Hemingway et la liberté

Quand la liberté individuelle rejoint la liberté collective. Quand la liberté de chacun rejoint la liberté de tous.

Ernest Hemingway a écrit : « Je ne peux pas être communiste parce que je ne crois qu’en une seule chose : la liberté. Je désire en premier lieu m’occuper de moi et faire mon travail. Ensuite, je désire m’occuper de ma famille. Après quoi, je souhaiterais pouvoir aider mon prochain. Mais l’état, je m’en moque. Je suis partisan d’un gouvernement réduit au plus strict minimum. Un écrivain est comme un bohémien, un isolé. Si c’est un bon écrivain, il n’aimera jamais le régime sous lequel il vit. Sa plume sera contre. Il n’a l’esprit de caste que si son talent est limité. » À propos de la révolution cubaine qu’il connut : « La révolution cubaine est une revanche de l’Amérique latine mais elle ne doit pas pour autant instaurer un régime qui nie les libertés. » Tout est dit. L’homme Hemingway épris de toutes les libertés, pour lui-même et pour les autres.

Hemingway, l’Indien libre

Hemingway, c’est d’abord vivre, dans son pays ou ailleurs : « Je n’ai qu’une seule vie à vivre et je veux vivre où je veux. Les États-Unis ne m’inspirent pas. J’ai un endroit superbe où je peux travailler : l’île de Cuba. »
Dès l’enfance, il revendique cette liberté qui est dans ses gènes : la famille de sa grand-mère paternelle a du sang indien, insiste-t-il (à tort ou à raison). Ses parents passent, avec leurs enfants, tous les étés dans une maison (un chalet en bois de cèdre) construite sur le territoire des Indiens Ojibwés sur les bords du lac Walloon, dans le Michigan. La maison d’été qu’il fréquentera jusqu’à ses 17 ans est située « entre une scierie bordant un petit bourg et le village des Indiens, forestiers pacifiques, appartenant au peuple algonquin. Il court pieds nus entre les grands arbres, nage, allume des feux, déniche les oiseaux, cueille les fleurs sauvages ». Avec son père, qui a une épouse dominatrice, lui-même inhibé par une culture puritaine qu’Hemingway dénoncera plus tard, ce sont des randonnées, à 5 ans, sur des kilomètres et des kilomètres. Il écrit : « Je pouvais sentir la rosée dans l’herbe et entendre le vent dans les hautes branches des sapins, s’il y avait du vent. Et s’il n’y avait pas de vent, je pouvais sentir le calme de la forêt et du lac. Parfois le premier bruit était celui d’un martin-pêcheur survolant l’eau qui était si calme qu’elle réfléchissait son image et il lançait un cri retentissant en plein vol. »

Le jeune Ernest pêche dès l’âge de 3 ans en compagnie de son père, chasse dès l’âge de 11 ans, avec son premier fusil offert par son grand-père. Lorsqu’il lit le récit de l’ex-président Théodore Roosevelt sur un safari africain, il est transporté. D.H. Lawrence, dans sa critique de De nos jours, l’un des premiers textes d’Hemingway, note que « Nick est un personnage qu’on rencontre dans les régions les plus sauvages et rudes des États-Unis, il est le descendant du cow-boy et du trappeur solitaire. Aujourd’hui il a reçu une éducation et il est revenu de tout. C’est un état d’indifférence acceptée, consciente, à l’égard de tout, sauf de la liberté par rapport au travail et de l’intérêt du moment. »

Hemingway l’homme libre et la mer

La chasse et la pêche vont permettre toute sa vie à Hemingway « la diversion nécessaire à une angoisse existentielle » qui le taraudera inlassablement. Cette liberté-là lui permet d’être, de vivre pleinement. On comprend mieux ainsi le goût immodéré pour les escapades multiples en Afrique, en chasseur de fauves et la pêche au gros et au long cours, durant toute de sa vie, parenthèses exaltantes qui ponctuent son histoire et son travail d’écriture. C’est sa liberté, c’est la liberté de l’homme face à lui-même et à la nature. Celle que François Mauriac pointe : « Hemingway parlait le langage de la grande liberté. »

