Ne jamais taire en soi l’homme révolté - The dissident - The Dissident

Ne jamais taire en soi l’homme révolté

"Révolte" à Lausanne. Photo Flickr/LLE Photography

"Révolte" à Lausanne. Photo Flickr/LLE Photography

Ma première rencontre avec l’œuvre d’Albert Camus date de la fin des années 1990 et, près d’un demi-siècle plus tard, il y a toujours cette idée qui en moi reste incandescente : la révolte comme moteur de l’existence de l’homme qui refuse sa condition et les absurdités pour rechercher du sens dans un monde commun libre. L’Homme révolté d’Albert Camus est d’une contemporanéité saisissante et nourrit profondément mes tourments du moment.

Entre indignation et révolution, la révolte

Indignez-vous !, l’essai publié en 2010 par Stéphane Hessel, d’illustre mémoire, est devenu un succès de librairie, non seulement grâce à la force de la parole qui y est portée mais également compte tenu du contexte dans lequel a pris racine cet appel à l’esprit de résistance : crise financière mondiale et augmentation des écarts de richesse, débat politique tendu sur les questions d’identité et de migration, saccage de la planète… Toutes ces problématiques traduisent un état du monde préoccupant qui ne doit laisser personne indifférent quel que soit l’endroit où l’on se trouve.

Cette prise de parole forte vise non seulement à traduire une exaspération générale de nos sociétés mais aussi, et surtout, à canaliser le sentiment de colère pour lui trouver une ouverture positive. Il arrive que ce sentiment se traduise par des initiatives appelant au changement brusque et brutal, des actions qui par endroit épousent l’expression violente. C’est souvent le cas des situations qualifiées de « révolutions ». On en a eu des illustrations avec les révolutions dans le monde arabo-musulman appelées les Printemps arabes.

Partie de Tunisie, où le mouvement s’est déclenché, la contestation a atteint de nombreux pays arabes (Égypte, Libye, Yémen, Bahreïn, Maroc, etc.) jusqu’en Syrie, dont la situation de guerre civile transnationale suscite encore l’indignation. Le problème de ces contestations c’est qu’elles ont souvent débouché sur des actions violentes dont l’issue reste assez incertaine, comme on le voit actuellement en Syrie. Il y a de fait dans le mouvement révolutionnaire un potentiel de violence dont l’issue hypothétique est difficilement conciliable avec l’espérance collective.

Entre donc l’indignation qui, en dépit de ce que cela peut soulever de massif, reste essentiellement de l’ordre du sentiment, et la révolution qui se traduit assez souvent par des actions violentes, il y a lieu de garder l’esprit de révolte qui joint à l’expression d’indignation un engagement collectif pour changer concrètement la situation que l’on désapprouve. Et ce que nous apprend Camus c’est que la révolte est avant tout un chemin intérieur de non-acceptation d’une situation qui nous déshumanise.

Redécouvrir la révolte métaphysique d’Albert Camus

La tétralogie de la philosophie camusienne de l’absurde (L’Étranger, Le Mythe de Sisyphe, Caligula, Le Malentendu), que Camus lui-même nomme le « cycle de l’absurde », débouche sur un moment fort où l’homme décide de rompre ce cycle et reprend son destin en main. C’est le moment de L’Homme révolté. Ce sentiment qui, à un instant donné, vous saisit quand vous semblez tout subir jusqu’à votre propre existence, quand vous avez du mal à donner cohérence et sens aux événements, à votre condition et donc à votre vie.

La vanité des choses pour lesquelles on court, le nuage qui brouille notre quotidien, la complexité du monde, peuvent nous amener à quelques expressions d’indignation. Mais si l’horizon ne se dégage pas, l’impression de rouler sans cesse, comme Sisyphe, la pierre de notre condition humaine, sans pouvoir atteindre le sommet, peut nous conduire à la résignation voire à l’idée que notre vie ne vaut plus la peine d’être vécue. L’absurde peut nous enfermer dans le sentiment de l’inutilité jusqu’à l’envie du suicide (Camus pose justement la question du suicide face à l’absurde dans Le Mythe de Sisyphe).

C’est devant cette tentation de la fatalité que Camus nous invite à dire « Non ! » Non à la résignation et à la dégradation de l’humain en nous. En m’élevant contre l’indignité de ma situation, je reprends conscience de ma liberté en tant qu’être humain pour exister à nouveau, en lien avec les autres. C’est le sens que donne Camus à la révolte. Une révolte de refus de l’indignité et de connexion avec l’universel. On n’est pas dans la « simple » indignation ni dans un processus révolutionnaire souvent corrélé à des expressions violentes à l’issue incertaine. C’est une révolte métaphysique, qui demande une certaine ascèse intérieure, de la violence sur soi. Comme la pensée définit la conscience du « je » chez Descartes en matière de connaissance, pour Camus, dans le champ global de l’existence, la révolte active l’affirmation de l’individu face à l’absurde et contre tout ce qui défigure l’humain : « La première et la seule évidence qui me soit donnée, à l’intérieur de l’expérience absurde, est la révolte. » Et il est évident que l’état de notre monde demanderait que s’élèvent de nouveaux esprits de révolte.

