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Engagement politique et pouvoir : une expérience en cours

Photo Flickr/Ornithorynque

Photo Flickr/Ornithorynque

J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie professionnelle. En effet, malgré un parcours atypique qui n’a rien d’une « carrière », j’ai approché de très près le pouvoir sous des formes diverses : au sein de plusieurs grandes entreprises, associations et fondations, mais aussi au cœur de l’État, à Matignon. J’ai ainsi côtoyé le meilleur et le pire de ce que la nature humaine peut produire, mais j’en retiens surtout des rencontres avec des personnes formidables auprès desquelles j’ai beaucoup appris… Après trente années d’expériences variées, autour des enjeux d’organisation et de communication, j’ai saisi l’opportunité rare qui m’a été proposée de vivre de l’intérieur l’exercice du pouvoir politique. J’y trouve un intérêt professionnel car j’apprends comment fonctionne un parti politique et une équipe municipale en lien avec les services, et comment on y exerce le pouvoir. Mais, à titre personnel, je m’interroge : qui détient vraiment le pouvoir aujourd’hui ? C’est ainsi que je vous livre cette réflexion sur le lien ambivalent entre engagement politique et pouvoir, à la lumière de la vie d’Albert Camus. Si l’engagement (politique) est partout, en revanche, le pouvoir n’est plus où l’on croit…

Albert Camus et la politique

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus, la bibliothèque de Sciences Po présentait, en 2013, une exposition intitulée « Albert Camus et la politique ». On pouvait y lire : « Albert Camus refusait toute affiliation et l’engagement politique ne l’attirait guère. Comme journaliste, à Alger républicain (1938-1939), puis pendant la guerre à Combat (1944-1947), enfin à L’Express (1955-1956), et comme écrivain, il fut cependant confronté à cette question de l’engagement. Et il ne cessa, toute sa vie, de prendre position publiquement sur les grands problèmes de son époque, le nazisme et la résistance au nazisme, l’épuration après la guerre, le communisme, la peine de mort, le colonialisme, la guerre d’Algérie, le terrorisme. » Ainsi, l’engagement de Camus n’a pas été « politique » en ce sens qu’il ne s’est pas encarté dans un parti politique ; pour autant, son action n’en est pas moins politique au sens où son engagement dans la vie de la cité a été permanent et essentiel dans son parcours.

Tout engagement n’est-il pas politique ? Pourquoi le politique (et non pas la politique) est-il aujourd’hui mis au ban, alors même que l’engagement associatif ou citoyen est en plein essor et souvent connoté de manière positive ? Pourquoi le pouvoir de l’État est-il capté par une oligarchie qui, surfant sur la volonté des citoyens de renouveler la politique, a réussi à renforcer son pouvoir tout en laissant croire à ce renouvellement ? Avant de tenter des réponses, et pour éviter tout malentendu, je crois utile de préciser le sens des mots.

Le sens des mots : un enjeu démocratique

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Camus, après d’autres grands penseurs comme Platon qui déjà mettait en garde contre « la perversion de la cité [qui] commence par la fraude des mots » ; mais aussi Confucius à qui l’on attribue cette citation : « Quand les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. » La perversion des mots dans un but de manipulation du peuple a été véritablement théorisée par Joseph Goebbels, ministre du Troisième Reich « à l’éducation du peuple et à la propagande ». Ça ne pouvait pas être plus clair. Normand Baillargeon l’a même cité en introduction de son excellent Petit Cours d’autodéfense intellectuelle[1]. Les philosophes humanistes ont toujours dénoncé l’usage croissant de ces techniques perverses, dans le marketing, le management et, bien sûr, en politique. Pour ne citer que deux d’entre eux, qui nous ont quitté bien trop tôt : en 1994, le philosophe et consultant Alain Etchegoyen dénonçait « des modes éphémères qui troublent l’expression et obscurcissent la pensée » dans Le Pouvoir des mots, dictionnaire critique de l’entreprise[2] ; en mai dernier, quelques mois avant son accident fatal, Anne Dufourmantelle écrivait dans Libération : « La perversion du langage empêche de sortir de la colère sociale. »[3]

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Camus.

