Le désespoir empêche-t-il l’utopie ?

« Si l’homme était capable d’introduire à lui seul l’unité dans le monde, s’il pouvait y faire régner, par son seul décret, la sincérité, l’innocence et la justice, il serait Dieu lui-même.» (L’homme révolté)

« La fin du mouvement absurde, révolté, etc., la fin du monde contemporain par conséquent, c’est la compassion au sens premier, c’est-à-dire pour finir l’amour et la poésie. Mais cela exige une innocence que je n’ai plus. Tout ce que je peux faire est de reconnaître correctement la voie qui y mène et de laisser venir le temps des innocents. Le voir, du moins, avant de mourir. » (Carnets II)

La pensée de Camus se présente comme une pensée du désespoir. C’est le fil conducteur de ses deux essais, Le Mythe de Sisyphe et L’homme révolté : notre désir de sens s’oppose à un monde qui n’est pas fait pour nous en offrir un ; le monde est donc absurde, et cette absurdité ne peut être résolue ; et nous nous devons d’affronter ce fait et d’apprendre à vivre en conséquence.

On observe pourtant dans les carnets de Camus quelques moments d’espoir fou. La citation des carnets présentée ci-dessus tient même d’une envolée prophétique qui dénote du reste de la pensée de Camus, lui qui insiste si souvent sur la prudence et le sens de la mesure.

Il n’en faut pas plus à Alain Costes pour assurer dans Albert Camus et la parole manquante, livre publié en 1973, que les écrits de Camus tiennent avant tout d’une tentative de réponse aux tentations suicidaires qui le travaillent. Pour Alain Costes, qui prétend psychanalyser Albert Camus à partir de ses livres, aucune cohérence intellectuelle n’est à chercher dans la pensée de Camus : il n’y aurait que des rationalisations successives de ses états dépressifs.

Albert Camus et la parole manquante, par Alain Costes (Payot).

Albert Camus et la parole manquante, par Alain Costes (Payot).

Albert Camus et la parole manquante contient quelques éléments intrigants. Une personne passionnée par les écrits d’Albert Camus, et qui désire les interroger de toutes les manières possibles, peut y trouver quelques nouvelles perspectives. Ce livre reste cependant obsessionnel et excessif, et néglige de considérer les écrits d’Albert Camus pour eux-mêmes. (C’est même son parti pris.) Alain Costes ne tire par exemple pas de conséquence du fait qu’Albert Camus a théorisé assez tôt les trois temps de son œuvre (l’absurde, la révolte et la compassion), et qu’on ne peut donc réduire la pensée de Camus à une improvisation permanente.

Le livre déçoit encore lorsqu’il ne voit qu’un complexe d’Œdipe dans une terrible pièce de théâtre (Les Justes) qui pose la question de l’assassinat politique (peut-on, doit-on tuer un despote ? ; et si oui, peut-on tolérer que des personnes innocentes puissent être touchées ?). La méthode de l’auteur, appliquée de manière aussi systématique, montre alors ses limites. L’envie de congédier une pensée en se contentant de chercher les névroses de l’auteur derrière ses mots peut bien sûr se comprendre : céder à cette envie comme le fait ce livre n’en reste pas moins condamnable.

Parvenu à l’absurde, s’essayant à vivre en conséquence, un homme s’aperçoit toujours que la conscience est la chose du monde la plus difficile à maintenir.

Il peut du reste sembler étrange de reprocher à Albert Camus de ne pas avoir figé sa pensée tout le long de son existence. Nous sommes en effet plutôt habitués aux reproches inverses : absence de remise en question, hypocrisie ou refus de prendre en compte l’existence telle qu’elle se vit.

« Supposons un penseur qui, après avoir publié quelques ouvrages, déclare dans un nouveau livre : « J’ai pris jusqu’ici une mauvaise direction. Je vais tout recommencer. Je pense maintenant que j’avais tort », plus personne ne le prendrait au sérieux. Et pourtant il ferait alors la preuve qu’il est digne de la pensée. » (Carnets II)

Une incohérence réellement fondamentale ?

Revenons-en à la question d’origine : l’apparent tiraillement de Camus entre désespoir et utopie. Devons-nous chercher une autre explication pour ce qui ressemble à une incohérence ?

Peut-être peut-on en trouver une dans les écrits même de Camus. Citons à nouveau L’homme révolté :

« Parvenu à l’absurde, s’essayant à vivre en conséquence, un homme s’aperçoit toujours que la conscience est la chose du monde la plus difficile à maintenir. Les circonstances presque toujours s’y opposent. Il s’agit de vivre la lucidité dans un monde où la dispersion est la règle. »

Pour Albert Camus, la conscience de l’absurde se préserve difficilement au quotidien. On a beau être certain de l’absurdité du monde et en être effondré, la conscience de celle-ci semble régulièrement nous filer entre les doigts. On ne peut s’empêcher de voir du sens là où il n’y en a aucun. Les moments d’espoir abstrait dans les carnets de Camus pourraient alors être pris comme des moments de faiblesse, prévisibles, que peuvent connaître tous les esprits.

En un sens, on retrouve certaines considérations rencontrées avec la théorie d’Alain Costes : on reste, après tout, dans le cadre d’une explication psychologique. La différence est cependant de taille : l’incohérence n’est ici plus située ici au cœur de la pensée de Camus ; elle est cette fois considérée, non comme tenant d’une hésitation fondamentale dans l’œuvre camusienne, mais comme due à de simples moments d’égarement.

