Liberté, liberté chérie

"La liberté guidant le peuple", tableau d'Eugène Delacroix.

"La liberté guidant le peuple", tableau d'Eugène Delacroix.

Fermer les yeux. Fermer les yeux et se rappeler les mots de Jacques Prévert sur le bonheur. « On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va. » Se dire qu’on pourrait en dire autant de la Liberté. Guetter le bruit de ses pieds nus dans des adieux feutrés. Le bruit qu’elle ne fait pas quand elle s’en va. Se réveiller en sursaut sans bien savoir si elle ne fut jamais. Juste le sel d’une larme au coin de l’œil, un éclat de rire dans le bois d’une fenêtre… si peu d’indices de son passage… un soupçon…

Nous étions jeunes. Le siècle, celui d’avant, avait presque fini par oublier qu’il était enseveli, couché sous un suaire, avec ses millions de morts violentes et ses grimaces hideuses de vérités tordues, ses silences obtenus à la pince à arracher les ongles et les dents. Un Américain nous prédisait, après Hegel, la mort de l’Histoire. Le bonheur sans fin du paradis indépassable des sociales-démocraties. Il avait un nom d’exotisme, le nom des grandes migrations : Fukuyama ! Nous ne savions pas encore les accents d’accident nucléaire larvés dans ce nom-là. Fukuyama ou la surchauffe de l’accélération des particules de l’Histoire. Le doigt dans l’œil des prophètes de la paix éternelle.

 La liberté était un grand magasin de nouveautés permanentes que nous nous promettions de piller en y mettant le feu

Nous étions jeunes. Il y avait dans notre ignorance la langueur désabusée des enfants du siècle, la nostalgie d’après les batailles. Nous reprenions la chanson de Musset avec la voix caverneuse de Joe Strummer. Les Clash et leur mise négligée, c’était l’élégance de notre dandysme postmoderne. Le temps promettait de n’être plus qu’une longue sieste. La liberté était un grand magasin de nouveautés permanentes que nous nous promettions de piller en y mettant le feu.

Nous étions jeunes. Nous lisions les prophéties d’un avenir tyrannique avec amusement. Le 1984 de Georges Orwell n’avait pas eu lieu. Le grand œil de Big Brother, nous n’avions pas eu à le crever. Il ne s’était pas ouvert. C’était pour se faire peur. Des histoires de grand méchant loup. Pour se souvenir que la Liberté pouvait tomber de nos poches percées si on n’y prenait garde. La mort de la liberté avait d’ailleurs d’incessantes célébrations. Des lieux de culte. Tant de pages d’Histoire ! La liberté ou la mort ! La liberté et la mort ? Nous l’avons tant révérée que nous avons ignoré son besoin d’enfanter. Son désir d’être foutue, chiffonnée, mordue à pleines dents. Aveugles aux rameaux, aux bourgeons qu’elle tendait à l’espoir de prendre la tangente.

Nous étions jeunes. La machine abolissait le temps et l’espace. Nous avons traversé des frontières. Fait tomber des murs. Enjambé des territoires. Percé des paysages de part en part, grisés par la vitesse, grisés par notre grouillement à la surface, nos frétillements sur la croûte terrestre. Chaque arrivée, chaque départ comme autant de conquêtes sur la pesanteur et le dégoût de n’être que des hommes, si petitement bornés par la mesure d’exister. La liberté d’aller, de venir, puis celle de cliquer. Ô le clic et ce fantasme de tenir tout le savoir du monde sous notre doigt. Petits dieux d’une vanité infinie… Sans deviner que nous étions assignés, peu à peu, à la fluidité des synapses dans le grand corps du monde. Réduits à une fonction quand notre vertige nous promettait un destin.

La Liberté en fuite

Hommes augmentés, nous nous sommes fatigués à courir après le bonheur, à le chercher dans des sommets enneigés, en haut des cimes, alors qu’il nous tenait déjà la main. Nous l’avons joué partant, la phrase de Prévert nouée au ventre. Il ne demandait qu’à être vu. Compagnon des jours maussades, ô tendre camarade.

Nous n’étions plus si jeunes. Nous écrivions des mots d’excuse aux libertés que nous n’avions pas prises. La chair était triste, hélas, et nous aurions bientôt lu tous les livres. La connaissance coulait d’un savant alambic. Elle nous versait son vieux rhum à ras bord. Nous usurpions nos légendes. Nous nous inventions des souvenirs de pirates, des hauts faits de flibuste et, pour nous consoler d’en être revenus indemnes, nous citions les meilleures pages du Discours de la servitude volontaire, de La Boétie.

Puis l’Histoire s’est réveillée, secouée de convulsions, tranchant des têtes avec des manières de Père Ubu. Big Brother avait des millions d’yeux, la gueule de notre voisin ou de la boulangère, scrutant en sentinelle l’horizon des réseaux sociaux pour mieux nous dénoncer. La Tour de Babel s’est écroulée à nouveau. L’information s’est faite vacarme, celui des cohortes qui réclament leur place devant le mur des lamentations des victimes. Le monde s’est tu à lui-même par un tonitruant et permanent sit-in. Son bruit assourdissant couvrant celui de la Liberté en fuite.

La Liberté sait que le bonheur est dans le pré, dans le murmure des ruisseaux. Elle y court vite, court si vite… Elle remonte leur courant, elle retourne à sa source. Elle se souviendra peut-être, alors, des peuples qu’elle a guidés. Elle tendra sa coupe à leurs lèvres assoiffées, elle leur parlera d’ivresse, de possible, de lueur et d’espoir.

 

Alors, reviendra le temps des hommes libres,
La Liberté couleur d’Homme annoncée par André Breton,
La Liberté retrouvera ses saveurs de fruits sauvages,
Elle se donnera sans jamais être prise,
Elle tâchera les doigts de ses encres clandestines,
Elle reprendra sa petite chanson des maquis…
« Liberté, liberté chérie,
Combat avec tes défenseurs »
Nous serons quelques-uns,
Libres comme l’air,
L’air de rien,
L’air de ne pas y toucher…
Nous ferons les poches aux statues
Pour leur voler l’or du temps
Nous passerons les frontières
Avec des prudences de contrebandiers
Nus comme des vers et riches, si riches,
Riches de la liberté de n’avoir plus rien à perdre.

Laurent Rochut
Formé à l'école de L'Idiot international, Laurent Rochut a été le dernier de l'équipe de fines gâchettes, que Jean-Edern Hallier avait rassemblées autour de lui, à débouler dans le paysage littéraire… Tour à tour homme de presse et de théâtre, il s’inscrit dans la lignée des hussards et des anars de droite qui parlent au singulier pour mieux servir une pensée plurielle.