Vive la liberté

Photo Flickr/Anna Levinzon

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Si l’on en croit les discours les plus fréquents, la cause est entendue : nous vivons une époque de liberté. Nous pouvons tout dire, rien ne doit nous être caché. Les contraintes autrefois édictées par l’ORTF ont disparu, les réseaux sociaux fleurissent, permettant l’expression de toutes les particularités.
Une petite incertitude demeure cependant pour les esprits grincheux : avons-nous le droit de douter de cette évidence ?

La liberté, telle qu’elle émergeât des Lumières, était la libération de l’individu jusqu’alors contraint par des forces idéologiques, en particulier l’Église, alors constituée en pouvoir politique. Elle était la force du citoyen, membre du corps politique souverain. La souveraineté collective, pourtant inscrite dans nos institutions, aujourd’hui contestée au prétexte de mondialisation, entraîne dans sa chute la liberté qui la portait.

D’une part, des forces puissantes poussent à définir l’individu par des appartenances parcellaires qui, loin de lutter pour les droits collectifs, se constituent en groupes fermés. Comment pouvons-nous alors vivre ensemble en dehors de conflits permanents ? L’exemple récent de Rokhaya Diallo évoquant le « racisme d’État » de la France dont elle accepte les honneurs, celui des « décoloniaux » qui nient être membres du peuple, interrogent sur le rapport entre les individus et la liberté aujourd’hui. Les règles collectives tendent à être gommées le plus possible par les règles particulières, religieuses, ethniques ou sexuelles. La citoyenneté ou la laïcité sont alors souvent présentées comme des entraves à la liberté. Friedrich Nietzche résumait ainsi cet enjeu : « On appelle esprit libre celui qui pense autrement qu’on ne s’y attend de sa part en raison de son origine, de son milieu, de son état et de sa fonction, ou en raison des opinions régnantes de son temps. Il est l’exception, les esprits asservis sont la règle. »[1]

l’individu peut-il être libre indépendamment du monde qui l’entoure, et définir en toute indépendance les règles qui régissent sa vie ?

D’autre part, et à l’inverse, nombre d’individus prétendent exprimer leur liberté en s’abstrayant le plus possible de toute contrainte sociale. D’où cette question qui, pour ne pas être nouvelle, retrouve aujourd’hui toute sa pertinence : l’individu peut-il être libre indépendamment du monde qui l’entoure, et définir en toute indépendance les règles qui régissent sa vie ? Certes, il peut librement penser et vouloir diffuser sa pensée, mais celle-ci n’a de sens que si elle s’insère dans la confrontation. Comme le dit Léon Bourgeois : « L’homme isolé n’existe pas. » Robinson Crusoé n’est pas libre, il est esclave de sa solitude. Si nombre d’adeptes des réseaux sociaux sont des émules de Robinson et croient faire œuvre de liberté en se parlant à eux-mêmes, quel est l’intérêt de telles attitudes ?

« Penser, c’est dire non », disait le philosophe Alain. Sauf à être prix Nobel de la schizophrénie, personne ne peut limiter sa pensée à se dire non à lui-même. La pensée se construit par la confrontation. On ne peut parler de liberté sans s’interroger sur la manière dont s’organise le débat public. Jusqu’à nos jours, on a résumé le totalitarisme à l’imposition d’une pensée par une autorité supérieure et répressive. Mais il existe une autre forme totalitaire, plus pernicieuse, c’est la société où rien d’important n’est en débat. Encore faut-il définir quels sont les débats et la méthode pour trancher ceux-ci.

Les fondements de l’humanisme en question

Les dernières décennies ont vu naître et tenter de s’imposer une société bizarre.

Ainsi, au nom d’une bonne conscience apparemment naïve, s’est imposé un relativisme consistant à donner une valeur identique à tous les particularismes, aliénant l’individu en niant le citoyen. Les aspirations de la majorité, dans ce cadre, peuvent n’être considérées que comme une option particulière, voire comme une oppression pour les autres. Au nom du respect de certains groupes, on aboutit ainsi à aseptiser les discours et le vocabulaire. Dans cet esprit, on réécrit même les œuvres d’art. Un exemple grotesque en a été fourni par la modification du livret de Carmen en janvier 2018 à l’opéra de Florence, le metteur en scène transformant un symbole de liberté en femme battue pour satisfaire au déferlement de la vague « Balance ton porc ». À ceux qui défendent la nécessité de telles attitudes, qui y voient des instruments de respect des autres (lesquels ?), rappelons que ce sont les régimes les plus répressifs qui ont toujours voulu interdire ou réécrire les œuvres jugées subversives.

