Enseigner la liberté et ses limites aux adolescents - The Dissident - The Dissident

Enseigner la liberté et ses limites aux adolescents

Pour écrire cette réflexion sur la liberté, je me suis retournée sur mes 15 ans, l’âge des élèves de troisième à qui j’enseignais la littérature et la langue durant mes dernières années, puisque j’avais demandé et obtenu ces classes-là en priorité. J’aimais cette période de bascule entre l’enfance et l’adolescence, où la vie s’ouvre sur tous les possibles. C’est sur cet âge-là que je vais me fixer pour poser quelques considérations sur cette question complexe.

À  15 ans, quelle vision avais-je de la liberté ? C’était en 1956, j’étais interne au lycée de jeunes filles Claude Debussy à Saint-Germain-en-Laye. Ce lycée fonctionnait sur des principes très stricts fondés sur des règles reprises au couvent et à la caserne. J’avais deux objectifs à l’époque : faire connaissance avec des garçons, puisque je n’avais pas de frère et que nous ne les voyions qu’en cachette, à la fête de fin d’année, au théâtre de la ville, dans les sous-sols, lors du spectacle auquel je participais. Et m’échapper de ce que je considérais alors comme une prison. Pour moi, la liberté se résumait à ces deux objectifs totalement individualistes. Avec des arguments retors et des promesses trompeuses, j’ai convaincu mon père de me laisser retourner en externat à mon entrée en seconde et, à partir de là, ma vie a totalement pris une autre voie. Avec le recul et l’expérience que j’ai acquise, je trouve que c’était un choix très risqué que j’ai payé lourdement. L’internat avait cet avantage de nous encadrer très strictement et donc de nous contraindre au travail et, comme ce lycée rassemblait une élite bourgeoise et même aristocratique, j’avais une équipe d’excellents professeurs. Si j’étais restée jusqu’à la fin de mes études secondaires, j’aurais certainement réussi ensuite facilement à franchir le cap de l’année de propédeutique indispensable à l’époque pour commencer des études universitaires. Mais, une fois lâchée dans la ville, j’ai beaucoup milité, j’ai couru les garçons et les cafés, et j’ai fait passer mon travail scolaire loin à l’arrière plan. Comme quoi, la liberté sans contrainte, est-ce une liberté émancipatrice ?

Liberté et identité

Qu’est-ce qu’enseigner la liberté à des adolescents en pleine recherche d’eux-mêmes ? Quelle signification du mot « liberté » devais-je leur faire approcher ? Quels moyens avais-je à ma disposition ? Comment accompagner les élèves dont j’avais la responsabilité sur le long chemin qui conduit à une liberté réelle ? Ce sont toutes ces questions que je souhaite me poser.

Comment un enseignant de collège peut-il se situer entre liberté et déterminisme ? Entre liberté individuelle et vie en société ? Entre liberté réelle et illusion ? Entre liberté et contraintes ? Entre liberté et morale ? Quelles sont les limites à la liberté individuelle ? Quels choix opérer entre liberté apparente et liberté intérieure ? Peut-on être libre seul ? Quel était le périmètre de liberté dont pouvaient disposer les adolescents que j’accompagnais ?

Si je me penche un peu sérieusement sur la question, je réalise qu’ils étaient soumis à de multiples subordinations, à certaines astreintes auxquelles ils ne pouvaient pas se soustraire et à certaines sujétions auxquelles ils se soumettaient consciemment ou non.

Je prends pour moi ces paroles de Montaigne : « La liberté c’est apprendre à discriminer, à choisir sa voie, sa manière de vivre, ses loisirs, ses amis, ses valeurs sur lesquelles fonder son attitude, à ne pas répondre à toutes les sollicitations, à hiérarchiser ses priorités. Donner un sens à son existence cela veut dire à la fois une direction et une signification. »

un enseignant de lettres doit prôner le respect de l’autre dans sa diversité, l’ouverture d’esprit, mais aussi le dépassement des dogmes et des postures figées

Notre lieu de naissance est le fruit d’un pur hasard. L’identité ne se limite pas à un papier qui le définirait et l’assignerait à une place figée et définitive. L’identité d’un individu est le fruit de multiples facettes, de multiples influences. L’identité est le fruit d’une éducation, d’une culture, mais celle-ci est marquée plus largement que par celle de la famille. L’identité n’est pas limitée à une religion comme parfois d’aucuns se plairaient à s’enfermer où d’autres tenteraient de les déterminer. Si la religion peut aider certains à se forger une structure intérieure appuyée sur une morale, celle-ci doit rester du domaine de l’intime et se vivre dans le cercle restreint de la famille et des lieux de culte.

