L'absurde chez Camus - The Dissident - The Dissident

L’absurde chez Camus

L'absurde chez Camus - the dissident

J’avoue avoir été surpris lorsque Rémy Degoul m’a proposé de témoigner sur le sujet « Et vous, c’est qui votre Camus ? » Mes engagements m’ont amené à chercher des réponses sur l’agriculture et l’écologie, d’une part, et sur la spiritualité, d’autre part. Et si ce cheminement évolue avec le temps, je ne percevais pas de lien immédiat avec Camus.

Il faut dire que « Mon Camus », c’est La Peste et L’Étranger du collégien. Plus que des mots, ce sont des images, voir une image qui me revient alors à l’esprit. Une plage, de la chaleur, un soleil étouffant et ce sentiment de déception. Parce qu’une action vient de se dérouler et qu’elle sera irréversible. Dans la vie d’un homme et dans la mort de l’autre.

Rémy évoque lors de notre rencontre l’absurde et sa présence constante dans l’œuvre de Camus. Il évoque aussi plus largement la sensualité de Camus, face aux paysages, à la nature, à la mer, mais aussi aux corps, qui explose dans son œuvre et notamment dans Noces. Cela me touche et éveille ma curiosité. Comment réconcilier l’absurde et la beauté, le non-sens et la sensualité ? Ce sont des questions qui vivent en moi et qui, me semble-t-il, traversent au moins une fois chaque être humain dans sa vie. Si ces interrogations et ces expériences existent, elles n’en restent pas moins fréquemment sans réponse. Souvent, elles restent au stade d’une première apparition et finissent leur chemin sans avoir fleuri et donné leurs fruits.

Comment réconcilier l’absurde et la beauté, le non-sens et la sensualité ?

Je commence donc mon chemin avec Camus et l’absurde. Ce dernier est, pour ma part, le contraire du sens. Et c’est justement « ce sens » qui guide mes actions. Pourtant, comme Camus, je découvre l’absurde au quotidien. Je le rencontre dans mon travail tous les jours. Quand vous croisez des personnes qui érigent les intérêts économiques en principe absolu face à la protection de la nature. Quand nos cerveaux contemporains me paraissent être devenus une simple machine rationnelle, froide, déconnectée du sensible et de la beauté qui nous traversent. Dans une conférence, lorsque vous parlez du développement de l’agriculture biologique et que l’on vous répond : « Le bio, c’est bien, mais pour soi, dans sa propre île avec ses chèvres. » Évidemment, la population ne peut prétendre à consommer de la qualité. Autant continuer à l’empoisonner. Cela dit, le débat évolue, il y a peut-être maintenant de l’argent à gagner avec l’agriculture biologique (Sic). Et rapidement, en vendant par exemple ses vignes à de riches investisseurs chinois. Absurde également lorsque l’on vous dit que l’on ne peut arrêter le glyphosate car on ne peut plus s’en passer. À quand « les glyphosates anonymes » sur le sujet ?

Alors, après cette rencontre avec Rémy, je me décide sur son conseil à lire un ouvrage ou deux de Camus au regard de l’absurde et de l’amour. Noces, mais aussi L’Envers et l’Endroit.

Je commence à lire Noces. Et, après quelques pages, tout fait sens.

« Non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour. »

Je stoppe la lecture et suis pris dans des réflexions contradictoires. Camus et l’absurde d’une part comme posture de vie au quotidien. Camus, écologiste et spirituel en réponse à l’absurde ? J’imagine que les connaisseurs de Camus bondiront peut-être à ce regard sur Camus. Et loin de moi l’idée de lui coller des étiquettes. Pourtant, dans cette phrase, tout fait sens. Un résumé parfait de l’accord possible avec le monde, loin de nos pensées, de l’absurde et de notre esprit agité.

Je continue une ou deux pages.

« Il est des lieux où meurt l’esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. »

J’ai l’impression d’être ici en plein zazen et, face à l’absurdité de notre quotidien, le silence et l’assise sont, pour ma part, une réponse afin de créer la relation. Avec soi, avec la nature. Toucher une perception plus subtile de la réalité. Un espace où le souffle et la lumière peuvent se révéler sous nos yeux. Avec une simplicité et une beauté déconcertantes. Lorsque, enfin, nos pensées se taisent, alors, dans une expérience soudaine, la beauté et la sensualité explosent littéralement à l’intérieur de nos êtres. Et si nos sens les perçoivent, les mots apparaissent limités pour communiquer cette expérience. À cet instant, ils n’existent d’ailleurs plus. Seule l’expérience est. Pourtant, à travers la lecture de Noces, les mots sont bien présents mais la lumière, les corps, la mer, la nature envahissent littéralement l’espace. Et comme dans une explosion, il n’y a plus que cela. Mais elle est silencieuse, subtile, lente et nous envahit par sa beauté. Je m’attendais à tout en reprenant la lecture d’un livre de Camus. Mais non à cette plénitude sensuelle.

