L’amour de la liberté

© Henri Zerdoun / http://henri.zerdoun.free.fr

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« La vérité et la liberté sont des maîtresses exigeantes puisqu’elles ont peu d’amants », écrivait en 1939 Albert Camus dans son manifeste censuré du journalisme. C’est en recourant à l’artiste, à son œuvre et à ses engagements que nous avons lancé la nouvelle version de The Dissident Magazine (voir le dossier qui lui est consacré « Et vous, c’est qui votre Camus ? »), qui nous a convié tout naturellement à proposer ce nouveau dossier : « Et pour vous, c’est quoi la liberté ? »

Qu’en est-il de notre authentique désir de liberté, oui, qu’en est-il de cette prise de conscience de nos peurs et de nos entraves, qui seule nous permet de nous révéler peu à peu et de nous inscrire dans un long et difficile processus d’affranchissement ?

Qu’en est-il de ce risque de tenter d’incarner au fin fond de notre for intérieur ce que vraiment nous sommes ou désirons être ? De tendre à cette liberté libre qui nous convoque à toujours plus de responsabilité, d’arrachement et de délivrance, et qui ne peut s’étendre et s’enrichir dans la mesure où elle se trouve de plus en plus remise en cause, menacée ?

Qu’en est-il aussi actuellement de nos libertés publiques, de notre liberté d’homme et de citoyen, dans nos vies publiques ou privées, dans nos cœurs et nos esprits, dans notre relation aux autres, lorsque ces questionnements s’inscrivent dans une démocratie affaiblie où, notamment, la poursuite individuelle du bonheur occulte celle de l’intérêt général, et ne saurait répondre au besoin d’appartenance à une communauté humaine ? Où le libéralisme économique, sans foi ni loi, est une liberté pour les choses et non pour les humains ?

Comment aussi penser et défendre notre liberté, face aux attentats et à la menace djihadiste, lorsque la tentation est grande pour le pouvoir de restreindre peu à peu les libertés fondamentales, et que le législateur (sous couvert de la protection des citoyens) ne respecte plus à la lettre les droits de chacun, ces droits indescriptibles de la souveraineté d’un peuple, telle que la Constitution les garantit ?

Un peu de lucidité nous fait constater que notre temps est à une régression politico-mémorielle, et que l’obsolescence du passé nous fait oublier, comme l’écrit Emmanuel Lévinas, que tout espoir futur tend d’abord à sauver le passé.

Sommes-nous encore, nous, individus et citoyens, le meilleur rempart, la meilleure garantie de notre démocratie, de nos libertés et de nos traditions et valeurs républicaines ?

Avons-nous encore le goût de la liberté, et celui du devoir de vigilance que requiert une liberté acquise de longue haleine, et dont nous jouissons depuis longtemps, sans la saisir, sans savoir d’où elle provient ?

Face à tous ces défis, saurons-nous renoncer à nos renoncements, forer nos consciences de femme et d’homme, de citoyen, faire ces pas de côté et engager cette ligne de risque individuelle et citoyenne, qui révèle, comme l’écrit la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle (dans Éloge du risque, paru en 2011 chez Payot et Rivages), une réserve insoupçonnée de liberté ?

Notre amour pour la liberté doit être sans faiblesse, et notre crédulité ne saurait nous faire oublier qu’elle n’est jamais acquise et qu’il convient, aujourd’hui comme hier, de se battre pour défendre et accroître, ici et ailleurs, notre liberté, nos libertés.

Pour conclure, c’est à un autre écrivain, Georges Bernanos, que j’emprunterais ses mots, rédigés en 1943 dans Le Chemin de la Croix-des–Âmes. Mots qui font écho à ceux de Camus et qui n’ont rien perdu de leur puissance et de leur actualité : « Que voulez-vous ? La liberté est partout en péril et je l’aime. Je me demande parfois si je ne suis pas l’un des derniers à l’aimer, à l’aimer au point qu’elle ne me paraît pas seulement indispensable pour moi, car la liberté des autres m’est nécessaire. »

Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.