Donc, l’école publique et laïque a en charge d’accepter que soient débattues toutes les positions culturelles, philosophiques et religieuses. Cela sous-tend qu’un enseignant de lettres doit se sentir assez compétent et solide dans sa propre éthique, ses propres valeurs pour laisser se développer, au sein du groupe classe, les conflits et prôner le respect de l’autre dans sa diversité, l’ouverture d’esprit, mais aussi le dépassement des dogmes et des postures figées. Cela ne peut advenir que si nous proposons d’étudier des textes littéraires qui mettent en évidence des avis éloignés et même parfois opposés. Cela permettra pour certains de réduire un tant soit peu la méconnaissance et les malentendus. Ces exemples sont à mettre en discussion pour aboutir à ce que chaque adolescent parvienne peu à peu à se forger une position personnelle nuancée.

À l’adolescence, c’est tentant d’absorber toutes les valeurs de son environnement, d’incorporer les normes que la société impose à une époque et d’y coïncider, de se mouler dans un « moi-semblant » ou « moi-comme-si » qui correspondrait à la demande du groupe pour surtout ne pas s’isoler ou se sentir rejeté dans un moment où le lien social se délite, où le spectacle domine grâce aux médias et aux réseaux sociaux. On « se donne à voir », on adhère à un paraître ; son moi profond, on le cache et même on se le cache. C’est d’autant plus attirant dans un moment de notre histoire où le productivisme pousse chacun à consommer toujours davantage, où la publicité nous vante la possession d’objets marchands inutiles, la mise en scène exhibitionniste du corps, où les apparences sont valorisées, où la visibilité l’emporte sur la retenue. Où la valeur suprême est dévolue à l’argent et à la réussite individuelle.

Dans les quartiers de banlieue où j’étais amenée à transmettre la littérature, j’étais étonnée de réaliser, lors des moments de détente, de ce que la plupart de mes élèves lisaient spontanément et qui leur proposait des schémas comportementaux stéréotypés. Il existe un nombre invraisemblable de magazines destinés à la jeunesse, très différenciés selon le sexe. Pour les garçons, c’étaient le sport, les motos et les voitures de luxe. Pour les filles, c’était tout ce qui a trait au maquillage, au vêtement, à la façon de séduire. Quelle place était dédiée à la culture dans tout cela ? Même les rares livres proposés répondaient à ses critères : histoire d’amours sucrées pour les filles, modèles militaires ou jouant sur la force physique et la compétition pour les garçons.

Notre fonction est de ne pas laisser l’adolescent s’enfermer dans cette vision étroite et prégnante du plaisir immédiat, de la possession d’objets et de la dictature du bonheur facile. Pour cela, nous pouvons, encore une fois, le conduire à rechercher des soutiens dans les romans de formation et dans la poésie pour que l’adolescent s’ouvre à toute la complexité de la construction d’un être humain avec les épreuves et les embûches qu’il rencontrera et qu’il lui faudra dépasser, les combats qu’il aura à mener, contre lui-même et contre l’environnement parfois, s’il veut ne pas rester prisonnier de facilités factices, d’illusions dangereuses et de servitudes volontaires.

