Mon Camus est un mystère

Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

Très cher et estimé monsieur Camus,

Il m’a fallu me relever en cette douce et froide nuit pour vous adresser les épanchements de mon âme si impudique.

Je me suis souvent demandé si l’urgence d’être pouvait être en paix avec la mort, sans savoir quelle utilité serait faite de son trepalium.

Je tenais donc dans l’esprit aussi proche de l’idiot que possible que je cultive, vous confirmer l’importance de votre œuvre. Non seulement des deux côtés de notre scintillante Méditerranée vous êtes aujourd’hui lu et étudié, mais votre œuvre est plus que jamais reconvoquée.

M’étant réimprégné ces dernières semaines de votre esprit et de votre cœur, j’en viens désormais à tout ce que vous m’avez apporté depuis bientôt 15 ans.

Il faut avant tout que vous sachiez que j’ai grandi dans un environnement me permettant de me satisfaire d’individualisme et de me contenter d’exister.

Cadeau empoisonné qui m’a fait ne vous rencontrer, vous ainsi que ces hommes de génies qui se rejoignent dans ceux qui creusent leurs âmes, qu’à l’adolescence ; les hasards de la vie que j’y ait alors rencontré m’ont ouvert à L’Étranger et à La Peste, mais c’est bien le gothique Caligula qui m’a alors été le plus précieux ; votre Caligula m’a causé ma première révolte.

À cet âge où les carcans se font de plus en plus étouffants, il m’a fallu passer par vos esprits frères, tous ces Epictète, Sénèque, Shakespeare, Montaigne, Dante, Sartre, ainsi que Rûmi, Baudelaire, Rodin, Rilke, pour réaliser l’immensité de la vie à s’offrir au-delà de l’arbitraire biologique.

Vous, me renvoyant à eux, vous appelant à travers les siècles, plaisantant par-delà les océans de vie, souffles inaltérables, avaient déposé, secoué, parfois violenté l’immense quête de l’infini en moi.

Vous m’avez offert le travail pour créer l’art de se vivre. Attiré par l’amour, indigné de justice, vous m’avez appris qu’il fallait travailler toute son âme pour bien aimer et vivre aussi la souffrance jusque dans sa chair pour que le cœur ne cesse jamais de battre.

Vous m’avez appris la philosophie comme vie immense.

Quand je vis par Thoreau , « la seule responsabilité qui m’incombe est de faire ce que j’estime en tout temps », c’est après avoir choisi le travail de vivre après m’être sondé en Caligula.

Quand j’aime par Dostoïevski, « la Beauté sauvera le monde » , c’est après avoir compris par la sérénité de votre gravité le mal qu’on fait en n’oubliant le bien.

Encore un mot, très cher monsieur Camus, sur l’héritage que vous avez laissé chez ceux qui vivent et tous vos frères qui ont vécu

Après des années marquées par une santé vacillante, par un environnement menaçant, par l’omniprésence de la mort dans sa chair et celle d’autrui, il a fallu cultiver, en plus de l’amour et de la justice, cette absente partout en la nature humaine qu’est la paix.

« La démocratie n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité » .

« Je me révolte, donc nous sommes » ; voici certains de vos mots qui m’accompagnent parmi le tumulte de nos sociétés.

Il a fallu être honnête envers soi-même ; « vivre – cela signifie être cruel envers tout ce qui en nous est faible et vieilli » a dit un jour et pour l’éternité un autre de vos amis.

Y aurait-il pire trahison que d’être pour soi et ces quelques personnes que l’on croirait digne de notre paix ?

« Les Justes », puis « L’Homme révolté » dernièrement m’ont forcé à choisir (aussi libre que sous l’Occupation) entre « être, c’est être politiquement » et cette flasque bonne conscience embourgeoisante qu’est cette armoirie poussiéreuse d’une pseudo-misère de la nature humaine.

Du tout ; j’ai choisi les justes contre Caligula. Trop de psychopathes nous engageant, j’ai choisi d’être un sociopathe monsieur Camus ; par la désobéissance civile, notamment.

Mais surtout par le militantisme.

« La démocratie n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité » . Oui monsieur Camus.

Être en accord avec soi-même, et donner de soi, c’est faire tout ce qu’on peut pour distribuer un peu de paix.

Vous connaissez ces gens emprisonnés dans leur savoir ; brûlez leurs œuvres et vous voyez qu’ils étaient déjà morts depuis longtemps. Vous et moi savons qu’il y a plus de vie dans le rire d’un gamin ou les yeux qui scintillent d’une femme.

« Je me révolte,donc nous sommes » ; vous êtes un sage monsieur Camus, et moi un amoureux de la sagesse.

Voyez monsieur Camus, vous et moi savons que l’amour, la justice et la paix sauvent le monde.

La souffrance est extrême ? Soit. Ce qui ne nous a pas tué…

La mort ? Elle disparaît grâce à votre travail et votre art.

La peur de la mort ? « Ce qui dépend de nous », disait votre frère grec ; croisons les doigts.

Puis tendons la main et levons le poing.

Nelson Mandela remerciait pour sa vie un ami immortel :

« Je suis maître de mon destin ;

Et capitaine de mon âme. »

J’espère un jour figurer parmi vos amis. Et ma gratitude vous est d’ores et déjà acquise.

Reposez-vous bien, très cher monsieur Camus.

Vous êtes partout où la révolte surgit.

PS : vous l’enfant d’Alger, vous serez sans doute ravi d’apprendre que beaucoup d’algériennes nous font l’honneur de nous aider à construire la Beauté. Elles sont merveilleuses, et envoûtantes comme Maria.

Charles Mys
Charles M., trentenaire fâché avec les hauts fonctionnaires, passé par les sciences humaines et économiques, un peu diplômé, un peu intégré.