Élections générales en Espagne : l’avènement d’un nouveau système politique

Marche de la dignité 2014 © Sarah Olsson

Les prochaines élections générales espagnoles – équivalentes aux législatives françaises- annoncent la fin d’un système politique vieux de 30 ans. Andres Ortega, ancien éditorialiste du quotidien El Pais et auteur notamment de “Recomposer la démocratie” nous livre son analyse. Entretien.

 

Ce Dimanche 20 décembre, l’Espagne va voter pour élire ses nouveaux représentants qui auront ensuite la tâche d’investir un nouveau gouvernement. Alors que l’Espagne est touchée de plein fouet par la crise depuis 2008, les gouvernements successifs, dont celui de Zapatero, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), ont entamé une vaste réforme du droit du travail et appliqué la politique des coupes budgétaires. Depuis les dernières élections de 2011, malgré les mouvements de contestation populaire qui ont secoué le pays la même année, comme le mouvement du 15 mai ou encore celui des indignés de Plaza del Sol, c’est la droite libérale conservatrice, le Partido Popular, qui dirige le pays. Quatre années de mandat pendant lesquelles les jeunes Espagnoles ont quitté le pays en masse à la recherche d’emplois alors que sur le territoire, les marches et manifestations citoyennes ont sans cesse traversé le pays.

 

Andres Ortega ©TD

Andres Ortega ©TD

The Dissident : Après sept ans de crise économique, l’Espagne commence t-elle enfin à voir le bout du tunnel ?

Andres Ortega : Aujourd’hui, il y a de la croissance, des créations d’emplois. Mais les réformes structurelles n’ont pas été effectuées pour soutenir cette croissance sur des bases solides. Que ce soit dans l’éducation ou dans la politique industrielle. Par-dessus tout cela, il y a aussi les questions sociales ; il y a une part de la population qui profite de cette croissance et l’autre qui reste coincée au chômage ou dans des emplois précaires avec de bas salaires. Il y a beaucoup de jeunes qui enchainent les jobs de semaine en semaine. Nous connaissons une situation inédite : celle de personnes qui ont un emploi et vivent dans la précarité.

 

Ces quatre dernières années furent celles des marches contre les coupes budgétaires. Quelle influence cette mobilitation peut-elle avoir sur la future politique économique ?

L’Espagne ne satisfait pas encore la règle des moins de 3% du déficit. La dette arrive à 100% ! Il y a donc peu d’argent à dépenser. Il faudra nécessairement moins d’argent pour les dépenses publiques… C’est le même contexte dans tous les pays européens.

 

Les résultats de ces élections peuvent-ils, selon vous, influencer la politique économique européenne ? Podemos ayant notamment proposé une vision proche de celle de Syriza…

Même au Portugal où une coalition de gauche est arrivée au pouvoir, les élus ont déclaré qu’ils accompliraient leurs obligations envers Bruxelles… Mais il y a des possibilités, des marges de manœuvre pour mettre en place des politiques économiques distinctes. Pour changer le sens de la politique européenne, il faudra l’accord de l’Allemagne, et cela parait peu probable.

Ces quatre dernières années ont profondément marqué les Espagnols. Cette défiance vis-à-vis d’une classe politique entachée par les affaires de corruption a conduit à l’émergence de deux nouveaux partis sur la scène nationale, Podemos et Ciudadanos. Ils seront des éléments clefs des élections de Dimanche. Podemos est le parti qui s’inspire de la mouvance du 15 mai. Tandis que Ciudadanos est un parti plus ancien mais dont le succès est plus récent. Il fait aussi de la transparence et la régénération politique ses axes de campagne bien que la vision de l’économie de ses leaders s’appuie clairement sur les propositions libérales de la droite européenne.

 

Peut-on déjà affirmer que ces élections marqueront un tournant dans l’histoire politique espagnole ?

Ces élections marquent un changement du système politique. En Espagne, le bipartisme a toujours dominé. Alors qu’ils gagnaient à eux deux 80% des suffrages à chaque élection, les deux grands partis ne cumulent actuellement plus que 50% des voix.

 

Quelles seront les conséquences de cette nouvelle donne sur la politique espagnole ?

Les partis émergents vont contraindre aux coalitions, car ils pèsent lourdement dans la balance. Ils exigeront des changements de structures, notamment du système politique.

