La liberté, champ des possibles et sens de la responsabilité

Photo Flickr/Jeanne Menjoulet

Photo Flickr/Jeanne Menjoulet

Le bon sens voudrait qu’on reconnaisse aux sociétés dites démocratiques la caractéristique majeure de chérir la liberté, au contraire des sociétés fermées, dirigées par des régimes politiques autoritaires. Mais, on peut également considérer, qu’au-delà du formalisme politique, dans toute société, chaque individu trouve en soi les ressorts d’une relation libre à soi, aux autres et au monde. Il y a donc, dans la liberté, une expérience personnelle, intérieure et intime qui, par-delà le libéralisme d’une société de marché, se pense comme possibilité et responsabilité.

L’expression « démocratie libérale », par laquelle on désigne la plupart des « démocraties occidentales » aujourd’hui, désigne à l’origine et, au sens strict, un système politique à démocratie représentative, fondée sur le multipartisme, la séparation des pouvoirs, la protection des droits de chaque citoyen et la défense des libertés individuelles contre le pouvoir absolu. C’est le principe du libéralisme, théorisé notamment par le philosophe anglais John Locke au XVIIe siècle[1]. Avec l’essor de l’idéologie capitaliste portant en son cœur la célébration du droit de propriété individuelle, le libéralisme à dominante économique a pris tellement de place que, dans l’acception courante, parler de « démocratie libérale » fait résonner davantage le libéralisme du marché que les droits civils et politiques, les libertés publiques ou encore les mécanismes sociaux-démocratiques. Le résultat est qu’on aboutit à une forme de tour de force idéologique qui peut laisser penser qu’il n’y a de libéralisme qu’économique, de démocratie que dans le (néo)libéralisme et que, donc, l’économie de marché est automatiquement porteuse de vécu démocratique. Derrière cette évolution, il y a tout de même une forme de confiscation du mot de « démocratie » par le néo-libéralisme économique qui finit par entretenir la confusion entre le principe politique d’une société libre avec la logique du marché fondée sur la propriété et la libre entreprise.

Il y a un lien évident entre l’économie de marché (libre entreprise) et la démocratie (liberté dans l’exercice de la citoyenneté), tout comme l’économique et le politique peuvent se rejoindre dans le champ philosophique du libéralisme. Mais, de là à considérer que le libéralisme économique favorise par nature la démocratie est un raccourci que ne peuvent garantir l’économie de marché actuelle et ses coups portés à la vie démocratique (espace public, bien commun, respect de l’humain, transparence, etc.). Au contraire, comme l’explique la politologue américaine Wendy Brown, professeure de sciences politiques à l’Université de Californie à Berkeley, les « bienfaits ambigus » du libéralisme politique (pluralisme des rationalités en débat, justice, système de santé ou encore école indépendante), « à la fois idéologiques et libérateurs, sont eux-mêmes en train de disparaître sous les attaques d’un “néo-libéralisme” visant non plus simplement à défendre une économie de marché, mais à réduire toute la société aux normes du marché »[2].

De fait, tout comme le président français, lors de ses vœux à la presse en janvier 2018, qui mettait en garde contre la tentation de la « démocratie illibérale », celle qui, entre les élections, bride les médias et les contrepouvoirs, on peut s’inquiéter aussi de la montée d’un « libéralisme anti-démocratique », qui semble vouloir soumettre le vécu démocratique aux exigences du marché. Il y a dans les deux cas un hiatus qui renvoie à la nécessité de réinterroger nos expériences intimes de la liberté elle-même.

La liberté comme champ de possibles

Vivre dans un pays où se revendiquent et se célèbrent à longueur de temps les libertés individuelles, et se remémorer une enfance passée dans un environnement social modeste, marqué par une éducation rigoureuse, le goût de l’effort et le fort poids des interdits, vous met forcément dans une comparaison évaluative dont le résultat peut être surprenant. Par moment, sans être partisan du « c’était mieux avant » (un « mieux avant » très personnel), j’ai la sensation que je me sentais davantage libre dans un environnement contraint culturellement et socialement que dans mon quotidien actuel où, malgré l’affichage de toutes les libertés, j’ai cette désagréable impression, que dans nombre de situations, j’ai peu de choix et des possibilités assez réduites.

la liberté est avant tout une expérience individuelle vécue dans une communauté humaine fondée sur la bienveillance, malgré la dureté des conditions existentielles et des règles communes

