journal de Kafka, fragments qui confirment son appartenance à l’univers d’une poésie sensorielle et métaphysique à la fois, le questionnement philosophique (hors systèmes) étant présent dans le regard qu’il porte sur le monde, mer et ciel, mais sans l’encombrer : au contraire, en produisant la capacité de contempler, dans un accord de l’intellect et du corps. Contempler et déchiffrer, mais avec ce détachement qui libère des idées, et permet de laisser les yeux lire le réel. Un maître en photographie, si on le lit bien. Car ce qui compte ce n’est pas l’appareil et la trace, mais l’adhésion passionnée au sens à déchiffrer, photographie mentale des formes données à voir, des signes qu’elles offrent.

Proses magnifiques, ses pages, contre lesquelles j’échangerais bien des recueils s’affichant « poésie ». Lui lisait aussi les poètes, il en mentionne en écrivant. Il est révolté par le sort imposé par la France à l’immense Antonio Machado (enfermé dans un camp dont il sort pour mourir). Il n’oublie pas René Leynaud, poète résistant exécuté par les nazis. Ce qu’il comprend du silence de Rimbaud est au-delà de bien des lectures, sauf, peut-être, de celle de Blanchot dans L’Entretien infini. Camus reconnut Jean-Paul de Dadelsen, auteur de quelques rares poèmes publiés de son vivant, et d’un unique recueil posthume, qui suffit à faire une grande œuvre. Camus savait lire les poètes en poète. Et écrire ainsi.

De la question métaphysique

Fulgurances solaires, qui brûlent l’âme. L’âme, oui. De quelle âme parle-t-on quand l’auteur affirme son incroyance (mais ne se définit pas athée) ? Justement c’est cela qui m’intéresse aussi chez lui. S’il ne se définit pas, refusant ce terme, « athée », il glisse des indices sur sa démarche intérieure, et sur ce qu’elle peut laisser entrevoir d’un cheminement personnel. La source est à chercher dans les pays originels. Camus est spirituellement métis et il le sait. Il ne croit pas, il l’a dit, au Dieu des monothéismes, et pas plus, pense-t-il, à un éventuel après d’au-delà la mort. Mais il porte en lui cette culture qu’analyse Unamuno dans Le Sentiment tragique de la vie. La question demeure. « Agnostique » n’est peut-être pas le bon terme. « Dépassé » comme le dit de lui-même Hubert Reeves pour expliquer son impossibilité de se limiter à des notions comme l’agnosticisme, qui est un peu une prison mentale qui fige la pensée ? Peut-être plus juste, « dépassé ». Car Camus, qui déteste les prisons mentales, serait plus proche de cela, tant il est hanté par la question métaphysique. À cause du problème du mal, mais aussi à cause de la beauté du monde et du goût de vivre, de la joie vitale, de l’amour des êtres et de l’espace qui les porte (la terre natale, la mer Méditerranée, ses rives, puis, en cercles concentriques, un univers ample de paysages du monde). Oui, Jean-François Mattéi le voit ainsi : « Kirilov est le masque de Camus quand il dit dans la pièce (Les Possédés) : “Toute ma vie, j’ai été tourmenté par Dieu.” L’aveu est de Dostoïevski lui-même qui l’avait mis dans la bouche de son personnage. Mais on peut y voir également l’aveu de Camus. »[8]

