Deux petites choses sur la liberté

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En tant que psychologue social, j’ai bien des théories, mais je n’ai aucune « théorie » (au sens de « théorie à intention scientifique ») de la liberté. Néanmoins, ayant souvent dû approcher l’idée de liberté dans ma pratique de recherche, j’ai été amené à insister sur deux choses (voir Beauvois, Deux ou trois choses que je sais de la liberté, éd. François Bourin).

Première chose, il existe au moins deux registres de liberté avérée ou possible : le politique et le social (j’éviterai ici l’économique). Notre vie démocratique nous conduit à insister sur les libertés politiques. Nous y tenons et nous avons bien raison. Mais cette insistance sur les libertés politiques nous conduit à trop négliger les libertés sociales qui pourraient s’exercer dans le champ des organisations. Or, dans ce champ-là, nous restons le plus souvent soumis et nous avons beaucoup à acquérir.
Seconde chose, les propagandes et les publicités ont convaincu les gens de notre propension à la liberté. Elles l’ont assez souvent fait en nous déclarant libres ou en faisant valoir des libertés factices. Or, ces déclarations de liberté et le sentiment de liberté qui peut s’en suivre, loin de nous conduire à l’exercice de la liberté, accompagnent souvent notre soumission dans le champ social. Elles nous prédisposent en outre à nous attribuer ce que nous sommes conduit à faire dans notre obéissance ou soumission.

Notre soumission sociale

Personne n’a aussi bien et si dramatiquement montré notre propension à l’obéissance, dans certains contextes de soumission institutionnelle à un agent social (un chercheur réalisant une expérimentation), que Stanley Milgram. Celui-ci reste l’un des chercheurs les plus connus de ma discipline et peut-être des sciences humaines et sociales. Ce qu’il a montré et qui a été très souvent reproduit (voir, dans un autre contexte social, Le Jeu de la mort), ce n’est certainement pas que l’homme est dans sa nature méchant, sadique, pervers… Il a essentiellement montré : qu’il existe certaines conditions, évidemment sociales, de soumission dans lesquelles les gens peuvent être amenés à réaliser, en obéissant dans la douleur, des actes atroces ; que ces mêmes gens ne réalisent pas ces actes dans d’autres conditions, toujours évidemment sociales. N’oublions jamais, pour comprendre adéquatement son enseignement, que Milgram n’a pas réalisé une expérimentation. Ce n’est pas parler convenablement que dire « l’expérience de Milgram ». Il en a réalisé une vingtaine. Certaines, dont la plus connue, grâce notamment à I comme Icare, montrent effectivement les effets délétères de l’obéissance : une majorité des sujets de cette expérience-là envoient, pour les nécessités de la recherche, des chocs électriques possiblement mortels à un pair (en fait un comédien) sur injonction formelle de l’expérimentateur. Certaines autres montrent quand peut advenir la désobéissance, les sujets n’obéissant plus et se refusant à envoyer les chocs. Par exemple, lorsque l’autorité est divisée quant à ce qu’il convient de faire où lorsqu’elle quitte la situation en laissant les sujets avec de simples consignes, mais livrés à eux-mêmes. Je renvoie ici à mon avant-propos dans la récente réédition de l’ouvrage de Milgram Soumission à l’autorité (éd. Pluriel).
Il n’est donc pas raisonnable d’en appeler à la nature de l’homme puisque le comportement des sujets expérimentaux varie d’une expérimentation à l’autre. Ce qui rend compte de, ou « explique », cette obéissance délétère, c’est le statut social de sujet expérimental et la situation dans laquelle ce statut s’exerce. Ce n’est que lorsque l’expérimentateur apparaît comme un hiérarchique intransigeant et « droit dans ses bottes », rappelant systématiquement l’ordre donné à un sujet seul face à lui, que ce dernier sombre dans la « banalité du mal ». Dès qu’on quitte cette situation, l’obéissance décroit ou disparaît.