Trouver la liberté dans le cadre

Le cadre scolaire est imposé. Le collège est donc un lieu où les libertés sont limitées. La scolarité depuis janvier 1959 est obligatoire jusqu’à 16 ans. Aucun enfant ne peut s’y soustraire. L’encadrement est fixé par tout un ensemble de prescriptions qui disciplinent le comportement de chacun. Chaque élève doit connaître le règlement intérieur qui fixe un certain nombre d’interdits qui sont à respecter sous peine de sanctions, qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion en cas de graves manquements. Tout projet de classe doit être soumis à l’approbation du conseil d’administration qui comprend des enseignants, des parents et des représentants des élèves, tous élus et qui se réunit une fois par trimestre. Les élèves sont tenus de respecter les horaires. Toute absence est signalée à la famille par le conseiller d’éducation. Une gamme de pénalités échelonnées est à la disposition des enseignants. Cela va de la simple remontrance orale à un mot sur le carnet de correspondance qui doit être signé par la famille, à la convocation des parents par le principal en cas de manquements plus graves ou répétés. Le fonctionnement d’un collège exige donc que les élèves se plient à des contraintes. En effet, ne faut-il pas un certain nombre de principes communs à tous pour qu’un collectif soit régulé dans l’intérêt de chacun ?

Dans la classe, une attitude correcte est également exigée pour que la vie en groupe soit tolérable. Chaque enseignant a sa propre échelle de valeurs. Pour ma part, je demandais que les élèves se rangent en silence avant l’entrée dans la salle. J’avais la chance, comme j’étais aussi professeur d’arts plastiques, d’avoir une salle fixe à ma disposition. Cela me permettait d’y ranger du matériel et de pouvoir la décorer à ma guise. Par contre, contrairement à tous mes collègues, j’installais les tables par ensemble de quatre, ce qui facilitait grandement les échanges entre eux sans que cela dérange les autres et permettait plus facilement le travail en équipe. Comme je partageais la salle avec d’autres professeurs, il nous fallait, avant chaque fin de cours, remettre les tables en rang d’oignons, ce qui induisait le cours magistral, pratique dominante dans la plupart des lieux d’enseignement encore aujourd’hui.

J’avais établi aussi un système progressif de sanctions dont j’informais les élèves en début d’année et cela leur évitait les mots sur le carnet que j’utilisais de façon tout à fait exceptionnelle car j’avais très vite compris que son utilisation répétitive lui enlevait toute forme de validité.

Je dois dire que mon objectif essentiel étant de créer une cohésion dans cette microsociété qu’est une classe, je mettais très vite en place des projets à long terme qui les conduisaient à une entente, une coopération, une solidarité effective et efficace.

Comment initier les élèves à des comportements responsables ? Mon point de vue est que cela ne se fera pas avec de stériles leçons de morale ou même avec des cours magistraux d’éducation civique, mais avec des mises en situation, comme la proposition de construire des projets qui nécessitent que l’intérêt collectif prévale sur l’intérêt individuel. Un projet collectif demande un apprentissage des règles de base de la démocratie qui tiennent en priorité au respect mutuel et à un travail effectué dans la civilité, l’estime, la considération de l’autre, tout en acceptant la possibilité de divergences de points de vue qui peuvent mener à des discussions profitables à chacun, à des échanges d’arguments convaincants, mais doivent permettre d’aboutir, à un moment donné, à un compromis accepté par la majorité. Mener à bien un projet qui embarque tout un groupe est un excellent apprentissage de savoirs participatifs car, même s’il y a un porteur de projet, l’accomplissement de celui-ci ne peut se faire qu’avec la prise en compte des compétences de chacun des participants.

Si nous souhaitons restituer à la connaissance du passé tout son potentiel critique pour que cela puisse nourrir nos actions présentes et futures, il est indispensable que chacun puisse se réinscrire dans un passé qui puisse ouvrir à des initiatives innovantes plutôt que de rejouer sans cesse ce passé dans une funeste répétition.

Pour cela, il est aussi primordial que les projets aillent jusqu’à leur terme et, qu’à un moment donné, ils sortent de l’entre-soi étroit de la classe pour s’ouvrir à des espaces plus larges : le collège, la ville, d’autres lieux. La correspondance scolaire, l’échange avec des élèves d’autres milieux géographiques et sociaux est d’une grande richesse.

Comment faire en sorte, qu’au fil des ans, les adolescents parviennent à se conquérir une liberté intérieure ?