Donc, chercher dans les pays originels. En Algérie, les Pieds-Noirs, non musulmans, captaient cependant une culture qui mêlait l’islam à une sorte d’animisme ancestral du Maghreb, une philosophie africaine de la nature, une cosmologie percevant de l’être dans la matière, les arbres, le sol, dans des espaces « habités », et le ciel lointain. Croyances en marge des religions, imprégnant, par contagion de proximité, surtout les Espagnols algériens, sensibles à une esthétique de la pensée déjà inscrite dans des mémoires croisées bien avant l’Algérie. Et philosophiquement cela a un goût d’Asie. Pas étonnant, car l’Espagne a, en plus d’une complexe mémoire musulmane, une culture que les Gitans indiens ont marquée de leurs signes à plusieurs niveaux. Des Gitanos de l’Andalousie, dont les mains du flamenco trahissent l’origine, l’Espagne n’a pas seulement hérité gènes, danse et chants, mais une culture tissée profondément d’Inde, et bien au-delà de l’Andalousie. C’est plus ou moins conscient, mais c’est. García Lorca dit ce feu gitan, ce feu espagnol, avec son duende[9], cette force, passion, énergie radicale, qui est (ou pas : et c’est la différence entre l’art puissant et la médiocrité qui manque de ce feu). Feu ou rien. Feu et soleil contre la mort. Le duende, Camus l’a : « Travail discipliné jusqu’en avril. Ensuite travail dans la flamme. Se taire. Écouter. Laisser déborder. »[10] Espagnol, il l’est consciemment, reconnaissant cette identité en lui. Il note, dans Le Premier homme : « Son côté espagnol (…) sobriété et sensualité / énergie et nada. » Et il a en lui, souterrainement, un appel de cette Inde métaphysique qui a laissé ses traces chez tous les Espagnols. Même si cela est passé pour lui par le sang, le silence de la mère, et les superstitions de la grand-mère (communes à toutes les grands-mères espagnoles d’Algérie). L’Espagne indienne de Camus n’est pas en opposition avec son algérianité, bien au contraire, elle en est une matière, un style, geste et cœur.[11] Jean Daniel insiste sur cette identité algérienne : « Il n’est pas facile de parler de Camus sans évoquer l’antienne de son algérianité. »[12] Et Boualem Sansal dit cela : « Camus est de ces Algériens qui me réconcilient avec mon algérianité. »[13]

il a en lui, souterrainement, un appel de cette Inde métaphysique qui a laissé ses traces chez tous les Espagnols

Elle définit une éthique libertaire nomade, cette complexe identité de Camus, très loin de toute appartenance, même libertaire. Et effectivement, si pour Javier Figuero, Camus, espagnol d’origine, est pour lui « un des nôtres » (Albert Camus, exaltación de España, éditions Planeta, 2007), Rafael Núñez Florencio, en rendant compte de ce livre (Revista de Libros, le 1er août 2008), conteste cela, trouvant que la vision qu’a Camus de l’Espagne est idéalisée, mythique, vue du dehors en quelque sorte. Deux points de vue, deux réalités : la vérité est aussi… métisse ! Mais, vrai espagnol ou pas, il a l’essentiel, le duende

Quelle est donc son Inde… espagnole ? Celle de l’Advaïta, de la non-dualité. Pas avec des réponses venues de l’Inde, mais par les questions de Camus, qui le font être rejoint par cet horizon philosophique. Un fil est tendu, du vide sacré indien au « nada » espagnol. Son goût de l’absolu fait lien, mais dans une tension, car sa « résistance métaphysique » est double : s’ancrer dans une dimension à hauteur de conscience, pour penser la rationalité dans le monde, et résister à cet appel « métaphysique » pour ne pas trahir la pensée de midi (solaire, ancrée dans le vivant, loin des ascèses, et mesurée, capable de trouver la sagesse du juste milieu).

Mais comment oser ramener un incroyant à la spiritualité non-duelle de l’Inde ? Déjà, parce qu’il n’y a pas besoin, pour cela, des dieux des religions. Ensuite, parce que je me sais autorisée à capter des réalités culturelles que je connais de l’intérieur, et parce que j’ai interrogé beaucoup mon intuition ancienne, en lisant et relisant Camus (jusqu’à trouver un jour, bien plus tard, par hasard, une confirmation venue… d’Inde). Et, enfin, parce que, dans toute l’œuvre de Camus, une pensée métaphysique travaille ses questions. Dès le diplôme sur Augustin et Plotin, ses chers Africains du côté de la pensée de « midi ». Jean Montenot, dans le dossier « Camus » de Lire, en novembre 2013, interprète ainsi ce choix : « Plotin qui semble avoir la faveur de Camus et qui permettait de conjuguer philosophie et mystique. » Dans toute son œuvre on peut déceler des points communs avec la non-dualité. Par de nombreux passages où il refuse la séparation d’avec le monde des êtres, de la nature, et du cosmos. D’ailleurs, son maître Jean Grenier était un connaisseur érudit de cette culture et du sanskrit. De même, celle dont il pensait qu’elle était le plus grand esprit du siècle (et dont il publia La Pesanteur et la Grâce), Simone Weil, mystique engagée. Il est à noter qu’il avait avec lui ce livre de Simone Weil dans la voiture de l’accident, en plus du manuscrit du Premier Homme. Et L’Inde est un lieu mystique où le « nada » espagnol, même algérianisé, peut prendre son sens intégral. Rien, et Tout.

