Vers l’eau de Tipaza

La plage Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille. Photo Flickr/Benoît Deniaud

La plage Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille. Photo Flickr/Benoît Deniaud

« Les tyrans savent qu’il y a dans l’œuvre d’art une force d’émancipation
qui n’est mystérieuse que pour qui n’en n’ont pas le culte ;
chaque grande œuvre rend plus admirable et plus riche la face humaine,
voilà tout son secret »
,
Albert Camus, extrait du discours de Suède

 

« Cher monsieur Germain,
J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler un peu de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève.
Je vous embrasse, de toutes mes forces. » 

Albert Camus, 19 novembre 1957

 

La plage, cette rémanence d’éducation de l’enfance ?

Hier après-midi, j’étais sur la plage des Catalans à Marseille. Ma compagne, sur la serviette de plage, et moi à côté. Au bout de quelques minutes, je décidais d’aller prendre un bain de mer. Depuis trente-huit ans, je ne me remets pas d’avoir passé six mois seul à la naissance. En pouponnière, je rageais d’une révolte de solitude. Or, là sur la plage, ce fut la même situation qui se reproduisit. Je ne voyais plus, avec mes quatre dixièmes aux yeux… ma compagne sur la plage. Marchant autour des serviettes de bain, pendant vingt minutes, faisant des pauses dans l’eau ; je faisais, debout, des mouvements de bras à la lisière de l’eau. Mais personne ne me voyait. Nouveau-né, à trente-huit ans. L’angoisse était blanche et ne se faisait donc pas ressentir. J’observais la plage de mon œil sceptique. Était-ce, qu’inconsciemment, je désirais me perdre ? Les psychologues, sur cette question sont souvent déterministes et ont bien la vue courte. La situation était absurde. Perdu, un homme l’est parfois. Le sable chaud. La plage bondée de Marseillaises et de touristes bronzés. Même les seins nus ne me retenaient plus. J’errais… Pourquoi ne suis-je pas compris ? Un enfant abandonné, ça recherche sa mère à tout prix. Et bien peu de nés sous X sont assez malins pour devenir des Don Juan, rois du sexe. Enfin, ce n’est pas ma situation. Méditatif sous le soleil, les pieds cherchant le sel marin ; mon destin aura été de chercher. Ma vie se dessina sous le ciel d’une éducation à la République des lettres.

L’été dernier, alors que ma compagne et moi étions en vacances à Saint-Cyprien, je tachais de réfléchir et de me documenter sur la IIIe République et ses hussards noirs. Dans l’héritage de Jules Ferry, il s’agissait alors de « fantasmer » une école républicaine en 2016. Bien sûr, cet égarement était anachronique. Cependant, la découverte de la trilogie de Jules Vallès – perçue à partir d’une période déterminée : la financiarisation du monde dès 1895 – portait à imaginer une République des lettres dans l’héritage d’une révolte camusienne. Dans ma famille paternelle du Sud de la France, plusieurs instituteurs ont forgé ma culture d’adoption. Formés dans les Écoles normales d’instituteurs durant les années 1970, moult héros de l’éducation de cette communion d’êtres dans la famille nommée Gerbaud ont joué un rôle identificatoire dans ma vie laïque.

 « La mer, la mère et/ou la merde » : rimes féminines ?

Être viscéralement de gauche, c’est être pour l’amour des gens simples. Les hommes – souvent – s’empêchent d’aimer la mère qui est en eux… Mais, pourtant, peut-on donner une mesure à la révolte à partir de l’amour de la mère ? Mon exil à moi, c’est donc l’adoption ; suis-je originaire d’Algérie, comme Albert Camus, avec des origines espagnoles ? L’histoire me le dira-t-elle ? J’appartiens à la génération que les sociologues nomment X, pareille à la seule lettre qui résume mon adoption. Reste que les visages sont des paysages. Camus aurait préféré sa mère à la justice. Elle aura été son souffle premier d’inspiration à travers la culture populaire – « l’art de la mer » s’inscrit de notre peau à nos yeux. Rien ne semble nous indiquer autant l’identité des êtres que leurs gestes, leurs plis du corps, leurs rides, leur manière de s’habiller. Nous sommes tous découverts, nus à travers nos apparences… Camus peut-il l’être ?