Dans le même temps, des pans essentiels de la vie publique sont considérés comme devant échapper à toute contestation. Tout particulièrement, l’économie est de plus en plus sanctuarisée par les pouvoirs publics, considérée comme une science fondée sur des vérités et non comme une construction humaine devant être soumise à débat. Le néolibéralisme, cette nouvelle idéologie, se pare, en effet, des attributs qui caractérisent traditionnellement la science. Le livre intitulé Le Négationnisme économique : et comment s’en débarrasser ?[2] dessine par exemple les bûchers modernes. Le dogme est de retour, plus insidieux qu’autrefois, car il se coule dans les déguisements inattendus de la raison.

On pourra s’étonner de ces deux phénomènes, les trouver contradictoires. On sera sans doute intrigué de constater que ce soit particulièrement ce qu’on a appelé la gauche depuis trois ou quatre décennies qui ait légitimé cette évolution. Peut-être trouvera-t-on une réponse dans le fait que, ne pouvant socialiser l’économie, la gauche s’est rabattue sur l’idée de socialiser la vie privée. Le processus n’est d’ailleurs pas obligatoirement achevé. Car il y a une cohérence morbide entre les thèses qui critiquent le suffrage universel, celles qui ne voient pas de différence entre l’homme et l’animal, et celles qui condamnent la force créatrice des oppositions.

Ce qui est finalement en cause, ce sont les fondements mêmes de l’humanisme. La liberté n’est pas à trouver dans l’assignation de l’individu à un groupe ou à une culture. Elle est dans sa capacité à penser, contester, dire non. Il n’y a pas de liberté sans ce droit, sans l’acceptation des critiques, des oppositions. Il n’y a donc aucune contradiction entre les deux termes caractérisant les évolutions récentes, l’accent mis sur les particularismes pour structurer l’espace public permettant de liquider peu à peu les débats collectifs nécessaires quant à l’intérêt général. La dilution du citoyen est la mort de la démocratie. La fascination pour le consensus, typique des années 1990, est non seulement une insulte à la démocratie, forme politique destinée à résoudre les conflits, mais une régression philosophique de plusieurs siècles. La pensée suppose l’esprit critique. Le propre de l’humanité est d’oser penser et c’est cette capacité qui crée sa liberté. L’esprit critique est le fondement de l’humanisme qui donne au citoyen le rôle de décideur dans la cité, à l’homme la maîtrise de son propre destin.

La liberté n’est pas à trouver dans l’assignation de l’individu à un groupe ou à une culture. Elle est dans sa capacité à penser, contester, dire non

On ne s’étonnera pas, dans ce contexte, de la propagation du complotisme et des intoxications (fake news). Une société qui désapprend à réfléchir et à débattre est particulièrement vulnérable à ces phénomènes et démunie pour les combattre. Mais, au fond, l’irréalisme du complotisme n’est-il pas le miroir de l’irréalisme du discours dominant ? Trop de pseudo philosophes aujourd’hui oublient d’analyser ce fait, leur pensée n’étant alors qu’une pétition de principe.

La liberté est à la fois une richesse personnelle et un attribut social. La valeur qu’elle donne à l’individu trouve sa force dans son caractère de citoyen. C’est ainsi que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen énonce, dans l’article 4, que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi ». Cette philosophie exprime donc à la fois l’individu et le citoyen ; elle lie la liberté à l’égalité et à la fraternité. En ne séparant pas les hommes en catégories, elle s’oppose aux théories « racisantes » ou « communautarisantes », chères aux pseudo progressistes des décennies récentes, et qui ne voient l’individu que dans ses rapports à une communauté qu’on lui assigne autoritairement et dont il est prisonnier.

Une telle conception rend impossible la réponse à la question politique fondamentale du moment historique que nous vivons : quel destin commun nous donnons-nous ? Il est inutile de parler de démocratie ou de recherche commune si nous ne sommes pas, en toute indépendance, acteurs d’un même corps politique. La liberté est consubstantielle à la démocratie et celle-ci n’a aucun sens si les membres de ce corps ne sont pas dotés de cet attribut magnifique qu’on appelle la liberté. Nul ne doit être prédéterminé.

Comme le dit Jean Rostand : « Si tu refuses ton propre combat, on fera de toi le combattant d’une cause qui n’est pas la tienne. »[3]

 

[1] Friedrich Nietzche, Humain trop humain, Folio Essais, Gallimard, 1987 (1878).

[2] Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le Négationnisme économique : et comment s’en débarrasser ?, Flammarion, 2017.

[3] Jean Rostand, Carnet d’un biologiste, Livre de poche, 1971 (1959).

André Bellon
Ancien député PS et président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, André Bellon est l’auteur de « Ceci n’est pas une dictature », parus aux éditions Les Mille et Une nuits en 2011. Dissident institutionnel depuis, il est aujourd'hui président-fondateur de l'association pour une Constituante.