Une œuvre en trois temps

Qu’aurait fait Camus du troisième temps de son œuvre commencée par l’absurde, et aboutissant d’abord à la révolte ? Aurait-il été vers un questionnement assumant la dimension spirituelle ou s’en serait-il éloigné ? L’axe devait être l’amour, qui est la seule morale qu’il aurait voulu définir, a-t-il dit, dans un livre aux pages blanches, sauf une disant d’aimer. Du livre où Camus étudie l’absurde avec le mythe de Sisyphe, on peut dire aussi ce qu’il écrit au sujet de Dostoïevski : ce n’est pas une œuvre absurde (c’est-à-dire affirmant l’absurde comme aboutissement désespéré) mais une œuvre sur l’absurde (qui laisse ouverte la possibilité du sens, comme question au moins). C’est un premier temps. La révolte, le deuxième temps, logique. Camus refuse le nihilisme qui autorise tout, même le meurtre, il refuse la divinisation de l’Histoire, sous prétexte de la mort de Dieu.

Le troisième temps de la démarche camusienne aurait été plus libre, après l’étude des possibles des choix humains (lui s’étant volontairement dépersonnalisé, comme il l’écrit dans Carnets, pour ajouter : « Ensuite, je pourrai parler en mon nom. » Puis, en mai 1950, « Après L’Homme révolté, la création en liberté. »). Son œuvre personnelle la plus essentielle, il estimait donc la créer ensuite, libre d’être complètement lui, après ces étapes qui lui paraissaient pourtant nécessaires (et qui l’étaient). Plusieurs notes vont dans ce sens, et disent le goût du fragment, de l’aphorisme, forme littéraire de la liberté hors des systèmes. (Carnets, février 1951 : « Après L’Homme révolté. Le refus agressif, obstiné, du système. L’aphorisme désormais. ». Et en mars 1951 : « Et maintenant, la création peut-elle être libre ? »). Or, cette écriture à venir est déjà inscrite dans plusieurs ouvrages (Noces, Carnets, Le Premier Homme…). Et, comme le rappelle José Lenzini à la fin de son étude sur Camus, dans les fragments de « La Postérité du soleil », « aphorismes forts et denses ».[14]

Il aurait peut-être creusé, à sa façon, la pensée de la non-dualité. Parce que dans ses expériences personnelles il y avait des perceptions qu’il aurait pu avoir envie d’interroger plus. C’est au moment où il parle de cette écriture du futur, libre, qu’il mentionne par deux fois Ignace de Loyola, dont une fois pour ses exercices spirituels. Certains des moments dont il fait le récit sont proches d’expériences mystiques, fussent-elles sans dieu ni dieux. Il a vécu des brûlures de vie du genre de ce dont témoigne Éric-Emmanuel Schmitt dans La Nuit de feu (étrange hasard, vécue dans le sud algérien). Rien d’ascétique. Ces expériences mystiques d’êtres charnels qui ne renoncent pas au désir me font penser à Etty Hillesum… Pour Camus, quelque chose abolit la frontière entre le corps-conscience et la nature (mer, ciel, soleil, cosmos). Pas autant qu’il le voudrait, si penser en homme sépare du monde, à cause de « l’irréductibilité de ce monde à un principe rationnel » : « Si j’étais arbre parmi les arbres, chat parmi les animaux, cette vie aurait un sens ou plutôt ce problème n’en aurait point car je ferais partie de ce monde. Je serais ce monde auquel je m’oppose maintenant par toute ma conscience et par toute mon exigence de familiarité. »[15]

Pour Camus, quelque chose abolit la frontière entre le corps-conscience et la nature (mer, ciel, soleil, cosmos)

Ce qui me fait penser qu’il aurait pu creuser du côté du mystère de l’être et du destin, c’est aussi d’avoir vu qu’il n’avait pas toujours eu de réticences devant certaines croyances considérées comme occultes ou irrationnelles (pas plus qu’Henri Miller qui fit dans l’un de ses livres le portrait d’un astrologue qui le fascinait…). En effet, Camus demanda au poète Max Jacob, qui s’y intéressait, de lui faire son horoscope. Ce qui fut fait. La réponse, sur une carte postale, mentionne une mort tragique, après des considérations psychologiques. Camus en parlera à Jean Grenier, mais sans mentionner le tragique… La carte est reproduite dans un volume de Quarto/Gallimard, Œuvres (p. 338). Camus ne fait certainement pas le choix d’un irrationnel quelconque, mais il refuse un « absolu de la raison » (L’Homme révolté, Gallimard, 1951). La raison lucide sait qu’elle ne peut pas tout comprendre et saisir. Elle accepte de traverser le miroir d’ombre… Écho, cette carte postale, au message de Camus à Maria Casarès, avant sa mort, comme une prescience de mort sur la route.