Du Sud à Paris, un héritage fidèle 

Il n’y a pas de vie qui vaille mieux qu’une autre pensait Albert Camus. Les mots sont là pour passer du soleil à la mer – cette forte sensation terrienne – jusqu’au fait d’être attentif au cosmos. Mais l’artiste algérois de Paris nous met en garde : attention, mal nommer un objet, c’est rajouter du malheur à ce monde…

« Seule la fidélité crée les forts », Saint-Exupéry

Là où l’infirme est devenu fou. Albert Camus a dépeint l’astre noir d’Alger, celui des ombres d’un corps qui a perdu. Pourtant, il demeure, résistant ! Il s’est agi de mettre en mots le soleil excrémentiel – la merde du rapport de force exercé par les bourgeois sur les petites gens, ces êtres qui peuvent faire peur… Au-delà, renaît cet astre qui nous brûle et nous soigne ; cela peut déjà éviter de se fracasser la tête contre les murs. Aimer, à s’y perdre : la mer, sa chaleur et nos inconscients maternels, noueux, lieux où parfois les mots ont du mal à être digérés. Comment ne pas voir en Camus un homme du silence ?

Camus : le silence, comme image prolétarienne

Enfant chez lequel le rapport à la langue affleure – pareil au roulis de la mer… l’ineffable. Lorsque l’on est issu d’un milieu simple où la langue reste un océan indomptable – où, mal nommer le monde, donc y rajouter du malheur, y est une pratique sportive –, il semble difficile de ne pas s’identifier à l’artiste. Dans son enfance, Camus fait l’expérience très singulière d’une séparation. Entre : le pur plaisir organique de son corps jouissant du soleil et de la mer et la vie étriquée, bardée des contraintes qu’impose une grande pauvreté. Le silence tue, et lui le savait.

Lorsque l’on est issu d’un milieu simple où la langue reste un océan indomptable – où, mal nommer le monde, donc y rajouter du malheur, y est une pratique sportive –, il semble difficile de ne pas s’identifier à l’artiste

Sa mère, qui lui est très présente, est en même temps parfaitement absente et inaccessible. Devenue veuve, elle a trouvé refuge avec ses deux jeunes enfants chez sa mère. Elle gagne durement leur survie en faisant des ménages et laisse la grand-mère régner en souveraine incontestée sur la petite famille. Complètement ignorante, illettrée, traumatisée par la mort à la guerre de son très jeune mari, elle semble indifférente à tout, sans initiative ni autorité. Le plus souvent, elle ne disait rien. Peut-être Camus – lui aussi – a-t-il voulu sortir de ce silence ? Une surdité partielle contribuait certainement à son isolement, mais on sait que les sourds peuvent parler, et s’ils n’ont pas appris le langage des signes appropriés, ils inventent des mimiques, des contacts gestuels. Elle n’est d’ailleurs pas totalement muette. (Camus a fait le compte des 400 mots environ de son vocabulaire. Le Premier Homme, « Annexes », Folio, p. 356). Un jour que la grand-mère tapait trop fort sur son petit garçon, elle réussit à murmurer « pas sur la tête », ce qui était en même temps l’aveu de sa totale passivité en ce qui concernait son propre enfant. Elle ne réagissait pas davantage à la maladie et ne connaissait pas les marques d’affection, les gestes tendres, les caresses. Le silence de sa mère interdit à Camus enfant toute possibilité d’échange, de compréhension, le laissant seul avec lui-même. Il ne permet pas non plus à sa mère de s’exprimer, de partager ses sentiments et l’oblige à tout supporter sans soulagement. Cet isolement a certainement contribué à cette étrange indifférence que Camus connaissait aussi. Pourtant, il n’a jamais, un seul instant, douté de l’amour de sa mère. Sa certitude est entière, sa conviction, viscérale. Ce silence l’amplifie même. Cette incapacité à le dire le fait d’autant plus pathétique et émouvant. Cette absence de volonté propre, cela même rendait son amour plus évident. Le regard de sa mère, son sourire lui témoignaient un amour total et parfaitement impuissant. Le silence de sa mère sera pour Camus l’obsédante énigme de son existence. Comment le silence d’une mère et l’amour qui est donné par elle peuvent-ils se nouer ? L’amour, le silence, la langue absente sont des éléments matériels moteurs de l’œuvre.

