Il nous restera la liberté de… rater !

Il y a 20 ans, quand nous étions las de sentir contre nos tempes le battement des jours qui se ressemblent et des nuits qui ne veulent plus recommencer, nous pouvions déborder, dévier urgemment du tout tracé de la route. Nous pouvions quitter la fixité d’une adresse ou d’un amour, miser sur le dépouillement et le vide, partir se laver les yeux sous des pluies chaudes. S’exiler en solitude.

Dans nos sociétés ultraconnectées, il est bien sûr encore possible de s’enfuir, de s’arracher aux visions quotidiennes, de se déconnecter comme de se perdre à tous les vents d’autan. Mais, sauf à se cacher derrière l’écorce de forêts profondes, la 4G derrière les yeux, l’ailleurs d’aujourd’hui ressemble de plus en plus à l’ici. Si les téléphones intelligents ont permis des progrès considérables (outre l’avantage de converser depuis une cuvette de toilettes), ils ont aussi rogné le temps, abrégé les distances, borné l’imaginaire. Le ciel paraît beaucoup moins grand, puisqu’est désormais rendu accessible l’horizon jadis inatteignable. On assiste en direct au dîner d’un ami singapourien, et même les aventuriers ne partent plus sans caméra, devant laquelle ils expliquent en live et avec pédagogie comment faire du feu dans la steppe sibérienne (sans se faire dévorer par un dragon asiatique). On abandonne la poésie et le mystère au passé. Et on se presse à exposer en images, la vie et ses modes d’emploi. Et au bout de quinze tutoriaux, je ne sais toujours pas faire un feu.

En 2018, nos échappées ne se font quasi plus la belle, sans le reflet du monde entier sur un mobile : surcharge informationnelle, vie tricotée sur les réseaux, pizza géolocalisée. Et lorsque la peau aura été transformée en écran tactile (certains y travaillent déjà), combien semblera encore plus difficile, quasi hors d’atteinte, la libération volontaire… Assistance de la machine, statistiques, big data. À l’heure d’été et du pastis, on peut en rire : un data scientist s’attèle à ses calculs pour prédire l’heure de notre dernière heure ou le lieu du prochain braquage. Un domoticien travaille aux connexions des frigos, des personnes âgées et des chiens (on peut désormais lancer la « baballe » à distance, alléluia !). Mais ambitionnons-nous vraiment de crever étouffer sous nos idéaux de sécurité et de contrôle ? Sans compter que je n’ai toujours pas de chien…

Où est la liberté dans cette société 3.0 ?

La numérisation de la société est un mouvement de fond, sans recul possible. Cette technologie de rupture a fait révolution en contaminant tous les secteurs : productif, économique, jusqu’à notre rapport à l’intime. Une aubaine qui a accentué la concentration de la richesse entre les mains de 1 % de la planète. Ce 1 % (qui n’a perdu ni le nord ni le sud) a décidé de faire œuvrer les autres : désormais, nous réalisons en ligne les tâches d’un conseiller bancaire ou d’un agent de la Sécurité sociale. Et comme tout le monde y gagne en rapidité, on se trouve heureux de travailler gratuitement ! Dans l’un des premiers ouvrages de vulgarisation d’Internet en France, on pouvait lire : « Loin d’être une institution de contrôle, Internet sera au contraire un instrument de liberté… » D’extrême rapidité, de praticité, de savoirs colossaux, oui, mais de liberté, non ! Dans les veines des réseaux coulent les traces de nos activités numériques, et tout l’enjeu de ce modèle pervers est de capter une audience monétisable. Partout, on parle d’humains digitalisés, d’entreprises numérisées, de conseillers augmentés. Mais ce système est avant tout augmenté par nos données ! Car ce sont elles (nos informations, nos images, ajoutées aux milliards de textes et vidéos qui circulent sur Internet) qui viennent nourrir, comme au sein maternel, l’ogre numérique. Ce sont nos données qui autorisent l’apprentissage des robots qui sont désormais en mesure de penser. On supprime les caissièr(e)s pour faire travailler les clients, on remplace les humains par des machines sur les chaînes de montage. On peut saluer le progrès, à condition que Jeanne et Jean retrouvent un emploi, mais là, l’histoire semble dire le contraire… Et quid du robot au chevet des personnes âgées, à la place des médecins ? Qui pour redistribuer les miettes du travail restant quand la machine intelligente (et non compatissante, hein, n’est pas bouddha qui veut) aura colonisé la société ? En théorie, ces systèmes ont été créés pour aider l’humain. De plus en plus fortement, ils le concurrencent. Le développement des objets connectés, de l’intelligence artificielle, de la réalité virtuelle bouleverse complètement notre façon de créer de la richesse. Mais, surtout, notre rapport à la liberté ! Au quotidien et aux yeux des services publics hexagonaux, il est devenu impossible de ne pas disposer d’une connexion Internet (onéreuse pour tous et froide pour ceux qui ont besoin du contact humain). J’ai toujours rêvé de tomber amoureuse d’un serveur vocal interactif.