Une expérience mystique

À la fin du Premier Homme, dans les annexes, des fragments sont très clairement en rapport avec le mystère du sacré. Celui où il parle de l’angoisse du soir en Afrique : « C’est l’angoisse du sacré, l’effroi devant l’éternité », rapprochant cela du sacré des temples de Delphes (dont il a pu dire, ailleurs, qu’il aurait aimé y être initié). Autre fragment, dans ces pages, celui où il relate une expérience proche de la Nuit pascalienne d’Éric-Emmanuel Schmitt : « Illumination sur la route de Cannes à Grasse. Et il savait que même s’il devait revenir à cette sécheresse où il avait toujours vécu, il vouerait sa vie, son cœur, la gratitude de tout son être qui lui avait permis une fois, une seule fois peut-être, mais une fois, d’accéder… »

Vouer à ? Accéder à ? À ce dont il a soif (l’absolu, l’unité), fusion avec le monde, conscience d’être le monde ? Ce qui se confond peut-être, paradoxalement, avec l’Abyssinie rimbaldienne, ce désert qu’on rejoint « à une certaine pointe de la conscience »[16], par un dépassement de soi « vers une sainteté de la négation ».[17]

Ce bref fragment est le récit d’une expérience que l’on peut qualifier de mystique. Mais Dieu en est absent. Pas de Dieu chez Camus. Or, vouloir opposer le concept du dieu personne, personnage des monothéismes, pour décider de valider une expérience, ou au contraire pour la renvoyer à des catégories psychologiques réductrices, c’est accepter une injonction dogmatique (qu’elle soit religieuse ou athée). Pour éviter ces pièges, il faut rapprocher ce texte d’autres de Camus, qui ne s’expliquent pas autrement que par une proximité avec une dimension intérieure attirée, ou habitée, par ce qu’il nomme « absolu ». Et les resituer (surtout celui-ci) dans un ensemble. Dans des domaines aussi divers que la littérature, la philosophie, la science, l’art, on trouve des auteurs qui témoignent eux aussi d’expériences similaires : journaux intimes, entretiens, livres… ce qui est semblable c’est l’absence de Dieu, qui, souvent, n’est pas associé à ces vécus. Or, un écrivain, Jean-Claude Bologne, a fait une recherche pour explorer des contributions témoignant d’expériences qui éclaireraient la sienne. Le résultat est un ouvrage, Une mystique sans Dieu[18]. Que dit cette expérience du sens (de la vie ou du monde) ? Certains retrouvent le mot de Pascal, pour la traduire : « joie ». Camus, lui, parle de « gratitude ». Pour avoir touché autre chose que le néant ? Ou avoir mis du sens sur le vide ? On ne le saura pas. Sauf à le chercher dans les pages déjà écrites…

Une réception indienne qui fait sens

Et l’Inde, alors ? Point aveugle d’une spiritualité sans dieu, ou horizon philosophique non-duel ? Justement, l’Inde parle de ce qui précède : unité, conscience haute, mystique d’une « sainteté » sans dieu. Et elle parle forcément à celui qui avait choisi d’avoir sous les yeux, à Lourmarin, une représentation de la déesse Tara, la libératrice. Cette œuvre est reproduite, p. 279, dans le beau livre réalisé par Catherine Camus pour Gallimard, en 2013.[19] Tara, ou une figure jumelle de la Némésis du cycle des mythes (Sisyphe, Prométhée, Némésis) ? Il y a des points communs.

L’Inde a rejoint Camus, le Pied-Noir espagnol, peut-être secrètement indien d’âme (le sachant, et ne le sachant pas complètement, mais qui fut lecteur de la Bhagavad-Gîtâ, estimant des gens qui, autour de lui, avaient une proximité plus grande avec cette culture).