Le moule imposé à ces adolescents était très prégnant, les déterminismes très pesants. Mon travail d’enseignante était donc compliqué pour les accompagner dans la découverte d’autres ouvertures, d’autres perspectives, d’autres manières d’envisager leur place dans le monde. Comment réussir à leur faire admettre qu’il y avait d’autres visions du monde, d’autres manières de penser la vie, d’autres comportements possibles pour les engager sur les chemins de la liberté individuelle de conscience tout en préservant la possibilité du vivre ensemble ? Quel parcours le professeur doit-il emprunter pour organiser à la fois le commun et le différent, l’épanouissement individuel qui distingue chaque adolescent et le vivre ensemble qui les rassemble ?

Comment faire en sorte, qu’au fil des ans, les adolescents parviennent à se conquérir une liberté intérieure ? Si être libre c’est être capable de se créer un projet de vie hors des sentiers imposés, comment se hausser vers la réussite sans être tenté pour autant d’écraser l’autre ? Peut-on être libre dans un monde où tant d’autres de par le monde sont enchaînés ? Comment devenir des citoyens actifs qui utilisent leur savoir pour le bien commun ? Cela veut peut-être dire agir effectivement, matériellement, politiquement. Il faut accepter de quitter sa tour d’ivoire pour participer à la conception d’un monde d’êtres libres. Comment exercer sa liberté tout en œuvrant pour le bénéfice de tous ? Être libre c’est aussi être capable de s’oublier pour se tourner vers les autres avec empathie et respect. Comment le passé peut-il être une réserve d’archives qui permettent d’extraire une liberté possible pour la structure sociale qu’on souhaite voir émerger dans la société contemporaine ? Comment réussir à construire une histoire commune véritablement collective avec des individus d’origines et de cultures différentes ? L’éducation a peut-être comme fonction essentielle de dissiper la peur terrifiante de l’autre qui conduit à la tentation du « tout sécuritaire ».

Quelles limites la morale doit-elle imposer à la liberté individuelle ? Si je ne crois pas à la sacro-sainte neutralité de l’enseignant, pas plus qu’à celle de tout être humain, qui ne pense qu’à partir d’une histoire singulière, comment peut s’exercer un discours libre, un débat franc et ouvert dans le huis clos de la salle de classe, où le devoir de réserve s’impose à tous, si certains scrupules ne limitent pas la licence qu’autorisent aujourd’hui l’enregistrement sur les outils technologiques modernes et la diffusion sans scrupules de toutes les paroles énoncées vers l’extérieur ?

La littérature et l’écriture, vecteurs de liberté

La culture est l’un des vecteurs de la liberté. Les livres peuvent changer la vie. Ils nous bouleversent, nous bousculent, nous dérangent, nous touchent. Ils permettent un déplacement de toutes nos idées préconçues. Ils nous offrent un océan d’ouverture. Ils nous servent à nous émouvoir de la langue et non de nous accrocher à un territoire. Ils nous accordent l’accès à l’importance des symboles. Ils mettent en lumière l’historicité des événements, leur discontinu.

La lecture est une source infinie de connaissance. Nous pouvons y puiser une multiplicité d’idées et nous en emparer. Chacun à notre manière, nous pouvons emprunter dans les livres des éléments du passé, nous en saisir pour être en capacité de mieux comprendre le présent. En effet, un texte est à interpréter au miroir du présent.

Les lieux de bouleversement personnels et sociétaux, explorés dans certains romans, peuvent servir de références pour retrouver dans les grands moments historiques de quoi réfléchir pour chacun d’entre nous, et collectivement, à des initiatives inédites et salutaires pour les temps actuels. Le rôle de la jeunesse n’est-il pas d’inventer un futur en toute liberté de choix dans l’infinité des possibles ?
C’est pourquoi il serait souhaitable de travailler en synergie avec le professeur d’histoire et d’éducation civique qui apprendrait aux élèves que, dans notre République, l’intérêt individuel doit parfois s’effacer au profit de l’intérêt général.

