La pierre, l’autre et la mort

Georges Danton a dit de lui à sa mort, le 2 avril 1791 : « Mirabeau créa la liberté en Europe. » Et si la version du duc de La Rochefoucault fut préférée à la sienne pour l’article XI de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme… »), il en a été l’inspirateur par ses combats antérieurs et son rôle de premier plan au sein de l’Assemblée constituante.

La liberté de pensée et son corollaire celle de communiquer sont à l’évidence, comme l’a fait valoir la Cour européenne des droits de l’homme, « la pierre angulaire » de toutes les libertés. Car elle concerne l’essence même de l’être humain. Elle est aujourd’hui encore menacée partout dans le monde et jusqu’au sein du pays qui l’a fondée. Par les cohortes agressives de ceux qui lui préfèrent la croyance et rêvent d’une information monocolore au mépris de toute quête de vérité. Par les assauts incessants aussi d’un nouveau clergé qui tente depuis une trentaine d’années d’imposer le catéchisme méprisant du « politiquement correct ».

Le combat pour la liberté de penser par soi-même et de s’exprimer lorsque cela est dérangeant et non conformiste est plus que jamais à l’ordre du jour.

Penser contre soi-même

Le plus beau travail vers la liberté que peut accomplir l’esprit humain est de parvenir, par la réflexion, à mettre en doute – ou au moins entre parenthèses – ses propres convictions. « L’honnêteté journalistique » par exemple, poussée à ses limites, oblige à cette ascèse. On en est très loin dans les pratiques courantes constatées en permanence parmi les 36 000 journalistes professionnels.

Et pourtant. On peut témoigner combien l’abandon (par ce travail justement) d’une croyance prégnante sur l’esprit libère à ce point de la prison conceptuelle que le résultat en est le sentiment d’une délivrance, d’une véritable « naissance » de l’esprit.

A contrario, l’on sait parfaitement que la communauté – d’idées, de religion, d’identité (géographique, ethnique…), d’organisation syndicale, politique ou associative, etc. – est le ressort le plus profond, à tort ou à raison, de la confiance. On est « en phase » intuitivement. Mais ce mécanisme conduit aussi à toutes les formes de copinage, de népotisme, d’embauches privilégiées…

Se défaire de ces liens, à tout le moins les relativiser, est donc aussi le moyen le plus sûr de se tourner vers l’autre, vers les autres, avec moins de préjugés, plus d’ouverture et de tolérance. La liberté de l’esprit n’enferme pas sur soi, c’est le contraire.

Genos et Thanatos

L’être humain, hic et nunc, est doué de plus de degré de liberté que n’importe quel autre élément de l’univers connu. Une fois parvenu à maturité, il est capable d’action, de pensée, de réflexion, de choix, avec d’autant plus de force que son cerveau aura pu développer les facultés que la génétique lui a attribuées.

On observe, bien sûr, que depuis plus d’un siècle on a tenté de lui faire accroire qu’il était très largement conditionné, soit par son environnement socioculturel, soit par les limitations qu’auraient provoqué ses relations durant la petite enfance ou au-delà. Tout comme les croyances religieuses ont pu ancrer chez beaucoup l’idée que chaque individu était prédestiné, prédéterminé par une puissance supérieure, des croyances sociales ou pseudo-scientifiques lui ont trop souvent martelé qu’il avait en fait très peu de liberté…

l’homme peut rejeter les préceptes acquis, changer de points de vue et, surtout, faire des choix sans être contraint par son environnement

Mais les faits sont têtus, comme l’a dit l’un de ces apôtres. Et leur observation montre que, quelle que soit la puissance de l’intoxication, un homme qui veut exercer sa volonté à s’en extraire est en mesure de le faire, d’une manière ou d’une autre. On l’a vu à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Collectivement, mais surtout individuellement, l’homme peut rejeter les préceptes acquis, changer de points de vue et, surtout, faire des choix sans être contraint par son environnement. Ce n’est pas toujours facile, la volonté et parfois le courage doivent être au rendez-vous.

Mais il est un choix qu’il ne peut en aucun cas opérer : celui d’exister. D’autres ont décidé pour lui… S’il peut se servir de sa volonté et de son libre arbitre le temps de son existence, son essence n’est-elle pas entachée d’une absence ontologique de liberté par sa naissance même ?

Douloureux constat, surtout si cet individu met la liberté au faîte des notions sur lesquelles il s’appuie pour vivre et supporter les aléas de ce passage entre rien et le néant… Peut-être peut-il résoudre le dilemme. S’il ne peut choisir de vivre, il peut choisir de mourir. En décidant, en toute connaissance de cause, du moment de sa mort. Mais en enjambant ainsi un des forts tabous de son espèce. Comme une dernière dissidence envers la fatalité, le destin.

Yves Agnès
Journaliste retraité, ancien chef de rédaction à "Ouest-France" et rédacteur en chef au "Monde", Yves Agnès a dirigé le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes à Paris. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le journalisme et les médias, notamment "Manuel de journalisme" (La Découverte, 3e édition 2015), "Le Grand Bazar de l’info" (Michalon 2005), "Ils ont fait la presse" (Vuibert 2010, livre codirigé avec Patrick Eveno pour l’Ecole supérieure de journalisme de Lille). Il a présidé de 2007 à 2015 l’Association de préfiguration d’un conseil de presse en France (APCP).