On peut avoir peu de possibilités matérielles, être très encadré sur le plan sociétal, et en même temps nourrir en soi une joie de vivre ancrée dans l’insouciance, le sentiment d’une grande liberté et le rêve des lendemains toujours meilleurs. A contrario, bénéficier de capacités matérielles importantes, jouir de commodités existentielles notables ne garantissent pas pour autant un sentiment de liberté individuelle fort. Le gamin d’un bidonville, d’un village perdu, d’une ville dévastée par la guerre, d’un quartier dangereux… peut paradoxalement se sentir plus libre qu’un adolescent qui ne manque de rien matériellement et socialement mais chez qui manque cette petite flamme de folie propulsive et de confiance tenace en l’avenir. C’est sans doute la preuve que la liberté est avant tout une expérience individuelle vécue dans une communauté humaine fondée sur la bienveillance, malgré la dureté des conditions existentielles et des règles communes. C’est le contraire de nos « sociétés ouvertes » qui semblent aboutir à une forme de « granulation sociale » où chaque individu est un grain dans la masse, fier et libre de « faire ce qu’il veut », mais contraint par la réduction constante du champ des possibles. Il y a une désagrégation de la « pâte sociale » au profit de l’égoïsme qui nous donne cette illusion de liberté sans borne, jusqu’au moment où viennent les difficultés devant lesquelles nous pouvons refaire douloureusement l’expérience de la solitude, du non-choix et de la réduction de notre champ de possibles.

Quelle est ma liberté existentielle dans une société gangrenée par le déclassement, la précarité et le repli identitaire ? Quel est le contenu réel de la liberté démocratique quand les citoyens ont l’impression que leur voix n’est plus écoutée et que leurs votes ont très peu de capacité de transformation de la société ? Suis-je véritablement libre dans une société hantée constamment par le spectre du radicalisme violent, l’insécurité culturelle ou encore l’angoisse anthropologique (cette inquiétude sur le devenir de l’humain) ?

Il y a donc incontestablement dans la conception de la liberté une expérience intime qui déborde largement les formalismes institutionnels (multipartisme, élections, séparation des pouvoirs) et les garanties en matière de droits individuels (liberté de pensée, d’expression, de possession, etc.) pour lier l’épanouissement personnel au bien vivre d’une communauté d’individus libres parce que responsables.

De liberté que dans la responsabilité

Libre de ma pensée ! Libre de ma parole ! Libre de mes croyances ! Libre de mes opinions politiques ! Libre de mes initiatives ! Libre de mes engagements ! Libre de mes orientations sexuelles ! Toutes ces libertés forment une panoplie de possibilités qui, dans une société démocratique ouverte sur le monde, constituent un véritable atout pour le citoyen attaché à ses droits et à son épanouissement personnel. Mais vivant en communauté, l’individu a besoin de se recevoir du groupe auquel il appartient en développant le sens du devoir tout autant qu’il réclame le respect de ses droits. C’est la condition de l’effectivité de la liberté que doit lui garantir la communauté qui veille en même temps à ce que chacun assume son rôle et ses responsabilités.

J’ai la liberté de parole mais également la responsabilité du dire vrai, du dire juste et du dire constructif pour la société. J’ai autant la liberté de disposer de ma propriété que le devoir de prendre ma juste part dans l’effort collectif pour assurer une certaine cohésion sociale. Je suis libre de mener la vie qui me satisfait, mais dans le respect de la liberté des autres.

En définitive, à chaque liberté (droit) correspond une responsabilité (devoir) pour faire vivre la communauté. Et donc, ma liberté, je la conçois avant tout comme une responsabilité de mon propre accomplissement, de la bonne tenue de mes relations avec les autres et surtout de mon rôle dans la communauté à laquelle j’appartiens.

En développant mon sens de la responsabilité, je fais le pari de la responsabilité d’autrui pour, qu’au final, on forme une communauté ordonnée à un idéal et constituée de gens responsables donc libres dans le cadre des règles communes. Le résultat est que je me sens d’autant plus libre que je suis entouré, porté, rassuré par une communauté à laquelle je me dévoue et de laquelle je me reçois. Face aux fractures sociales, aux tensions identitaires et aux différentes menaces qui pèsent sur notre environnement (sociétal et écologique), notre liberté ne peut être effective que dans le recouvrement du sens des responsabilités.

Au final, la liberté est fondamentalement une donnée politique au sens de faire communauté autour de valeurs qui protègent chacun. Comme le dit si bien Montesquieu, « la liberté c’est de faire ce que les lois permettent[3] » ; et donc reconstruire des lois du vivre ensemble, c’est peut-être la clé pour recouvrer le goût de la liberté pensée en termes de possibilité et de responsabilité.

 

[1] John Locke, Traités du gouvernement civil, 1690.

[2] Wendy Brown, « Néo-libéralisme et fin de la démocratie », Vacarme 2004/4 (n° 29), p. 86-93.

[3] Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748.

Didier Bebada Megnon
Didier Bébada est docteur en science politique, à l’université Jean-Moulin - Lyon 3. Philosophe de formation, il s’intéresse notamment aux enjeux de la mondialisation, à la gouvernance mondiale et à l’éthique politique du développement durable. C’est un citoyen féru des débats politiques et du « mouvement des alternatives ».