Comment mettre en place des situations qui permettent aux élèves d’oser devenir créateurs ? L’écriture me paraît l’un des vecteurs de liberté. Pour cela, l’enseignant doit être capable d’accepter tous les imprévus, l’insolite, l’inattendu, l’inclassable. Les adolescents doivent comprendre que s’inspirer des auteurs leur permet de puiser la force de choisir ses mots et d’engendrer de l’inédit contre tous les conformismes. Cela consiste à mener une guerre sans merci contre le langage dominant qui enferme, s’affranchir des expressions toutes faites, des lieux communs mais tout autant des préjugés et des idées toutes faites qui empêchent la pluralité des sens. Il nous faut faire donc admettre qu’il est inutile de tout dire, que la place du lecteur est respectée quand on laisse de la place au blanc dans un texte.

Pour que les écrits des adolescents soient les plus libres possibles, il est impératif de leur offrir des modèles littéraires qui les ouvrent à une écriture inscrite entre leur réalité et l’utopie, entre imaginaire et possible, entre rêve et réalisation effective. Cela demande au professeur de faire preuve d’inventivité pour formuler des consignes d’écriture qui ne soient pas limitatives mais libératrices. Cela exige de sortir des sentiers du conformisme souvent proposé par l’école comme « le bien écrire » qui ne conduit qu’à l’aliénation.

Contrairement à l’idée commune, la contrainte en écriture permet d’accepter le manque, l’impossibilité à tout traduire en mots. Cela apprend la valeur des blancs. Cela oblige aussi à admettre que chaque texte ne soit jamais achevé et que la perfection n’est pas accessible. Que l’écriture s’apprend en écrivant, qu’on ne peut que s’approcher de nouvelles formes en tentant d’arpenter de nouveaux chemins. Mais cela s’adosse toujours sur un héritage. Pour écrire, il est indispensable de lire des ouvrages les plus divers possibles.

Le chemin qui mène à la liberté est à arpenter indéfiniment, elle s’acquiert progressivement par un long travail sur soi pour accéder à un peu de sagesse

Notre société actuelle vante une vision libérale fondée sur le libre marché, sur la concurrence effrénée et sur une économie affranchie de toute régulation qui donne tout pouvoir à la possession de l’argent sans limite. Comment résister à cet appel des sirènes qui s’affranchit de toute protection envers les plus modestes ? Comment arriver à contrer, dans l’esprit des adolescents d’aujourd’hui, cette tentation de la possession d’objets instaurée comme suprême réalisation de soi ? Comment leur donner la force intérieure de repousser cette injonction de la publicité : consommer de l’inutile ? En tant que pédagogue, arriverons-nous à redonner à la culture sa fonction de libération personnelle et collective ? Arriverons-nous à créer dans nos classes un apprentissage à une démocratie renouvelée avec sa force émancipatrice ?

Pour y parvenir, il est indispensable de réfléchir ensemble en tant que citoyens. Nous ne pouvons ni nous voiler la face ni nous bercer d’illusions vaines. Les forces qui s’opposent à l’émancipation des populations les plus démunies sont gigantesques. Les dominants ont tout intérêt à maintenir les dominés dans l’ignorance pour les contenir sous leur toute-puissance et leur autorité. Dans ces conditions, il est très difficile pour nos élèves d’échapper au désir facile de se laisser enfermer dans la voie toute tracée du conformisme plutôt que de casser des schémas bien arrêtés.

Dans ce contexte sociétal rude, le rôle primordial de l’enseignant de lettres me paraît être d’apprendre aux adolescents qui viennent d’origines variées et de cultures différentes, et dont la formation intellectuelle nous est en partie confiée, comment vivre une histoire commune, véritablement collective. Cela passe, de mon point de vue, par une compréhension la plus étendue possible de leur passé propre mais aussi du passé du pays où leurs parents ont décidé de s’ancrer, si l’on désire qu’ils soient des acteurs libres, à l’esprit lucide, des agents efficaces dans la construction d’un avenir épanouissant pour le plus grand nombre et qu’ils deviennent capables d’écrire une histoire du temps présent au sein de la République qui est notre fond commun. En effet, la République c’est cette capacité à construire du commun dans le respect de la diversité et pour une vie la plus épanouie possible pour tous.