Elle l’a rejoint, cette Inde, par le livre de sa traductrice en hindi, poète, Sharad Chandra (de New Delhi), qui relève tous les signes de la présence de l’Inde chez Camus, lectures et citations, affinités de pensée avec cette philosophie où la mystique peut être sans dieu. Son ouvrage nous propose une relecture de Camus en sortant des critères et des codes communs, limités. Aborder des concepts comme l’éveil, l’unité du Un – où le sujet n’est plus « séparé » (notion, la séparation, que Camus évoque souvent, de manière relative, notamment quand la guerre le sépare des siens et de l’Algérie, et de manière absolue, en donnant un autre sens à l’unité, fusion de conscience avec la nature et le monde).

Lire, donc, Sharad Chandra, pour sortir de l’oubli de l’Inde[20]. Car cette interprétation doit être reconnue. Elle est autre, elle parle d’un autre lieu, d’un autre univers culturel, c’est son droit. « Son » Camus lui appartient. (D’autant plus qu’elle le traduit : les traducteurs sont des lecteurs-auteurs particulièrement respectables, pour leur cheminement intime avec les textes.)

Mais la « réception » indienne fait partie de celles que le Dictionnaire Camus[21] ne mentionne pas, pas plus que la complexe réception algérienne, maghrébine, et africaine (et pourtant il y avait matière, et priorité !). De même, il y a une réception « communiste », mais pas « libertaire ». Excellent volume, précieuse somme, mais quel dommage que ces manques puissent faire sens… L’absence de l’Inde, dans cet ouvrage, a d’ailleurs réjoui Pierre Assouline, qui l’affirme avec conviction (chronique du Monde du 1er avril 2010), refusant d’envisager « Camus à la sauce hindoue ». Un tel rejet est étonnant chez l’auteur de Retour à Séfarad, publié en 2018. S’il creusait un peu plus son identité espagnole, peut-être ses certitudes négatives se brûleraient-elles au feu du « nada ». Car ce n’est pas parce que Camus n’est pas encore traduit dans toutes les langues de ce grand pays qu’est l’Inde, ni lu par les masses populaires, qu’il n’y a pas de réception à prendre en compte, même dans ses limites ou ses contradictions. Et que Camus cite des penseurs taoïstes dans ses Carnets (Tchouang Tseu, Lao Tseu…), cela autoriserait une recherche sur la réception chinoise, au moins (en rapport direct avec la question de la dissidence et des droits humains chers à Camus, peine de mort comprise). Limiter l’Asie aux lecteurs du Japon, dont l’importance est évidente, c’est la répétition d’un écart qui est la poursuite d’un aveuglement idéologique, ontologique même (car se trompant sur les autres ou les oubliant, on se trompe sur soi ou on s’oublie…). Et que dire de l’absence des pays de culture arabe, de l’Afrique du Sud, d’Israël (pays francophone s’il en est !). Pourquoi l’oubli de la réception musulmane ? Pourquoi l’Amérique du Nord, mais pas du Sud ? Dans ce contexte l’oubli de l’Inde semble prendre un sens qui fait écho…

 