Comme Africain, nombre de situations bousculent en moi L’Homme révolté

Il y a peu de pertinence à vouloir établir une hiérarchie voire une compétition entre les mémoires douloureuses de l’humanité (guerres mondiales, esclavage, génocides, crimes contre l’humanité, etc.) ou entre les horreurs qui, aujourd’hui, doivent susciter l’indignation et la révolte de tout être humain. Mais, à voir comment sont traitées (ou au contraire pas traitées) médiatiquement et/ou politiquement certaines situations concernant l’Afrique, il y a de quoi se révolter.

La première situation concerne un pays enfoncé dans ce que les spécialistes appellent la malédiction des ressources naturelles. Il s’agit de la République démocratique du Congo, un pays aux richesses naturelles incommensurables. Le drame que connaît le peuple syrien depuis 2011 mérite évidemment qu’on en parle longuement et que des décisions soient prises pour gérer efficacement cette crise. Aucune initiative n’est de trop en la matière. Mais pourquoi la dramatique situation de la République démocratique du Congo (pour ne prendre que cet exemple parmi les nombreux pays déstabilisés en Afrique), ravagée par plus de vingt ans de guerre, avec des millions de morts, semble susciter moins de tumulte médiatique, d’empressement de la part des grandes puissances ou même d’expression de révolte de ce que l’on nomme grossièrement la société civile mondiale ?

La seconde situation porte sur l’un des derniers propos à tout le moins polémique tenu par le président français, Emmanuel Macron, à propos de l’Afrique. Lors du dernier G20 qui s’est tenu les 7 et 8 juillet 2017 à Hambourg (Allemagne), alors qu’un journaliste africain lui demandait pourquoi les pays développés ne pouvaient pas mettre en place un plan Marshall en faveur de l’Afrique, le président français a répondu : « Le défi de l’Afrique, il est totalement différent. Il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel aujourd’hui. » Alors, qu’a de civilisationnel le problème de l’Afrique ? Le président français parle d’États faillis, des transitions démocratiques complexes mais, surtout, de la transition démographique qui est l’un des défis essentiels de l’Afrique. On peut bien partager ces grands défis ; mais, alors, à quoi rime l’exemple qu’il prend pour illustrer sa réponse ? C’est celui par lequel il illustre le défi démographique pour réfuter : « Quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. » Inutile de se lancer dans un débat de chiffres comparatifs en matière de densité démographique entre l’Afrique, continent de 54 États, et un pays comme la Chine par exemple. Et nous ne voulons pas faire des procès d’intention au président français. Mais ses propos recouvrent un raccourci devenu un poncif, celui d’expliquer que le principal problème de l’Afrique c’est sa démographie trop abondante. Et quand on ajoute le sous-entendu « civilisationnel », il y a de quoi réagir, s’indigner voire nourrir un sentiment de révolte.

Pour tout Africain aujourd’hui, le défi de la révolte, au sens camusien de refus de sa condition, doit devenir un nouvel état d’esprit et un engagement pour l’action

Il est à la fois symptomatique et incompréhensible que la presse française, très friande des petites phrases, et qui organise régulièrement des débats sur les prises de parole des politiques, ait peu commenté cette sortie pour le moins hasardeuse. Les propos tenus, qu’on les retourne comme on voudra, sont indignes et inacceptables. Le semi-silence de la presse grand public est révoltant, plus encore la quasi non-réaction des dirigeants africains. À moins qu’ils soient d’accord avec ce raccourci qui confine chaque fois l’Afrique à un jugement globalisant qui n’explique rien. C’est sans doute là le plus indigne, le plus révoltant : les dirigeants africains qui semblent ne pas voir de problème à ce qu’on explique la situation de leur continent par le fait que les femmes aient trop d’enfants.

Au-delà de la manière dont les autres traitent les questions relatives à l’Afrique, c’est la façon dont les Africains eux-mêmes – à commencer par ceux qui les dirigent – se positionnent qui est plus importante. D’où l’intérêt du processus d’une révolte d’abord métaphysique (questionnement intérieur) puis active (engagement). Refuser que l’on parle de nous à notre place mais, surtout, trouver les moyens de nous dire nous-mêmes pour nous réaliser en tant que personnes responsables et respectables. Pour tout Africain aujourd’hui, le défi de la révolte, au sens camusien de refus de sa condition, doit devenir un nouvel état d’esprit et un engagement pour l’action. Finalement, la révolte comme réaffirmation de la liberté, recherche du sens et vecteur de solidarité est le seul moyen pour vivre et communier avec l’universelle dignité humaine.

Didier Bebada Megnon
Didier Bébada est docteur en science politique, à l’université Jean-Moulin - Lyon 3. Philosophe de formation, il s’intéresse notamment aux enjeux de la mondialisation, à la gouvernance mondiale et à l’éthique politique du développement durable. C’est un citoyen féru des débats politiques et du « mouvement des alternatives ».