Le chemin qui mène à la liberté est à arpenter indéfiniment, elle s’acquiert progressivement par un long travail sur soi pour accéder à un peu de sagesse. L’horizon de la raison est sans cesse reculé. L’apprentissage du discernement se poursuit tout au long d’une existence. Mais il est primordial de convaincre nos élèves de garder intacte cette force de rêve, d’utopie alliée à la conscience du possible pour qu’ils ne tombent ni dans la facilité ni dans la fatalité. Et ils doivent tolérer que leur liberté individuelle soit en constante confrontation avec l’émancipation collective. Cela les obligera souvent à renoncer à toute inclination égoïste pour conserver le lien social. Mais aussi à ne pas chercher à se fondre dans des communautés fermées qui agitent des chimères, qui ne servent qu’à les conditionner dans des bonheurs illusoires et mensongers.

Le pédagogue a comme rôle essentiel d’arracher l’individu aux chaînes de sa naissance, aux conditionnements de l’environnement, aux pulsions qui les agitent. La liberté s’acquiert, s’apprend avant de pouvoir s’exercer. Et dans cet apprentissage, le professeur de lettres et d’arts plastiques que j’étais pouvait enseigner que tout art est avant tout gratuité. Mon rôle consistait à leur faire entendre qu’ils pouvaient abandonner le « toujours plus » au profit du « mieux-être », qu’ils pouvaient jouir de la beauté du monde en s’enchantant le regard et en le traduisant en mots. Il me fallait leur faire comprendre que la liberté sans règle n’est que la liberté du plus fort. Et que dans ce jeu de dupes, ils seraient toujours les perdants. Que la vraie richesse est dans la quête de plus de justice et de générosité. Que la liberté d’un peuple doit être le pouvoir de choisir son destin. Pour parvenir à une certaine forme de sagesse, seule une connaissance avisée, un esprit qui refuse la certitude d’une vérité absolue qui est le propre du fanatisme mais qui, au contraire, est habité par le doute, une lucidité sur les bornes nécessaires à toute collectivité, une vaste largesse d’esprit, peuvent apporter cette liberté de choix. La démocratie ne doit pas être dévoyée par le « tout se vaut ». Cela exige des instances de régulation. Ces adolescents en pleine construction ont à réaliser que le « pouvoir sur » ne doit pas primer sur le « pouvoir de », si l’on ne désire pas tomber dans l’arbitraire. Les aspirations profondes de l’être humain devraient consister à se réaliser comme personne au sein d’une communauté solidaire. À l’âge où nous avons la charge de former des individus en pleine révolte ou en pleine recherche d’identité, comment leur faire entendre qu’ils sont, qu’ils le veuillent ou non, unis par une communauté de destin ? Notre tâche est exaltante mais aussi périlleuse. Il s’agit, et c’est complexe, de faire entendre à ces jeunes que la loi existe d’abord et avant tout pour que la vie en société et en collectivité soit possible. La liberté se doit d’être raisonnée pour parvenir à un vivre ensemble pondéré et non belliqueux et contre nature. Notre système d’éducation ne doit pas se mesurer à l’aune de la professionnalisation et à la rentabilité que la formation d’un individu va apporter à l’économie. La question de la liberté qu’apporte à chacun la culture devrait rester la seule et unique visée de l’enseignement.

En tant qu’enseignants, la culture que nous devons transmettre n’est pas celle facile du dénigrement mais celle de proposition d’alternatives. La culture doit être un facteur de cohésion et non de division, d’intégration et non d’exclusion. Cela demande à chaque enseignant beaucoup de réflexion, d’effort, de travail dans la durée. C’est pourquoi je persiste à penser qu’un enseignant ne peut se contenter de sa formation initiale mais se doit d’être une personne en recherche tout au long de l’exercice de sa fonction.

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeure de lettres et d'arts plastiques à la retraite. Elle a crée l'association Tisserands des Mots, qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman "L'Homme sans larmes" (épuisé à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue et un roman su un enfant différent. Elle a rédigé des chroniques pour différentes revues : le "BCLF" (papier) durant 5 ans, "Culture Chronique" (en ligne) durant deux ans. Elle est rédactrice et membre du comité de rédaction de La Cause littéraire depuis 2013. Ses domaines de prédilection sont la littérature française ultracontemporaine, la pédagogie, la psychanalyse et les phénomènes de société.