Ces recherches montrent que nous avons appris à obéir dans certaines situations sociales dans lesquelles nous sommes confrontés à un agent social exerçant un pouvoir considéré comme légitime

Les recherches de Milgram ont fait débat parce que l’obéissance, dans une situation voulue extrême, conduit les sujets expérimentaux à des actes cruels et même assassins. Ce débat n’a pas été vain : les recherches de Milgram sont parmi les plus souvent reproduites et le résultat principal de Milgram est l’un des plus souvent retrouvé dans ma discipline, la psychologie sociale expérimentale. Ces recherches montrent que nous avons appris à obéir dans certaines situations sociales dans lesquelles nous sommes confrontés à un agent social exerçant un pouvoir considéré comme légitime. Je rappelle, sans qu’il soit utile de s’y arrêter ici, que Milgram avance un concept pour décrire cette obéissance : l’état agentique. Dans ces situations socialement instituées, la personne soumise voit sa volonté mise au service de quelqu’un d’autre, d’où l’obéissance. La psychologie sociale propose une autre situation expérimentale illustrant à la fois la première « petite » chose que je rappelais, mais aussi la seconde : attention à l’effet pervers des déclarations de liberté et du sentiment de liberté.

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Des déclarations de liberté

Si je n’ai pas de « théorie de la liberté », j’accepte que nous puissions opérationnellement assimiler la liberté dans une situation d’alternative au libre choix entre deux ou plusieurs options. Elle implique que la personne ait de vraies alternatives et qu’elle puisse réellement choisir entre les options de ces alternatives. Je répète que c’est là une approximation opérationnelle de l’idée de liberté. Grâce à cette approximation, nous pouvons, psychologues sociaux, parler de la liberté dans certaines situations d’alternative que rencontrent les gens dans leur vie sociale. Pensons à ce que peut dire un contremaître bien « formé » à un ouvrier professionnel qui doit changer de méthode : « Évidemment, tu es libre, tu fais comme tu veux, mais je crois que cette méthode est meilleure… » Si la liberté n’est pas ici aussi époustouflante (et aliénante) que celle dont jouit l’imbécile qui court sur les toits, celle de l’idiot qui roule le nez au vent dans un paysage désolé de carte postale, ou celle de la nymphette si heureuse de pouvoir enfin mettre un short « ras le cul », trois êtres publicitaires déclarés « libres », les situations d’alternative sont déjà suffisantes pour repérer une fonction assez étrange du « sentiment de liberté ». Elles sont au cœur d’une situation très étudiée par les psychologues sociaux, dont en France moi-même, Joule et nos étudiants : la situation de soumission forcée.
Imaginez que vous soyez étudiant et contre les nouvelles mesures en matière de sélection à l’entrée de l’université. Quelqu’un vous approche dans la cours de la faculté pour vous proposer de participer le lendemain à une recherche de psychologie. Vous acceptez. Arrivé au laboratoire, vous apprenez que la recherche porte sur la persuasion et l’argumentation et qu’on va vous demander de faire un discours pour défendre quelque chose. Aujourd’hui, il se trouve que ce qu’il faut défendre c’est la sélection à l’entrée de l’université. Vous savez bien, quelque part, comme disent les journalistes, que vous êtes plutôt contre. On vous rappelle que vous êtes libre d’accepter ou de refuser ce qui vous est demandé. On peut même insister sur cette liberté. Vous acceptez néanmoins et faites donc pendant vingt minutes un discours persuasif en faveur de la sélection à l’entrée de l’université. Vous venez de vivre dans la situation dite de soumission forcée :

1. Vous avez une attitude concernant l’objet A.
2. Vous accepter de vous mettre au service d’un agent social : l’expérimentateur. Celui-ci n’est pas un inconnu que vous croisez dans le train ou dans la rue. Ce n’est pas non plus un copain de votre club de sport. Il a une « casquette » sociale (CNRS, chercheur, universitaire…) qui a du sens pour l’étudiant que vous êtes.
3. Il vous demande de plaider pour le contraire de votre attitude concernant A.
4. Il vous déclare (ou il ne vous déclare pas) libre d’accepter ou de refuser.
5. Vous acceptez et faites le discours demandé.
6. Le chercheur ou un autre mesure votre attitude concernant l’objet A avant que vous quittiez le laboratoire.