À quel moment a-t-on accepté que ce virtuel, règne de l’image et de l’instantané, nous serve de rocher ?

Une seule liberté nous a été donnée par la société numérique dans laquelle nous sommes plongés comme des pantins apnéiques : celle de nous éviter. De nous oublier de longues heures devant les pixels d’écrans, d’un outil devenu prolongation de notre main, miroir déformant d’un monde qui se veut global, d’émotions qui se veulent publiques. Hystérie collective, toxicité généralisée. À quel moment a-t-on accepté que ce virtuel, règne de l’image et de l’instantané, nous serve de rocher ? Pour quelle raison continuons-nous à trouver génial d’élire les réseaux numériques comme canot de sauvetage à notre errance existentielle, comme succédané à la désaffection du politique ? Les syndicats qui battent le pavé depuis des semaines savent que j’exagère. Les luttes sociales qui ont autorisé toutes les avancées du droit dans notre pays continuent de se faire dans la rue… Alors, oui, j’exagère, mais c’est l’unique bonne mesure que j’ai trouvé face à notre armée de têtes religieusement penchées sur un smartphone de l’aube au crépuscule. Un outil en passe de devenir selon les industriels du secteur « un sixième sens » (adaptant bientôt ses fonctionnalités en fonction de nos émotions). Libre à moi de prévoir un protège-dents et des gants de boxe.

Et notre liberté ne va pas sans responsabilité. Or, les applications nous en délestent de plus en plus. En suggérant, ordonnant, rappelant, soumettant. On laisse à l’intelligence des machines, la liberté de décider pour nous ce qu’il serait bon de voir, de consommer ou de préférer comme départementale. Qu’un téléphone soit indispensable pour s’entendre, soit. Mais qu’il dirige nos existences ? Se manquer, c’est toujours passer à côté de son désir le plus intime. Comment toucher du doigt la singularité de son désir, si on laisse à un système le droit d’inventorier nos rêves, de classer nos envies ? Vrai que la machine est de plus en plus forte, et le GPS a des qualités que les petits cailloux n’ont pas. Heureusement, l’humain trouve parfois plaisir à désobéir ! Car, on le sait, la machine est uniquement programmée pour réussir. La liberté de rater, donc, voilà ce qu’un jour, peut-être, il nous restera… Désobéir, faire grève, ou parier sur la poésie et la folie douce, se faire lunatiques, étourdis, rêveurs, mutins. Libres malgré tout. Ne devient-on jamais un autre si on accepte, outre mesure, de vivre à la cadence de l’attendu algorithmique ? Rater mieux, rater bien, pour sentir dessous la peau et derrière son front, la liberté grandir dans nos refus, respirer dans nos lapsus.

 

Virginie Simona
Humaine de naissance, rédactrice de profession, aléatoire (d'expérience), Virginie Simona se nourrit (dans ce monde impossible), de consolations possibles et réjouissantes : les rencontres en général, puis celles qu'autorisent la littérature et la musique en particulier.