Engagement, politique, pouvoir… Il ne s’agit pas ici de reprendre uniquement les définitions des dictionnaires, mais de bien comprendre dans quel sens et dans quel contexte les mots sont utilisés, pour éviter toute « perversion » : malentendus ou manipulations.

La politique dans sa plus simple expression, lors d'un débat Nuit debout à Toulouse. Photo Flickr/Pierre-Selim

La politique dans sa plus simple expression, lors d’un débat Nuit debout à Toulouse. Photo Flickr/Pierre-Selim

Politique : du grec politikos (« de la cité »), la politique recouvre tout ce qui a trait au gouvernement d’une communauté ou d’un État : l’art et la manière de gouverner, l’organisation des pouvoirs. Politique et pouvoir sont donc intimement liés, mais de manière différente selon les contextes : c’est ce que je tenterais de montrer. Faire de la politique, c’est s’engager dans la vie de la cité, donc au service d’une communauté, comme le faisaient les Grecs lorsque, suite à un tirage au sort, ils devaient participer à la gouvernance de leur pays. Ils ont inventé la démocratie, « le pouvoir du peuple » au sens étymologique, sachant qu’à l’époque seuls les hommes libres et nés dans la cité pouvaient exercer le pouvoir. Les femmes, les esclaves et les étrangers, soit la majorité des habitants, étaient exclus : une démocratie toute relative…

Engagement : c’est l’acte d’engager quelque chose ou de s’engager à accomplir quelque chose. C’est également le résultat de cette action. Dans la vie de la cité (politikos), l’engagement d’un individu est l’attitude qui consiste à prendre parti par son action et ses discours sur des questions politiques, culturelles ou sociales. L’engagement est donc toujours un mouvement vers l’avant (dans l’espace, comme en rugby) ou vers demain (dans le temps, comme le mariage), il nécessite à la fois de l’envie et de la confiance en soi et en l’autre. On notera aussi la notion de « prendre parti », qui ne signifie pas s’encarter dans un parti politique, mais qui relève d’une même volonté d’agir. L’engagement est également l’expression de la responsabilité : avant d’agir on essaie de mesurer si l’on sera en capacité de répondre de ses actes. Cette notion de responsabilité est bien souvent pervertie, elle ne peut être qu’individuelle, ou « en conscience », et pourtant ceux qui veulent décider sans en assumer les conséquences évoquent souvent la « responsabilité collective » qui consiste à faire assumer par la collectivité des erreurs commises par des individus. Je ne vais pas développer ici ce sujet, mais il me semble important de veiller à l’usage de ces expressions-oxymores qui, si elles ne sont pas décodées, polluent les discours avec des injonctions paradoxales et engendrent mal-être et confusion.

Pouvoir : nom ou verbe aux sens multiples – capacité, possibilité, permission, mandat, emprise, domination, forme d’autorité… Il s’agit donc soit d’un pouvoir donné, soit d’un pouvoir reçu : entre celui qui donne et celui qui reçoit, il y a une relation « de pouvoir ». Toute relation n’est-elle pas fondée sur le pouvoir, ou en tout cas sur un transfert d’énergie ou de valeur, qui se donne ou se prend ? La notion de don et contre-don chère à la sociologie des organisations est assez proche. Pour perdurer, et quel que soit la nature de ce qui est échangé, l’échange doit être équitable aux yeux de chacune des parties prenantes. Parmi les pouvoirs donnés, la notion d’empowerment est largement promue par le management humaniste : il s’agit pour le manager de créer au sein de son équipe une dynamique fondée sur la confiance et l’envie de s’investir dans l’entreprise. Les détracteurs diront qu’il s’agit d’une manière perverse d’exploiter davantage ses salariés ; les promoteurs estiment au contraire que chacun y trouve son compte, au sens propre, puisque ce cercle vertueux engendre la qualité des relations, du travail réalisé, et donc une meilleure rentabilité, dans l’intérêt général. Au-delà des pouvoirs donnés ou reçus, il y a le pouvoir détourné ou usurpé : le pouvoir d’influence, comme le décrivait Machiavel lorsqu’il conseillait le prince. Les exemples sont nombreux, jusque dans le fonctionnement de nos institutions avec le poids des lobbies ou encore le rôle croissant des conseillers et autres experts, qui influencent les décideurs au cœur des grandes entreprises ou des politiques publiques. Il s’agit bien d’une usurpation au sens où ces lobbies ne représentent que des intérêts particuliers, mais parviennent à influencer des élus de la République dont le mandat est d’incarner l’intérêt général.