Vous êtes donc bien soumis à une alternative à deux options : faire ou ne pas faire le discours persuasif demandé par l’expérimentateur. On vous a (ou non) déclaré libre d’accepter ou de refuser de faire ce qu’on vous demandait.
Qu’observe-t-on dans cette situation ? Trois importants résultats maintes fois reproduits incitent à réfléchir sur la liberté sociale et ses conditions :

1. La plupart des étudiants venus au laboratoire acceptent de faire ce qu’on leur demande de faire, même a) lorsqu’ils ont eu récemment l’occasion d’exprimer leur attitude à l’égard de A ; et b) lorsque le chercheur a insisté sur le libre choix laissé aux participants[1]. La « casquette sociale » du chercheur rend probablement compte de cette acceptation (souvent proche des 100 %). Les sujets peuvent être ou non des étudiants de psychologie. Dans nos propres recherches (les miennes, celles de mon ami Robert-Vincent Joule et celles de nos étudiants), il s’agit le plus souvent d’étudiants d’autres disciplines que la psychologie.
2. Lorsqu’ils ont été « déclarés libres » ou lorsqu’on leur fait savoir que leur discours aura des conséquences relativement importantes, les sujets ont tendance à réviser leur attitude initiale (par exemple, contre la sélection à l’université) pour tendre vers le contraire de cette attitude (pour cette sélection) : c’est la rationalisation de leur acte. En résumé : ce n’est pas stupide d’avoir accepté de faire ce que j’ai fait ; ou, j’avais de bonnes raisons personnelles d’accepter de faire ce que j’ai fait.
3. Ce processus de rationalisation n’est pas observé lorsque la personne n’a pas été déclarée libre et/ou lorsqu’on lui a fait savoir que son discours n’aura aucune importance (on le mettra à la poubelle dès qu’il aura été traité par l’expérimentateur). On peut donc exclure l’idée que c’est le simple fait d’avoir trouvé des arguments contre leur attitude initiale qui les a, en quelque sorte, convaincus qu’ils avaient initialement tort (processus d’auto-persuasion). Un tel processus ne devrait pas différencier les étudiants déclarés libres de ceux qui ne l’ont pas été.

Ces résultats ont été plusieurs fois retrouvés. On peut récapituler en disant que certains agents sociaux sont habilités à (ont la casquette pour) vous prier de réaliser un acte, même si cet acte a priori vous déplaît ou ne vous convient guère. Vous acceptez. Le même agent social dispose d’une sorte de « technologie des circonstances » lui permettant de vous engager dans cet acte (déclaration de liberté, publicité de l’acte, conséquences de l’acte…). S’il réussit, vous rationaliserez votre obéissance en trouvant des raisons internes permettant de penser que l’acte demandé n’est pas idiot et que vous aviez bien des raisons pour le réaliser. À la faveur de la déclaration de liberté, une exigence externe trouvera de bonnes raisons internes. Des décennies de recherches montrent que, dans de telles situations, la déclaration de liberté ne réduit pas l’acceptation et n’entraîne pas le refus, mais elle détermine (au sens scientifique de « détermination ») la rationalisation de l’acte d’obéissance.
Donc une situation d’alternative sans libre choix statistiquement efficace, mais vous engageant dans l’option supposée choisie, c’est-à-dire dans l’acte d’obéissance[2].

L’obéissance organisationnelle

« J’avais vraiment le choix ! On m’avait bien dit que j’étais libre. Ça veut dire quelque chose, ça, non ? J’ai vraiment choisi de faire ce que j’ai fait… » Tel est le vécu de nombreux sujets passés en soumission forcée. Bien plus rares sont ceux qui disent : « On avait beau me dire que j’étais libre, je savais ce que le chercheur attendait de moi, et j’étais venu pour le satisfaire, donc… » S’ils décrivent très différemment leur vécu, ni les uns ni les autres n’ont clairvoyance de leur rationalisation et de leur changement d’attitude. Ils sont le plus souvent convaincus d’avoir exprimé à la fin de l’expérience l’attitude qu’ils avaient en arrivant.