[1] Film de Joël Calmettes, 2013, Chiloé Productions, Arte VO.
[2] Préface de Jean-Paul Sartre au livre de Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961 (éd. Maspero), dans lequel la violence est présentée comme praxis révolutionnaire. « Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. » L’Européen peut être un bébé, un enfant, une femme de ménage, un ouvrier petit-fils d’immigrés espagnols miséreux, il est l’oppresseur. Le terme « colon », que Sartre répète sans nuances, globalise, et ainsi on peut désigner aussi bien la mère de Camus, son instituteur, un descendant de communard exilé de force ou Jean Sénac, qui avait choisi d’espérer une heureuse Algérie indépendante, mais mourut assassiné, bien après. Pourtant, tout n’est pas mauvais dans cette préface, quand Sartre analyse les causes de la révolte légitime contre le statut colonial et quand il envisage que la colonisation est le fait des choix d’une métropole qui se déresponsabilise. Mais il ne poursuit pas suffisamment la logique de cette constatation et il théorise tant qu’il évacue la réalité de ce qu’est « tuer ».
[3] Conférence de presse, Stockholm, 12 décembre 1957. « En ce moment on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela, la justice, je préfère ma mère. » Dans Le Monde du 14 décembre 1957, Dominique Birmann réduit cette phrase à ceci, qui change le sens : « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »
[4] « Si je peux comprendre et admirer le combattant d’une libération, je n’ai que dégoût devant le tueur de femmes et d’enfants. » Lettre à Jean Sénac, 10 février1957, in Réflexions sur le terrorisme, 2002. Et : « Quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente. » Chroniques algériennes, avant-propos. Il avait écrit, en juillet 1943 : « Non, je ne puis croire qu’il faille tout asservir au but que l’on poursuit. Il est des moyens qui ne s’excusent pas. » 1re lettre, 1943, in Lettres à un ami allemand, 1945. Cependant Camus, s’il dénonce radicalement le terrorisme, qui n’a pour lui aucune justification et porte haine et violence réactive, analyse aussi les causes, dans des articles divers : l’injustice, les humiliations, la répression. Notamment dans L’Express du 9 juillet 1955 : « Le terrorisme, en effet, n’a pas mûri tout seul. […] En Algérie, comme ailleurs, le terrorisme s’explique par l’absence d’espoir. » Cet extrait est cité dans l’article « Terrorisme » du Dictionnaire Camus, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont. Article qui fait une synthèse intéressante des positions de Camus.
[5] Le 30 septembre 1956, une bombe est déposée par Zohra Drif, au Milk Bar d’Alger, café-glacier fréquenté par des enfants, pendant que Djamila Bouhired tentait de viser un autre lieu. C’est la veille de la rentrée des classes et le temps d’une semaine d’attentats qui fera onze morts et une centaine de blessés, dont certains très graves. Parmi les enfants blessés du Milk Bar, Nicole Guiraud, qui sera sauvée par un jeune appelé, Lilian Silva, avant d’être hospitalisée et amputée d’un bras. Elle a eu la joie de le retrouver cinq décennies après. Parmi les autres enfants blessés, Danielle Michel-Chich, qui fut amputée d’une jambe à cinq ans. Auteure de plusieurs livres, elle a notamment écrit Lettre à Zohra D., éd. Flammarion, 2012. Bruno Frappat en a fait une belle recension dans La Croix du 8 février 2012. Lors d’un colloque à Marseille sur l’indépendance de l’Algérie, cinquante ans après, elle a interrogé Zohra Drif sans obtenir de réponse satisfaisante. Après l’attentat de novembre 2015 à Paris, elle avait écrit une lettre ouverte aux victimes, parlant à partir de son expérience, les conjurant de ne pas s’enfermer dans la haine. Des informations sur cet attentat du Milk Bar sont publiées sur la Toile : sites et divers blogs, page sur Wikipedia, site de l’AFVT, association des victimes françaises du terrorisme. Un article de Liberté.dz, du 20 septembre 2016, reproche à l’AFVT d’avoir classé cet attentat FLN dans la liste des attentats terroristes. Le chroniqueur considérant que c’est un acte de guerre de « moudjahidates », pas du terrorisme (les terroristes, pour l’auteur, ce sont seulement les islamistes). Histoire officielle et oubli des différences entre civils et soldats. Ce point de vue est repris par d’autres supports, blogs ou presse. Cependant, dans un des articles, sur Jeune Afrique, un élément est à prendre en compte, qui montre comment les mémoires nationales revendiquent ou occultent des faits que les historiens devraient étudier sans rien exclure. Le 10 août 1956, un attentat avait visé la Casbah d’Alger, quartier populaire. Opération répressive ou genèse de l’OAS avant son existence affirmée. Mais nulle part il n’y a, dans la presse française, de chroniqueurs qui revendiquent avec fierté cette