Pourquoi les mots ? Pour recouvrer l’état fœtal

Tout corps ne peut être pensé (pansé) par l’écriture ou la parole. Or, la mère de famille, à travers son roman intime, peut être vue comme « nominaliste », ce qui se définit, selon les philosophes, comme une théorie d’après laquelle les idées générales ou les concepts n’ont d’existence que dans les mots servant à les exprimer. Mes proches m’ont toujours évoqué un livre ouvert, où les corps se mouvraient, agiraient (s’agiteraient) au milieu d’une « pièce sourde », là où les murs absorberaient les conversations entre chacun : une route pierreuse de campagne, une église, une cuisine, une télévision, une radio causant seule ; des « mots-muets », se creuse là toute une incompréhension, béante et abyssale entre les êtres : au sein de laquelle l’être humain est un objet – divin ? – parmi d’autres. L’accès au langage, aux symboles de quatre mille ans de civilisation reste, comme barré. Le silence fait mourir d’angoisse. Dans les familles le climat est au « non-dire ». Mutisme des corps. Argumentation philosophique impossible. Éviter les sujets qui fâchent. Où est passée la « gauche » radicale de 1789, de la Commune, du Front populaire, des années post 1968 ? Peut-être qu’elle n’a même jamais existé. Fantasme. « Cultureux ». Purement gauchiste ! Le silence demeure, alors. Les images consommatrices continuent en faux bourdon. Utilitaires. Les objets sont plus précieux que tout le monde de souche paysanne : cet héritage est amoureux du « bon sens »…

Dans ce monde, le « bon sens » est préféré. La nature, elle, est sacrée. Les mots de ceux qui ont enseigné, eux, restent de douces énigmes. Telle âme, telle langue, telle démarche aussi. La langue se règle sur le rythme fonctionnel – du matin au soir – paysan. Il pense lentement, il mange lentement, il parle de même. Silencieux. Il mâche ses mots, les digère complètement. Aussi aimerait-il à les répéter, à accompagner l’expression orale d’une mimique expressive. Ne pas s’étonner de rencontrer dans cette langue de la terre de nombreux repentirs, de ces reprises – des expressions issues du patois local, cet antre vernaculaire… – qui donnent à la phrase le dessin capricieux d’une rue baroque de village. Souvent, la syntaxe s’encombre et se noue. À l’école, ceux qui sont allés au-delà de la classe de troisième sont fort rares. Entendez ces liaisons grammaticales : « tout à coup », « comme de bien entendu », « jusqu’à tant que je sois là » : c’est du style Louis XIII. Trop solidement charpenté. Approximativement inventif. Un style, celui de ces parents adoptifs issus des géographies du Sud-Ouest (Lot et Tarn-et-Garonne). Chez qui l’on va « au coiffeur » avec la voiture « à » Bernard. Où la grand-mère disait, alors encore en vie, à près de 100 ans : « C’est la vie ! Le destin, on peu rien y faire… » Le monde paysan n’est pas à l’aise avec les formes, les styles engoncés de Paris : la capitale. Simplement. Il aime. Le bon sens a du bon, il permet de se repérer ; à travers les siècles d’héritage modeste attelé à la terre. On n’y connaît pas toujours « l’étranger ». Parfois, si on croise sa langue, son corps « autre », il peut presque, cependant, devenir un ami… Assurément. C’est un être humain, aussi. Le bon Dieu est là pour tout arranger, la nature, autour d’un café dans la cuisine familiale.

Dehors, la grande ville fait peur. Tout, d’ailleurs, dans ce qui est nouveau, on n’y comprend plus rien. « Bon pied, bon œil », en province l’action du corps prime sur le mot. Passent les années. De la grande ville à la province, tout est devenu tellement différent. Pourquoi avoir changé de paysage, de langue, d’imaginaire ?

 

Christophe Gerbaud
Né le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné. Adopté à six mois. Handicapé visuel. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. À 21 ans apprend qu'il a une sœur et l’existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Études d'histoire de l'art, de philosophie (Master 2). À l'âge de 32 ans, passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien stagiaire pendant un an. À plus de 37 ans, l'écriture continue.