Son œuvre la plus connue, prix Pulitzer 1953, Le Vieil Homme et la mer, terminée à La Havane en février 1951 et publiée en septembre 1952, met en scène l’histoire d’un vieux pêcheur, Santiago, qui lutte avec un poisson pendant deux jours et deux nuits. Il rentre au port, bredouille, avec le monstre marin, le marlin énorme, pêché mais dévoré sur le chemin du retour par les requins, squelette attaché au navire, après des heures et des heures de combat en vain. « Santiago lutte contre l’ennemi qu’il entend et devine plus qu’il ne voit et qui vient cogner contre le fond de sa barque. »

Hemingway, en 1952, avait passé un mois entier en voyage autour de Cuba sur son bateau, Le Pilar, pour la pêche au gros, barracudas, requins, espadons, raies. Il était avec Gregorio Fuentes, matelot à bord du bateau, que l’on voit poser aux côtés d’Hemingway et d’un marlin blanc, et qui l’inspirera pour son personnage de Santiago. Le Pilar, il l’a acheté aux chantiers navals Wheeler Shipyard à Brooklyn, pour 3 000 dollars et il l’ancrera à Cuba, Cojimar, Baracoa et Mariel. « Il a été construit pour être un instrument de pêche et un bon bateau par les temps les plus rudes et avoir une autonomie de croisière minimale de 500 miles », comme il l’écrit dans Le Grand Fleuve bleu.

C’est cela aussi la liberté d’Hemingway, de fréquenter en amitié virile, les déclassés, les sans-grades, l’humanité dans sa diversité

Le frère d’Hemingway décrit un « Ernest qui s’était fait des amis parmi tous les pilotes du port de La Havane, mais il ne pouvait tout de même pas gagner la sympathie de tous les trafiquants, videurs de poubelles et bandits qui rôdaient dans le port, sur leurs barques ou leurs petits canots – moteur, à l’affût des bateaux mal gardés par leurs équipages. Ce printemps-là, une consigne circula à La Havane : le premier qui s’emparera du Pilar aura les honneurs de tout le quartier de Regla, le plus pauvre de tout le port. » C’est cela aussi la liberté d’Hemingway, de fréquenter en amitié virile, les déclassés, les sans-grades, l’humanité dans sa diversité. Et Hemingway de comparer la mer à « une prostituée qu’on ne peut aimer d’amour mais pour laquelle on éprouve beaucoup d’affection et qu’on continue à fréquenter bien qu’elle vous ait donné la chtouille et la vérole ».

En 1958, Le Vieil Homme et la mer est sur les écrans, dirigé par John Sturges et incarné par Spencer Tracy. Le film, commencé en avril 1953, voit Hemingway lui-même participer au tournage des séquences de pêche en 1955, après être rentré d’un safari africain, sur de grands espaces « qui ne confisquent pas la liberté », face à des animaux de gros calibre (lions, buffles, rhinocéros) et après s’être sorti de deux accidents d’avion, toujours sur le continent Afrique.

Mais cette liberté si chère, Hemingway ne va pas la vivre uniquement dans les dérivatifs d’activités physiques et centrées sur soi. Hemingway lit beaucoup, travaille beaucoup, vit beaucoup, boit beaucoup, mange beaucoup, aime beaucoup. Mais, comme l’écrit Gérard de Cortanze, qui lui a consacré de belles publications : « Hemingway c’est un chasseur de fauves, un pêcheur au long cours, un amateur de corridas, un boxeur, un viril, un violent, un alcoolique, mais aussi un correspondant de guerre, un romancier puissant, un journaliste de tout premier plan, un extraordinaire nouvelliste hanté par la phrase exacte, la vérité. Il n’écrit que sur ce qu’il connaît. »

Hemingway l’Italien

Le jeune Hemingway a rapidement délaissé ses études universitaires, par besoin de liberté personnelle, et a obtenu très tôt un emploi de « faits-diversier » au Kansas City Star.