attaque… Et pour ce qui concerne la mémoire des victimes civiles du terrorisme du FLN, ce fut longtemps occulté en France aussi. Alain Gresh, parle, le 5 juillet 2011, sur son blog du Monde diplomatique, d’imposture, au sujet d’un congrès international sur le terrorisme, et regrette encore, lui aussi, que l’attentat du Milk Bar soit mentionné… C’est, pour les victimes, un déni du droit d’être reconnues en tant que telles, et un refus d’accepter de nommer des faits. Pour définir le terrorisme (ou refuser de le nommer) Alain Gresh compare les attentats du FLN et la Résistance française (qui pourtant ne visa pas les civils). Pour comprendre le contexte idéologique des positions de ceux qui, comme Alain Gresh, refusent de parler de terrorisme au sujet du Milk Bar, et pour rattacher cela aux intuitions visionnaires de Camus, il faut rappeler leur aveuglement similaire lors de la décennie noire en Algérie, par le refus de désigner les islamistes, en étant sur la ligne « qui tue qui ? ». Aveuglement qui se prolonge actuellement au sujet de l’islamisme des Frères musulmans. C’est un tout. Camus analysait le terrorisme en interrogeant les interférences entre choix du terrorisme dans les luttes (légitimes, elles, de libération) et la gestation de pouvoirs étatiques. Évoquant la parenté entre le terrorisme, groupes et États, et les structures dictatoriales qui en découlent. (Voir la note « Terrorisme » du Dictionnaire Camus, et Réflexions sur le terrorisme).
[6] « La crise de l’homme », conférence d’Albert Camus en 1946, aux États-Unis, NRF n°516, janvier 1996.
[7] Kamel Daoud, « Rapatrier un jour les cendres de Camus » in Mes indépendances : chroniques 2010-2016, éd. Actes Sud, 2017, p. 246-247.
[8] Jean-François Mattéi, Comprendre Camus, éd. Max Milo.
[9] Federico García Lorca : « Le duende est un pouvoir et non un agir, une tension et non une pensée », Jeu et théorie du Duende, éd. Allia, bilingue. Texte d’une conférence où il reprend aussi la formule de Manuel Torres, définissant le duende en écoutant Falla : « sonorités noires » (qui sont « le mystère », ajoute García Lorca). Je choisis de traduire « lucha » par « tension », plus juste, à mon avis, pour exprimer ce qui se joue, pour Lorca, dans ce « duende ».
[10] Albert Camus, Carnets, février 1950.
[11] Aziz Chouaki : « On est tous d’accord sur une chose, la spécialité d’Albert Camus : découper la grande pastèque en tranches circulaires, et non pas en quartiers, c’est là l’astuce. Comme ça chacun il a un peu de cœur », Les Oranges, éd. Mille et Une Nuits. (Aziz Chouaki, ou un écrivain loin des idéologies, et qui se définissait ainsi, avec humour, en 2003 : « Je suis un pied-noir de culture musulmane… athée, Dieu merci ! » Dans le numéro de novembre de Page des libraires, « L’Algérie et ses littératures »). Car c’est aussi cela l’algérianité de Camus, cette reconnaissance d’affinité de cœur et de style entre lui et des auteurs algériens actuels, libres, humanistes, fraternels.
[12] Jean Daniel, « Albert Camus, la révolte et la liberté », Hors-série Le Monde, 2013.
[13] Boualem Sansal, Le Point, hors-série, oct.-nov. 2013.
[14] José Lenzini, Albert Camus, Les Essentiels, éd. Milan.
[15] Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe.
[16] Albert Camus, « Le Désert » (Noces).
[17] Albert Camus, fragment précédé de la mention « Sans lendemain », Carnets 1942-1945.
[18] Jean-Claude Bologne, Une mystique sans Dieu, éd. Albin Michel, 2015.
[19] Catherine Camus, Le Monde en partage : Itinéraires d’Albert Camus, éd. Gallimard, 2013.
[20] Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, éd. Jacob Duvernet, 1995, réédition Indigène éd., 2008.
[21] Dictionnaire Camus, Bouquins, Robert Laffont, 2009.

 

Marie-Claude San Juan
Marie-Claude San Juan est PN jusqu’au bout des ongles, en passant par la main qui écrit et l’œil qui photographie. Camusienne viscéralement, passionnément. Citoyenne du monde, avec un goût d’Asie qui se mêle au goût de l’Algérie des deux rives, du Maghreb pluriel, de cette Afrique d’origine, et d’une Espagne ancestrale. Blogueuse, qui a beaucoup enseigné et longtemps animé des ateliers d’écriture et de créations visuelles. Lectrice des soufis, des maîtres du Tao, des commentateurs du Talmud, et des mystiques, indiens ou pas, de la non-dualité… « Méditante engagée » (formule volée à Abdennour Bidar, qui introduit ainsi son site). Semeuse de poèmes dispersés en revues (dont "À L’Index" et "Les Cahiers du Sens"), et de photographies (voir dossier photographique dans la revue d'art "Babel heureuse" n° 2)… Testament poétique posé chez pré#carré éditeur, "36 choses à faire avant de mourir". Un livre, 2004, étude et recueil de témoignages : "Pieds-Noirs, identité et culture". (Photo : autoportrait, ombre sur une terre méditerranéenne aux aiguilles de pin.)