Le politique « sous curatelle technico-financière »

Je reviens à ma question initiale : où est le pouvoir aujourd’hui, s’il n’est plus au cœur de l’État ?

En même temps que se creusent les inégalités sociales et environnementales (les deux étant indissociables) dans un contexte de mondialisation qui comprime le temps et l’espace, on assiste à la montée en puissance de deux pouvoirs qui s’affrontent : celui des associations et collectifs « citoyens » qui représentent l’intérêt général, et celui d’une oligarchie qui joue dans son propre intérêt. Entre ces deux nouveaux pouvoirs, l’État ne peut plus assurer son rôle régalien ni même son rôle de stratège (quant à l’État providence, a-t-il jamais existé ?). Sa légitimité est remise en cause des deux côtés : d’une part, la moitié des citoyens ne participe plus aux élections, d’autres votent blanc ou nul, de sorte que le gouvernement n’est élu que par une minorité d’entre eux ; d’autre part, les pouvoirs d’influence, essentiellement financiers, permettent à des femmes et des hommes d’accéder au pouvoir politique, les contreparties étant sans doute qu’une fois élus, ils prennent des décisions favorables à leurs intérêts particuliers.

des projets ambitieux sont portés par des milliers de personnes qui s’engagent dans l’espoir d’un monde meilleur, comme Albert Camus en son temps

De plus, l’État, et les institutions en général, semblent incapables de s’adapter à un monde qui change très vite, et pour cause : leur rôle est d’assurer une certaine stabilité, donc de ne pas bouger. Encore le sens des mots : « État » et « institution » viennent du latin status, « qui tient debout », et qui a donné « statut », « stable », etc. Il est donc inutile d’attendre passivement que les solutions d’adaptation au monde qui change viennent des institutions ! En revanche, les institutions, y compris locales, tout en garantissant une certaine stabilité à notre société, doivent aujourd’hui être à l’écoute des citoyens et les accompagner dans leurs initiatives multiples et innovantes. Le changement est en marche, des projets ambitieux sont portés par des milliers de personnes qui s’engagent dans l’espoir d’un monde meilleur, comme Albert Camus en son temps.

Et les politiques dans tout cela ? En théorie, ils sont au service des citoyens et doivent mettre en œuvre la feuille de route qu’ils ont présentée aux électeurs, en collaboration étroite avec les services. Ils portent une vision, un cap ; les services ont les compétences techniques et financières ; élus et personnels des services mènent ensemble les actions qui constituent les politiques publiques. En théorie. Car, en réalité, ce pouvoir politique est mis à mal par de nombreux biais : les ambitions personnelles liées à la précarité de la fonction d’élu, mais surtout le fait que le nerf de la guerre, les moyens financiers, sont de plus en plus réduits. À défaut d’un véritable statut de l’élu, peu de citoyens osent s’engager dans un mandat électoral par crainte de ne pas retrouver un emploi après ; certains élus font de leur mandat un métier et œuvrent surtout pour rester élus. Pour cela, il faut des moyens, qui manquent cruellement au secteur public, mais que le secteur privé est prêt à mettre à disposition, pourvu que les projets portés aillent dans le sens de son intérêt. Et c’est bien normal : l’entreprise est là pour dégager des bénéfices et créer des emplois. En théorie encore ! Car, en réalité, l’entreprise préfère rémunérer ses actionnaires : à chaque annonce d’un plan de réduction des emplois, les cours des actions s’envolent. Bien évidemment, il existe des exceptions, notamment dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, mais dans une économie spéculative où 97 % des échanges mondiaux créent de la richesse virtuelle qui enrichit les plus riches au détriment des plus pauvres, il reste peu de place pour l’économie réelle, les échanges des biens et services, et pour la valorisation du travail. C’est ainsi que le travail non rémunéré est en plein essor (bénévoles dans les associations, aides intergénérationnelles, et même l’esclavage qui revient dans des pays déstabilisés par les guerres), alors que la valeur du travail rémunéré, l’emploi, est sans cesse remise en question comme l’explique la philosophe et sociologue Dominique Méda [4].