Dès 1917, il veut se battre en Europe, là où il sent un combat qui ne peut que motiver un Américain. Et c’est sa mauvaise vision d’un œil qui empêche l’enrôlement. Il s’engage alors dans la Croix-Rouge. En 1918, il est à Paris bombardée par l’artillerie allemande. Et il gagne l’Italie au front des combats où il est gravement blessé : en juillet, dans la nuit, près de Fossalto di Piave, un tir de mortier le blesse à la jambe droite (227 éclats) et un tir de mitrailleuse l’atteint alors qu’il ramène à l’arrière un camarade de combat. Il passe trois mois dans un hôpital de Milan.

Cette Première Guerre mondiale va lui inspirer L’Adieu aux armes, un amour tragique entre un ambulancier américain incorporé dans l’armée d’Italie et une infirmière anglaise, roman dans lequel il dénonce la guerre destructrice, son absence de sens, le cynisme des soldats, les déplacements tragiques des populations. L’histoire sera portée à l’écran en 1957 dans un film de Charles Vidor avec Rock Hudson. Hemingway a bien ressenti ce que les Américains engagés dans cette Première Guerre mondiale ont vécu : « Un départ héroïque au combat, la grande boucherie de la guerre avec ses victimes misérables, ses chefs indigents. » Et il perçoit le coup fatal porté aux idéaux de gloire, d’honneur, de patrie et de liberté qui étaient les leurs de l’autre côté de l’Atlantique.

En 1921, Il est envoyé par son journal, le Toronto Star, auprès des troupes grecques en Anatolie à Inönii pour couvrir les guerres gréco-turques : « Ces mulets, avec leurs pattes brisées dans cette eau peu profonde, en train de se noyer. » La retraite des troupes grecques l’horrifie !

De nouveau de passage en Italie, il interviewe Mussolini : « Je m’approche de lui pour voir le livre qu’il semble lire avec intérêt. C’est un dictionnaire français-anglais tenu à l’envers. » C’est le premier contact qu’il a avec le fascisme européen. « Le fascisme est toujours le fait de gens déçus. J’ai assez bien connu Mussolini… Il était impossible de ne pas se souvenir de lui comme un lâche à la guerre et comme un journaliste malhonnête. »

Hemingway l’Espagnol révolté

En 1923, il fait un reportage, toujours pour le Toronto Star, dans la Ruhr occupée par les Français. Puis il visite l’Espagne où il découvre les courses de taureaux. Il reverra l’Espagne en mai 1931, alors que la République a été proclamée en avril. Il reprend le manuscrit de Mort dans l’après-midi. En 1934, il écrit l’introduction au catalogue de l’exposition à New York des œuvres de son ami Luis Quintanilla, socialiste emprisonné pour avoir participé à la révolte des Asturies en octobre. En juillet 1936, c’est le pronunciamiento des militaires contre la République et Hemingway se passionne pour les événements de la péninsule ibérique. Il va mettre la main à la pâte, d’abord en finançant deux volontaires pour l’Espagne républicaine puis en contribuant à l’achat de deux ambulances.

En 1937, il signe pour un poste de correspondant de guerre en Espagne avec la North American Newspaper Alliance. Il est le porte-parole du bureau de l’Association des amis de la démocratie espagnole. Il rencontre l’autre grand écrivain américain, John Dos Passos, et ils mettent au point un projet de film documentaire destiné à aider les Républicains. Il est à Barcelone après le raid de l’aviation franquiste. Puis c’est le champ de bataille de Guadalajara, les Républicains se battant contre les troupes de Mussolini. En pleine guerre civile, il fait de sa chambre à l’hôtel Gaylord à Madrid un centre d’accueil où amis, journalistes, viennent prendre un verre, manger, « le bruit des machines à écrire se mêlant à la musique d’un phonographe ». Ilya Ehrenbourg, écrivain soviétique, dira de lui : « On aurait dit qu’il faisait la guerre pour son propre compte ». La république qu’il défend a ses propres valeurs de liberté face au « nazisme anthropophage et liberticide ». C’est « une guerre qui réveille les consciences du monde ».