Cette explication exige par contre d’être entièrement convaincu par la pensée de Camus… et même alors, il resterait à démontrer qu’aucune autre thèse ne peut mieux expliquer le déchirement qui nous occupe.

Camus n’est pas infaillible

Cent autres hypothèses peuvent encore être soulevées pour expliquer cette incohérence apparente. Relevons-en tout de même une autre : comme nous l’avons vu au-dessus, Albert Camus a assez tôt théorisé trois temps pour son œuvre. Or Camus est mort avant d’avoir pu développer son troisième temps. Si quelques notes sur celui-ci (ainsi qu’un roman inachevé, Le premier homme) sont parvenues jusqu’à nous, on ne peut qu’ignorer ce que ce temps aurait contenu. On peut alors avoir envie de conclure que Camus avait sans doute tout en tête, que ce temps aurait su réconcilier nihilisme et utopie (le précédent, après tout, entendait déjà réconcilier engagement et nihilisme), et que les réponses sont mortes avec lui.

Cette thèse a de quoi séduire les passionnés de Camus ; mais on doit savoir se méfier des idées qui nous plaisent trop aisément. Celle-ci, de fait, semble plutôt tenir de la foi. Camus nous prévient lui-même que « la recherche absurde parvient à se saisir de vérités et jamais de la Vérité » : de son propre point de vue, on ne doit guère attendre de lui une théorie qui nous donnerait des réponses absolues.

On peut bien sûr penser que ce troisième temps de l’œuvre de Camus nous aurait offert quelques réponses. Penser que le monde est absurde n’implique évidemment pas que toutes les choses se valent : on peut donc envisager des nuances d’absurde, de désespoir et, pourquoi pas, d’optimisme (très) mesuré. Cette possibilité ne suffit cependant pas pour expliquer les quelques mots d’espoir fervents qu’on trouve chez Camus et qui dénotent bien trop du reste de ses écrits pour tenir de la simple nuance.

Des théories à dépasser

À défaut d’une meilleure explication, doit-on alors en revenir à la théorie d’Alain Costes ?

Plutôt que d’adhérer pleinement à une de ces thèses, on peut aussi tenter de voir où celles-ci peuvent (bien malgré elles) se retrouver.

Les extraits où Camus décrit ce que, selon lui, l’écriture lui apporte ou lui retire sont nombreux. Prenons-en deux :

« C’est par un continuel effort que je puis créer. Ma tendance est de rouler à l’immobilité. Ma pente la plus profonde, la plus sûre, c’est le silence et le geste quotidien. Pour échapper au divertissement, à la fascination du machinal, il m’a fallu des années d’obstination. Mais je sais que je me tiens debout par cet effort même et que si je cessais un seul instant d’y croire je roulerais dans le précipice. C’est ainsi que je me tiens hors de la maladie et du renoncement, dressant la tête de toutes mes forces pour respirer et pour vaincre. C’est ma façon de désespérer et c’est ma façon d’en guérir. » (Carnets II)

« Il me semble enfin que j’ai fait une sorte de pari qui m’oblige à créer quelque chose qui compte. Sinon ce serait l’absurdité complète. » (Lettre à Jacques Heurgon, 10 octobre 1937)

On le voit à travers ces exemples : il est impossible de dire où commence la pensée d’Albert Camus et où termine sa psyché. Cette prétention est même absurde ; et il en irait de même au sujet de n’importe quel autre penseur. Qui peut prétendre dire ce qui tient de la « pensée pure » chez un individu, à supposer même qu’une telle notion ait un sens ? Notre pensée ne peut qu’être forgée par nos biographies, nos ressentis et nos lectures : tout au plus peut-on distinguer les auteurs qui tentent d’interroger leurs vues de ceux chez qui cet effort est moindre.

Pour en revenir à la question qui nous occupe depuis le début de cet article, ces deux extraits suggèrent une autre réponse possible : si on ne peut comprendre notre monde sans s’efforcer d’observer toutes les raisons de désespérer de celui-ci, une certaine forme d’espérance (ou de pari) peut elle se montrer non seulement difficile à éviter, mais aussi bénéfique pour nos engagements. Pessimisme et optimisme peuvent même se conjuguer et s’interroger ensemble : le désespoir doit nous retenir d’être tenté par certains renversements vains et destructeurs ; et l’espoir (même infime) nous mènerait lui à nous soulever pour la recherche de notre dignité humaine.

La prise en compte de deux impulsions aussi opposées ne pourrait alors qu’engendrer des contradictions, intellectuelles autant que sensibles. Il faut tout du moins accorder à Albert Camus d’être un des écrivains qui pense le plus ce déchirement et qui tente le plus de l’observer en face, sans (trop) voiler ses doutes et ses hésitations.

Certains, bien sûr, peuvent vouloir trouver une cohérence intellectuelle absolue entre tous les écrits de Camus (même si lui-même nous suggère de nous méfier d’une telle prétention, pour son œuvre comme pour toutes les autres). Ce jeu philosophique peut de fait être très agréable, et certains aiment passer leur existence à se disputer sur la portée d’un texte ou sur l’interprétation d’un mot. Le risque est ici de ne plus verser que dans des batailles d’interprétation, et de se retrouver moins à penser qu’à tenter d’être fidèle à un texte considéré comme sacré. Ce serait au fond la plus grande infidélité que l’on puisse commettre à la pensée de Camus, lui qui a toujours préféré l’humilité et l’engagement révolté aux vains systèmes philosophiques.

Pense de plus en plus contre lui-même. A publié, entre autres, dans Esprit et L'Express.