L'insoutenable libéralité de l'être - The Dissident - The Dissident

L’insoutenable libéralité de l’être

© Pixabay/Franck Barske

« Le peuple n’a pas besoin de liberté,
car la liberté est une des formes de la dictature bourgeoise. »
[1]

 

Quelle liberté ? Bien sûr « la bourgeoisie réactionnaire s’est partout appliquée, et commence à s’appliquer chez nous aussi, à attiser les haines religieuses, pour attirer dans cette direction l’attention des masses et les détourner des questions politiques et économiques véritablement importantes et capitales ».[2]

Stratégie éculée aux effets réels, à combattre donc. Les néolibertaires bourgeois, puisque tout a déjà été dit, répondront : soyons libres, soit forts, durs, des modèles de réussite. Du self-made-man et son réseau au SDF et son réseau de fous à la résignation si sage, la perception du dévoiement des idéaux libérateurs modernes diffère ; et bien peu de liberté à penser les différencie.
Il y a liberté dans l’acceptation de rentrer dans le carcan du surhomme, et libération dans la reconnaissance de l’incongruité nécessaire de poursuivre à s’essouffler l’émancipation du groupe via l’intergroupal.
Quid des libéré(e)s contre leur gré ? Néoprécaire, néocélibataire, néodépressif, néohédoniste, néo-athée, néosectaire… le libertaire postmoderne est libre de ces injonctions à se débattre ; rebelle dans la passivité, anticonformiste en dissonance révolutionnairement permanente. Quid de la femme, de l’enfant, de la minorité, du malade ?

De la liberté postmoderne néolibérale

L’accès au savoir, à l’information, aux relations, de nombreux pans du quotidien nous rappellent que « jamais nous n’avons été aussi libres » ; dans le même temps, il est tentant de dénier que la surabondance de choix laisse l’individu aussi désemparé que la plus odieuse tyrannie. Encore plus tentant que c’est un poncif usé jusqu’aux chaînes que de célébrer la responsabilité individuelle fondamentalement individualiste, si ce n’est purement et simplement déresponsabilisante. Ces incompréhensions hommes-femmes, intergénérationnelles, interethniques, à l’échelle quasi mondiale, donnent du grain à moudre aux tenants du complotisme d’extrême droite ; pendant que l’accès (si relatif) à l’autonomie des femmes ou au droit d’asile est ébranlé, la droitisation post-68 mondiale nous apprend par l’intermédiaire d’une caste mafieuse séparatiste qu’elle est l’œuvre de leurs meilleurs ennemis, mais aussi de leurs meilleurs amis, dont ils partagent tant d’intérêts. Quelle liberté psychologique, si le bouc émissaire est omniprésent ?
« En même temps », l’enfant roi devenu adolescent tyran ne manque jamais, à coups de provocations bien choisies et autres éditos qui suintent la mauvaise poudre, de nous rappeler à l’aveugle liberté ; le fait du Prince nous enseigne donc que la colère est mauvaise conseillère, ce qui lui vaudra deux points dans les sondages, et contre son caprice, qu’il y a des colères saines et collectives, qu’elles se manifestent à Paris, Hambourg, Barcelone, Rio ou Gaza. La liberté postmoderne néolibérale est donc essentiellement une imposture qui prépare de nouveaux monopoles idéologiques et de nouvelles collaborations passives par le choc, et le vacillement le mieux partagé entre hébétude et « court-termisme » destructeur dont les signatures sont apposées depuis bien longtemps, interchangeables, tels Friedman, Huntington ou Brzezinski et leurs valeureux disciples, Don Quichotte férus de biais pseudo-intellectuels leur faisant embrocher les moulins ruraux et néo-urbains d’enclaves, îlots et autres mégalopoles tentaculaires.
On se souviendra donc que la femme est le sexe faible, l’adolescent un semi-idiot et le retraité un grabataire même plus bon à déverser sa bile sur les plateaux TV entre les faits divers et la Miss météo. « Il n’a jamais fait de doute pour personne que la vérité et la politique sont en assez mauvais termes, et nul, autant que je sache, n’a jamais compté la bonne foi au nombre des vertus politiques. Les mensonges ont toujours été considérés comme des outils nécessaires et légitimes, non seulement du métier de politicien et de démagogue, mais aussi de celui d’homme d’État. »[3] Au comble de l’insolence et certainement sous emprise, la femme raciste racisée, essentialisée par la bonne conscience de chiens de garde, Hannah Arendt, nous rappelait que nationalisme et colonialisme, ces amants pervers, ont toujours gangréné le progressisme émancipateur, fixé les agendas, trié les idées, effacé les justes et les intègres, violenté les mémoires.

Il en va ainsi des responsabilités individuelles et collectives, que de distinguer libéralisme socio-économique réformiste diffus et libération

Que déduire des révolutions gangrénées, si ce n’est que la libération fut souvent l’œuvre inachevée de masses romantiques impensées par le progressisme réformiste ? La guerre aux peuples des temps de paix sécuritaires prépare aux réformes de caste, ravie de voir lesdits progressistes traditionnels calquer leurs schémas sur les uns et les autres : le nationaliste infuse, le libertaire diffuse. Il en va ainsi des responsabilités individuelles et collectives que de distinguer libéralisme socio-économique réformiste diffus et libération, parfois à petite échelle, souvent peu glorieuse, sans doute insuffisante, de groupes sociaux. Puisque tous les savoirs ont été produits, et détruits aux gémonies, jérémiades et autres gégènes, ne reste qu’à repenser la pensée intrinsèquement totalitaire : il y a des émancipations écologiques, ethniques, générationnelles, de classe, qui préféreront la semi-lucidité à celle surréaliste, qui protège les Icare de brûler leurs ailes. Reste à choisir de l’accepter ou pas : jamais nous n’avons été aussi libres de construire ponts et voiries.
Le pressentiment absurde si réel de la grande catastrophe, quelles que soient ses modalités, nous enjoint à penser les angles morts, les lieux, les moments, les priorités, les rapports de force, les responsabilités, les visibilités, les vulgarisations, les accessibilités ; l’attachement identitaire à l’intellect. L’adulte pense mieux en marchant, sur une terre suffisamment durcie, la tête haute pour se donner des limites. « L’homme est une corde, entre bête et surhomme, une corde sur un abîme. Ce qui chez l’homme est grand, c’est d’être un pont, et ne pas être un but, ce que chez l’homme on peut aimer, c’est qu’il est un passage. »[4] On ne manque pas de témoins, mais de passages.

 

[1] Lénine, L’État et la Révolution , 1917.

[2] Lénine, Novaïa Jizn n° 28, 3 décembre 1905.

[3] Hannah Arendt, La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, 1962.

[4] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1891.

Charles Mys
Charles M., trentenaire fâché avec les hauts fonctionnaires, passé par les sciences humaines et économiques, un peu diplômé, un peu intégré.