Hemingway : « l’écrivain est sur terre pour accomplir une mission, que le talent ne suffit pas s’il ne se double pas d’une conscience »

Dans For whom the bell tolls (Pour qui sonne le glas), en 1940, Robert Jordan (interprété au cinéma par Gary Cooper dans le film de Sam Wood qui en sera tiré), c’est Hemingway, sans idéologie, avec honnêteté, qui vit « l’aventure de sa vie ». Il écrit : « Ce n’est pas la liberté, de ne pas enfouir les ordures qu’on fait. Il n’y a pas d’animal plus libre que le chat, mais il enterre ses saletés. Le chat, c’est le meilleur anarchiste. » Ou encore : « Je t’aime comme j’aime la liberté et la dignité et le droit de tous les hommes de travailler et de ne pas avoir faim. (…) Nul homme n’est une île complète en soi-même : tout homme est un morceau de continent, une part du tout… La mort de tout homme me diminue parce que je suis solidaire du genre humain ; et donc en conséquence n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Robert Jordan dit que « le monde vaut la peine qu’on se batte pour lui, vaut la peine qu’on meurt pour lui ». Hemingway pense que « l’écrivain est sur terre pour accomplir une mission, que le talent ne suffit pas s’il ne se double pas d’une conscience ». Il cesse d’être chrétien avec les atrocités commises par les catholiques lors de cette véritable guerre civile, tout en montrant les Rouges du village de Pilar qui tuent les fascistes à coup de fléau et les jettent dans la rivière, du sommet d’une falaise.

Avec Joris Ivens, cinéaste et producteur hollandais, il participe à la préparation d’un film documentaire sur la vie d’un village : Terre d’Espagne. Il écrit le commentaire. Et on le voit poser aux côtés de Joris Ivens et de Werner Heilbrun, médecin, dans les tranchées de l’université de Madrid. Il obtient l’appui financier d’amis américains pour envoyer ambulances, matériel sanitaire, équipements de secours. Il fait lui-même un don de 40 000 dollars au gouvernement républicain. Et il s’indigne de l’American Neutrality Act qui empêche toute intervention gouvernementale de son pays. Au Carnegie Hall de New York, il vilipende le fascisme avec la League of American Writers. Il publie des interviews de volontaires U.S. dans les Brigades internationales venus combattre avec les Républicains espagnols. Dans l’attente d’une offensive qui ne viendra pas, il écrit son unique pièce de théâtre La Cinquième Colonne. Il publie En avoir ou pas, tiré à 10 000 exemplaires, qui donnera le film d’Howard Hawks. L’écriture de ce roman a été précédée par une constatation : « un seul homme est foutu d’avance », en posant que l’individualisme ne sert à rien, ce qui le pousse à s’engager.

Des nouvelles écrites sur le champ jalonnent ces années espagnoles. Personne ne meurt jamais est l’histoire d’une jeune femme dont tous les frères sont morts dans la guerre de libération d’Espagne et qui résiste héroïquement au régime militaire liberticide au pouvoir à Cuba. Dans En contrebas, on voit que le combat pour la liberté n’est pas une promenade romanesque et élégiaque. La scène est une colline dans le secteur de Jarama où la 12e brigade mène une attaque pour libérer un territoire et qui échoue. Dans Veillée d’armes, son héros s’exprime ainsi : « Maintenant me remémorant ce qui s’était passé, je me rendais compte que cela avait été un bain de sang comme celui de la Somme. C’était bien l’armée du peuple qui avait l’initiative. Mais elle attaquait de telle manière que cela ne pouvait aboutir qu’à un seul résultat : sa propre destruction. (…) La mort c’est simplement dégueulasse, c’est du gaspillage. (…) Bien des choses peuvent mettre en colère un homme et l’idée qu’il va mourir, que lui va mourir pour rien, en est une. Pourtant je crois qu’être en colère c’est encore ce qu’il y a de mieux pour partir à l’assaut. »