Depuis sa transition démocratique, la vie politique espagnole est régie par la constitution de 1978, rédigée sous l’impulsion d’un gouvernement franquiste avec l’aide du PSOE, de l’UCD (le parti de l’union centre), des nationaux basques et catalans et du PCC, le parti communiste catalan. Depuis, la constitution est restée un texte indiscutable, garant de la paix nationale entre les différentes forces politiques. Mais les cas de corruption qui touchent tous les partis qui se partagent le pouvoir depuis 34 ans permettent aux nouveaux partis de remettre en cause tout ou partie de la constitution.

 

Cela veut-il dire que l’Espagne va vers une réforme constitutionnelle ?

Il faut qu’il y en ait une. C’est un processus complexe car il faut un apport de tous les partis, y comprit du PP, qui recueille toujours un tiers des suffrages. Ensuite, il faudra un référendum. Le PP, bien qu’ils n’en parlent pas pour ne pas perdre de vote en Catalogne, prépare aussi sa réforme constitutionnelle. Ça sera la ligne rouge de Ciudadanos pour soutenir un gouvernement du PP, sinon ils ne pourront pas gouverner. Il en va de même si Ciudadanos en vient à pactiser avec le PSOE.

Marche de la dignité 2014 © Sarah Olsson

Marche de la dignité 2014 © Sarah Olsson

 

En se plaçant au centre de l’échiquier politique, le nouveau parti Ciudadanos apparait comme l’élément clef de la prochaine législature. Selon vous, peut-il gouverner ?

Cela dépendra de l’ordre d’arrivée. Si c’est le PP qui l’emporte, les deux partis pourraient gouverner ensemble mais Ciudadanos exigera le changement du système électoral et un plan d’action concret dans la lutte contre la corruption. En fait, Ciudadanos voudrait réformer le système électoral pour un système allemand : un système uninominal avec des listes régionales que garantissent la proportionnalité et rapproche l’élu du citoyen.
Cela dépendra aussi de la force du PSOE et de Podemos. Ce qui est possible en mairie ne le sera pas forcément au niveau national. Ce sera plus compliqué pour ces partis sauf sur les grands thèmes que sont la corruption, les fonctions politiques, et le cumul des mandats, sur lesquels ils sont d’accord avec Ciudadanos.

 

Dans cette réforme constitutionnelle, quelle place aura Podemos ?

Une réforme constitutionnelle ce n’est pas faire de la politique en rajoutant certains droits plus précis à la santé ou à l’éducation, par exemple, c’est fait pour établir les règles du jeu. Podemos doit intervenir certes, mais tout autant que les partis nationalistes pour essayer de résoudre le problème catalan.

Depuis le 27 septembre dernier, un bras de fer s’est déclenché entre la Généralité -le gouvernement catalan investit par le parlement catalan- et le gouvernement espagnol pour initier un processus amenant la Catalogne au statut d’état indépendant. Cette question est au cœur de la campagne.

 

Cette élection sera donc déterminante sur la question de l’indépendantisme catalan ?

A voir ce que le parlement espagnol pourra proposer aux Catalans… Cette offre devra se baser sur le statut de l’identité catalane, de son identité nationale, du contrôle par le gouvernement de catalogne de la langue, de l’éducation et de son financement.

 

Une réforme de la constitution pour faire un état fédéral satisferait-elle les nationalismes ?

Il manque un schéma de coordination entre les autonomies et le gouvernement central. On doit réformer le sénat, le système de délibération et reconnaitre les nationalités : Basque, Catalan, Canarie.

 

Il y a onze ans, une attaque terroriste faisait basculer l’élection à deux jours du vote. Les attaques du mois dernier vont-elles peser sur les élections de dimanche ?

En France et aux Etats Unis, il y a eu ce débat sur l’état d’urgence mais en Espagne après le 11 mars 2004, il n’y en a pas eu. Les Espagnols n’ont pas eu peur et n’ont pas perdu la tête. Il n’y a pas eu de discours anti-musulman comme dans le reste de l’Europe. L’état a donné plus de moyens à la police et aux services de renseignements mais il n’y a pas eu de mesure restreignant les libertés. Peut-être parce qu’il ne s’agissait pas d’une attaque suicide. La démocratie en Espagne a très bien contenu le terrorisme de l’ETA sans tomber dans la restriction des libertés.

 

 

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Thomas Durand
Journaliste en formation à Barcelone après des études en sciences politiques. Spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux et politiques.