On voit bien par quel transfert le pouvoir politique se retrouve « sous curatelle technico-financière », comme l’écrit le psychiatre et psychanalyste Roland Gori, qui nous alerte sur le risque que représente cette dérive pour notre démocratie[5].

En clair, quand un candidat à la présidence de la République parvient à lever 13 millions d’euros en deux jours pour financer sa campagne, sans l’appui d’un parti politique, on est en droit de se demander quelle est la contrepartie attendue par les financeurs. Dans leur dernier ouvrage Les Prédateurs au pouvoir[6], les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot décrivent avec précision les mécanismes d’une « guerre de classe qui menace l’avenir de l’humanité », avec « l’argent comme arme de destruction massive de la planète » (le juteux trafic des crédits carbone ou la perversion du principe pollueur-payeur) et la réification, voire la déshumanisation, des individus (montée du racisme, « incivilités » touchant les minorités, politiques indignes envers les réfugiés, etc.).

Pour une pensée globale et critique !

En conclusion, je vous invite ardemment à exercer votre pensée critique et à la partager largement : c’est déjà une forme de résistance à la pensée unique néolibérale qui repose sur une forme de paresse intellectuelle. La perversion des mots engendre l’incapacité de discerner et d’exprimer son libre-arbitre, au profit d’une oligarchie qui, elle, sait toujours agir dans son intérêt. Seule la connaissance et la compréhension systémiques chères aux écologistes (penser global pour agir local) permettent de décoder les enjeux d’une guerre de classe mondialisée qui ne dit pas son nom mais qui exploite à son profit notre planète et tous ses habitants. J’ai la faiblesse de croire qu’Albert Camus aurait partagé ce conseil, dans ses actes comme dans ses œuvres.

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[1] Normand Baillargeon, dans Petit Cours d’autodéfense intellectuelle (Lux éditeur, Québec, 2006), chapitre 1 sur « Le langage », cite Joseph Goebbels : « À force de répétitions et à l’aide d’une bonne connaissance du psychisme des personnes concernées, il devrait être tout à fait possible de prouver qu’un carré est en fait un cercle. Car après tout, que sont “cercle” et “carré” ? De simples mots. Et les mots peuvent être façonnés jusqu’à rendre méconnaissables les idées qu’ils véhiculent. »

[2] Alain Etchegoyen, Le Pouvoir des mots, éditions Dunod, 1994 ; et Le Temps des responsables, éditions Julliard, 1993.

[3] Interview d’Anne Dufourmantelle sur Libération.fr.

[4] Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition, 1995, éditions Aubier ; et Travail : la révolution nécessaire, 2010, éditions de l’Aube.

[5] Roland Gori, La Folie évaluation : les nouvelles fabriques de la servitude, éditions Mille et Une Nuits, 2011 ; et La Fabrique des imposteurs, éditions Actes Sud, 2015.

[6] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les Prédateurs au pouvoir, éditions Textuel, 2017 ; et La Violence des riches, éditions La Découverte, 2014.

Catherine Bassani-Pillot
Secrétaire régionale d’Europe Écologie les Verts Pays de la Loire, Catherine Bassani-Pillot est aussi déléguée Santé environnementale de la Ville de Nantes et coprésidente du troisième plan national Santé Environnement pour le réseau français des villes santé de l’OMS.