Dans les combats, on prend Hemingway pour un Russe avec son allure, son aspect physique : « Et pourquoi détestes-tu les Russes ? Parce qu’ils sont les représentants de la tyrannie et parce que je ne peux pas voir leurs sales gueules. »

Une lettre écrite à Key West Floride, en 1937, en dit long sur l’engagement d’Hemingway : « Ça m’ennuie énormément de partir mais on ne peut préserver son bonheur en s’efforçant de prendre soin de lui ou en le mettant dans la naphtaline et depuis longtemps moi et ma conscience savions que je devais aller en Espagne… Il se peut que les Rouges soient aussi mauvais qu’on le dit mais ils sont le peuple espagnol contre les propriétaires terriens absentéistes, les Maures, les Italiens et les Allemands. (…) Je ne crois pas gagner de l’argent avec les souffrances d’autrui ; d’où les ambulances avec l’argent donné au gouvernement. » Une autre lettre écrite de Marseille en 1938 règle des comptes avec un autre écrivain engagé, André Malraux : « Je vais m’installer pour écrire et les couillons et truqueurs comme Malraux qui s’est tiré en février 37 pour écrire de gigantesques chefs-d’œuvre (avec le jeu de mot sur chefs-d’œuvre, en anglais “masterpisses”) (…) Avant que ça ait vraiment commencé, recevront une bonne leçon quand j’écrirai un livre de taille normale ne contenant rien de truqué. » Il écrit à sa mère en 1939 : « Quand je lis dans le Sunday Visitor des articles sur l’humanité du général Franco qui aurait pu terminer la guerre il y a des mois, s’il n’avait pas craint de faire du mal à la population civile, après avoir vu ville après ville, rasées par ses bombardements, leurs habitants tués, les colonnes de réfugiés sur les routes bombardées et mitraillées !! » Pour enfoncer le clou, il écrit à Ivan Kashkin (traducteur et critique) la même année : « Les gens du genre de ceux qui n’ont rien fait pour défendre la République espagnole éprouvent maintenant un grand besoin de nous attaquer, nous qui avons essayé de faire quelque chose, afin de nous rendre ridicules et de justifier leur égoïsme et leur lâcheté. Et comme après nous être battus aussi bien que possible et sans penser à nous, nous avons perdu, ils disent maintenant combien il était stupide de nous battre. »

Hemingway et la libération de l’Europe

Pour Hemingway, la guerre d’Espagne a été de bout en bout « la répétition générale de l’inévitable guerre européenne ». Et même s’il est déçu par la manière dont les Français ont traité la République espagnole, ce qui fait qu’il ne se sent « aucune obligation de se battre pour les Français », Hemingway va participer en France au débarquement de Normandie, le 6 juin 1944, mais sans aller à terre, et à la libération de Paris, à sa place mais pleinement à sa place, après avoir accompagné des pilotes de la RAF anglaise. Attaché au 22régiment d’infanterie qui file vers Paris, il se retrouve commander un groupe de combattants FFI et pose problème aux autorités, car, officiellement, il est correspondant de guerre pour le compte du magazine Collier’s.

Présent à Paris lors de sa libération, il intervient au Ritz, occupé par les Allemands, au Café de la Paix. Puis il participe au combat de la forêt de Hürtgen et à la bataille des Ardennes. Il signe ses lettres à Mary Welsh, sa femme, d’un « ton grand ami correspondant de guerre » et trouve que « la France est amusante maintenant. Je veux dire maintenant que nous en avons libéré de vastes zones sans destruction, ayant utilisé intelligemment infanterie, aviation, blindés ».

Hemingway avait même créé un réseau de contre-espionnage contre les sympathisants franquistes et nazis à Cuba, le réseau Crook Factory (« l’Usine-Escroc »)

1944 est aussi la date du tournage du film Le Port de l’angoisse d’Howard Hawks, avec les mythiques Humphrey Bogart et Lauren Bacall, tiré de En avoir ou pas. En Martinique vichyste, le patron pêcheur, Harry, loue son bateau à de riches touristes américains pour la pêche. Il se retrouve dans la Résistance française face à la police de Vichy. Dans le roman qui ne se passe pas en Martinique mais à Cuba, le jeune révolutionnaire dit à Harry, le héros : « Vous ne savez pas combien c’est terrible ce qui se passe à Cuba. Vous n’imaginez pas à quel point c’est la tyrannie absolue, l’assassinat légal. »

Avant cette année phare de 1944, il avait accompagné sa femme Martha Gellhorn qui couvrait la guerre sino-japonaise dans une Chine exsangue. Il publie des articles dans un quotidien proche des idées communistes.