Un pas de plus lors de notre échange avec Rémy me met sur une piste. Pour Camus, me dit Rémy, la seule posture possible, face à l’absurde, est celle de l’artiste. Et je partage cela profondément. Face à l’absurdité, et si sens il peut y avoir dans nos quotidiens, alors il faut créer. La création de l’artiste mais aussi celle de l’entrepreneur, du jardinier, du cuisinier, de l’architecte… Et plus simplement, celle du citoyen et son engagement possible.

nous pouvons nous engager au quotidien dans nos comportements et nos actes de consommation. Cette posture est celle du citoyen responsable mais aussi du créateur.

Aujourd’hui, dans notre société connectée, nous savons la misère de centaines de millions d’êtres humains, la démesure de l’empreinte écologique de nos sociétés industrielles, le brevetage du vivant… Bref, la liste est longue et, face à elle, nous ne savons que faire. Certains plongent dans un hédonisme forcené, d’autres dans le déni, et la plupart assistent impuissants ou indifférents au désastre en cours. Pourtant, nous sommes en partie responsables de l’état de notre planète. Et si nous ne pouvons répondre tous à ces enjeux qui nous paraissent démesurés, nous pouvons nous engager au quotidien dans nos comportements et nos actes de consommation. Cette posture est celle du citoyen responsable mais aussi du créateur.

Les jours où nous sommes fatigués ou déprimés, nous pouvons tenter d’adopter la posture de l’artiste ; et si la posture de l’artiste nous paraît inaccessible, nous pouvons la vivre avec Camus. Lorsque tout paraît foutre le camp, à la fin d’une journée absurde, la subtilité et la beauté du texte font plus que sens à mes yeux. Elles nous sauvent de l’absurde et nous gardent en vie.

« Il me suffit de vivre de tout mon corps et témoigner de tout mon cœur. » Si cette phrase de Noces me laisse un goût de jeunesse ensoleillée, elle suscite en moi un léger regret. À 41 ans, le soleil couchant est encore loin, mais pointe imperceptiblement son premier rayon. Et passer de Noces à L’Envers et l’Endroit me permet de faire le premier pas de ce voyage.

« Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. »

Ouvrir les yeux sur la mort, la part d’absurdité de nos sociétés, mais aussi ce qui nous traverse, nous permet d’avancer. Dans un espace qui ne fait ni totalement sens ni n’est totalement absurde. Un endroit accompagné d’une expérience libératrice où même nos envies d’actions disparaissent, car ces dernières sont finalement liées à notre perception de l’espace et du temps. Au fond, ne cherchons-nous pas l’éternité ? Pour certains, après la mort, pour d’autres, avant la mort, dans l’instant présent. Ce moment où la dualité disparaît, où sens et absurde se tiennent la main, où la morale ne paraît être qu’une pâle tentative d’éthique et de vivre ensemble. J’ai le sentiment que ces questions traversent L’Envers et l’Endroit. Alors je vibre lorsque je lis : « Et quand donc suis-je plus vrai au monde que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant de l’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient. »

L’issue de l’homme moderne – à mon sens – résumée en quatre magnifiques phrases. Mais Camus, dans sa fine complexité, nous apprend aussi qu’être conscient nous engage. Et cela nécessite du courage. Pour nous extirper de nos quotidiens, et toucher ce fragile équilibre entre conscience sereine dans l’instant présent et libre engagement dans nos actions.

« À cette extrême pointe de l’extrême conscience, tout se rejoignait et ma vie m’apparaissait comme un bloc à rejeter ou à recevoir. J’avais besoin d’une grandeur. Je la trouvais dans la confrontation de mon désespoir profond et de l’indifférence secrète d’un des plus beaux paysages du monde. J’y puisais la force d’être courageux et conscient à la fois. C’est assez pour moi d’une chose si difficile et si paradoxale. »

Au moins, en lisant cela, peut-être sentons-nous que nous ne sommes pas seuls sur ce chemin. Des géants ont su l’exprimer. Alors, à la fin de cette première rencontre, je ne sais toujours pas qui est « Mon Camus », mais sans encore le connaître – si seulement c’est possible – je perçois une telle finesse, dans son esprit et ses écrits, qu’il me manque déjà. Si les prochains rendez-vous me réservent sûrement d’autres surprises, je sais aussi qu’ils me feront voyager au-delà du paradoxe du sens et de l’absurde. Vers ce lieu où l’air et la lumière sont plus subtils. Et où n’existent ni envers et ni endroit.

Laurent Muratet
Laurent Muratet est fondateur de l’agence conseil Terravita Project et de l’association Un nouveau monde en marche. Il est coauteur du livre "Un nouveau monde en marche" (éd. Yves Michel, 2012), du documentaire éponyme (avec, entre autres, Pierre Rabhi, Stéphane Hessel, Jean Ziegler, Akhenaton…) et du roman "Charles, l’histoire d’une transition" (éd. Yves Michel, 2015). www.laurentmuratet.com