À ce jour, ils passent leur vie là où règne un principe d’une simplicité biblique : le principe hiérarchique qui permet, avec la délégation du pouvoir, de mettre des majorités au service de minorités

D’où peut bien provenir ce qu’on tient pour une propension des gens à l’obéissance ? À nous départir d’explications nativistes et souvent vaines (Dieu a créé l’Homme comme ça ; dès l’âge des cavernes, nous avons appris à nous ranger derrière les plus forts, ou derrière des meneurs, etc.), c’est à regarder la vie sociale que nous trouverons des explications au moins plausibles. Nous y voyons que les gens passent leur vie dans des organisations ou des institutions. Ils naissent dans des maternités pour être mis en bière par des pompes funèbres. Ils auront connus l’institution familiale, l’église, l’école, des entreprises, des syndicats, des partis politiques… À ce jour, ils passent leur vie là où règne un principe d’une simplicité biblique : le principe hiérarchique qui permet, avec la délégation du pouvoir, de mettre des majorités au service de minorités. Si ce principe reste particulièrement saillant dans ces organisations que sont les entreprises, on le retrouve dans la plupart des autres organisations, y compris les administrations. L’obéissance est une implication du principe hiérarchique. Pourquoi les gens changeraient-ils de peau lorsqu’on les accueille dans ces organisations que sont les centres de recherche ? Ils ont appris à obéir en famille, à l’école, dans l’entreprise… Il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’ils obéissent lorsqu’ils sont dans un laboratoire de psychologie sociale. Ici, on les prend tels qu’ils sont dans leur vie sociale. Certes, c’est là un état de fait, ce n’est pas nécessairement une destinée.
Une voie individuelle de l’évitement d’une telle destinée est la désobéissance. Il existe des personnes désobéissantes. Il paraît qu’il y en a même de plus en plus. Certaines sont considérées comme rebelles. Mais, hélas, tous les désobéissants ne sont pas des rebelles. Le dealer de votre quartier n’est pas un rebelle. Il n’est qu’un voyou.
Une voie collective est le renversement du principe hiérarchique, lequel semble s’être imposé avec la révolution néolithique. C’est la voie de l’autogestion. Certains préhistoriens pensent qu’elle avait cours dans les clans du paléolithique supérieur et que le principe hiérarchique ne s’est imposé qu’avec l’apparition de surplus, donc avec la production de biens destinés à l’échange. Il y a là, au moins, un sujet de réflexion.

 

[1] Voir l’histoire de Harvey, description détaillée de l’expérimentation de David Glass, 1964, dans mon livre : Les Illusions libérales, individualisme et pouvoir social, Presses Universitaires de Grenoble, 2013 (2005).

[2] Voir Joule et Beauvois : Petit Traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Presses Universitaires de Grenoble (2014) ; Beauvois : Les Influences sournoises, François Bourin (2011).

Jean-Léon Beauvois
Jean-Léon Beauvois a fait une carrière d’enseignant-chercheur en psychologie sociale. C’est en tant que psychologue social matérialiste qu’il a approché les processus psychologiques de la reproduction idéologique. On lui doit plusieurs ouvrages dont : "Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens" (Presses universitaires de Grenoble, première éd. 1987, régulièrement réédité depuis) ; "Les Illusions libérales, individualisme et pouvoir social" (Presses universitaires de Grenoble, 2013) ; "Deux ou trois choses que je sais de la liberté" (François Bourin, 2016) ; "Psychologie de la personnalité et évaluation" (Presses universitaires de Grenoble, 2016). Il s’est récemment orienté vers de nouvelles préoccupations avec une pièce de théâtre ("Dernière rencontre à Jérusalem", 7 écrits éd.) et un roman ("Divers retournements, prise de pouvoir et désillusions", éd. Baudelaire).