En 1942, depuis Cuba et sa propriété de la Finca Vigia, il avait proposé à l’ambassade américaine de créer une officine d’espionnage privée, tout en patrouillant sur son bateau, Le Pilar, pour chasser les sous-marins allemands dans les Caraïbes. Le Pilar est « déguisé » en navire espion avec canon, mitrailleuse, explosifs ; il veut sauver l’Amérique et la démocratie. Des extraits de L’Adieu aux armes et Pour qui sonne le glas avaient paru dans un recueil dont il avait fait la préface : Hommes de guerre. Hemingway avait même créé un réseau de contre-espionnage contre les sympathisants franquistes et nazis à Cuba, le réseau Crook Factory (« l’Usine-Escroc ») contre l’avis d’ailleurs du FBI américain, très hostile face à ce « dangereux anti-libéral ».

Des nouvelles s’appuyant sur ces faits d’armes pour le rétablissement des voies de la liberté seront écrites par Hemingway « à propos de ce bon vieux temps avec les Irréguliers, les FFI qui fut une époque très mouvementée de ma vie, la plus heureuse et la pire que j’ai jamais connue ». Ce sera, entre autres, Cafard au carrefour, histoire fictive d’une embuscade tendue à des Allemands en fuite sur la route d’Aix-la-Chapelle. Il avait dit que son engagement comme correspondant de guerre avec les alliés offrait « de la matière pour un livre merveilleux ». En fait, ce ne furent que quelques pages dans son beau roman Au-delà du fleuve et sous les arbres et un reportage très réussi, En route pour la victoire.

Hemingway le Cubain

Ernest Hemingway et Fidel Castro.

Revenu très lucide de l’enfer de la guerre, auréolé du prix Nobel de littérature en 1954, il va s’installer à Cuba où il va passer beaucoup de son temps, près de La Havane, dans sa Finca Vigia louée dans un premier temps par sa femme Martha Gellhorn et achetée en 1940.

Il va connaître le changement de régime avec la guérilla entre le dictateur Batista et Fidel Castro. Hemmie, comme l’appellent ses amis, vit au milieu des manguiers, des palmiers, des hauts murs blancs de sa propriété à San Francisco de Paula, autour de la fontaine de whisky du Floridita, avec les coups de poings échangés à La Bodeguita del medio, au « paradis sous les étoiles » du casino, au rythme de Nat King Cole.

En 1957, les soldats de Batista perquisitionnent de nuit la Finca, à la recherche de caches d’armes pour les opposants castristes. Les soldats abattent Blackdog, le chien préféré d’Hemmie : « Chien Noir, vieux et à moitié aveugle, essayait de monter la garde à la porte de la Finca. Un soldat l’a tué à coups de crosse. Pauvre vieux Chien Noir, il me manque. Il n’est plus là le matin quand je travaille, allongé à côté de ma machine à écrire. » En novembre 1958, il écrit à son fils Patrick : « Cuba est vraiment moche maintenant… Les deux côtés atroces l’un et l’autre. Sachant le genre de choses et de meurtres qui vont continuer, quand les nouveaux arrivants verront les abus de ceux qui sont en place maintenant, j’en ai marre. »

Il traite Batista de « hijo de puta ». Il sait que Fidel Castro a lu Pour qui sonne le glas. Et, en mai 1960, lors d’un concours de pêche, Hemmie remet le trophée gagné à Fidel Castro, ce qui donnera une photo largement utilisée par le nouveau pouvoir pour montrer Hemingway l’Américain et Castro côte à côte. Au Floridita, il reconnaît devant des amis « la révolution honnête » menée par les Barbudos, « la meilleure chose qui soit arrivée à Cuba ». Il parle de « nécessité de la révolution cubaine ». Mais « vus tous les intérêts US à Cuba, espérons que les Américains ont fait tout leur possible pour essayer de donner pour la première fois leur chance aux Cubains ». Dès le début, il « prie le ciel que les USA ne stoppent pas leurs achats de sucre. Ce serait la fin de tout. Cela reviendrait à faire cadeau de Cuba aux Russes. »

Partisan du premier Castro aux portes du pouvoir et dans les premiers mois de l’exercice du pouvoir, il va très vite réclamer la liberté au second Castro arrimé au pouvoir. Il quitte Cuba au moment où les Barbudos castristes entrent dans le processus de parti unique qui va fossiliser l’île. Et lorsqu’en janvier 1961 la rupture entre les États-Unis et Cuba est consommée, il écrit : « Castro ne s’en prend pas particulièrement à moi, je lui fais une bonne publicité, alors il ne me fera peut-être jamais d’ennui et me laissera vivre ici. Mais je suis avant tout américain et on humilie mon pays. »

Hemingway et la liberté suprême

Le 2 juillet 1961, Hemingway, qui n’avait pas ménagé son corps durant sa vie aventureuse, avec force commotions cérébrales, brûlures, entailles, fractures, atteint de longue date par une cirrhose, une hypertension artérielle, depuis peu par la difficulté de s’exprimer, l’absence d’appétit, l’amaigrissement, le désintérêt pour tout, se tue avec sa carabine. Liberté suprême qu’il s’est octroyée : décider seul de sa propre mort, de mettre fin en toute liberté à sa vie. L’homme qui avait eu un goût prononcé du travail, qui avait fait preuve d’une rigueur intellectuelle et morale rare, qui avait mené une vie pleine de sens, s’éteint donc brusquement, viscéralement attaché à sa liberté.

Liberté suprême qu’il s’est octroyée : décider seul de sa propre mort, de mettre fin en toute liberté à sa vie

Viscéralement attaché à la liberté : il a eu quatre épouses, Hadley Richardson, Pauline Pfeiffer, Martha Gellhorn, Mary Welsh dont il dira : « Avec Mary lorsque nous couchions ensemble il suffisait que nos pieds s’effleurent et c’était comme si nous faisions l’amour. Vous savez que si vous aimez quelqu’un c’est seulement de son plaisir que vous êtes heureux. » Mais en avouant toutefois vivant dans l’adoration absolue de ses femmes et la plus entière liberté : « J’évite la sentimentalité ; les animaux s’accouplent sans émotions trop délicates. Pas de doucereux soupirs à l’acte sexuel. Les hommes mangent les femmes. Les femmes mangent les hommes. »

Viscéralement attaché à la liberté des autres dans ces combats d’un XXe siècle de séismes politiques, il n’en néglige pas pour autant la défense de la liberté de ses amis de l’autre camp. Comme le lecteur peut le voir dans l’une de ses lettres importantes en 1956 à Ezra Pound, grand poète et musicien américain mais apologiste du fascisme italien, devenu antisémite et anti-Américain, arrêté en 1945 par les troupes américaines : « Pendant la guerre, j’ai eu les enregistrements de tes émissions de radio et parfois quand j’étais de service à l’écoute je t’ai entendu. Je ne les aimais pas du tout et certaines fois je les aimais encore moins… Mais je ne peux supporter que tu sois détenu alors que d’autres qui ont travaillé contre leur pays ont été libérés en Angleterre. »

 

À lire, en plus des grands romans cités :
Nouvelles complètes, Hemingway, Gallimard.
Hemingway à Cuba, Gérard de Cortanze et Jean-Bernard Naudin, éditions du Chêne.
Le Roman
d’Hemingway, Gérard de Cortanze, éditions du Rocher.

À voir :
Hemingway et Gellhorn
, film de Philip Kaufman avec Clive Owen et Nicole Kidman.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.