L'homme, ce super-héros malgré lui - The Dissident - The Dissident

L’homme, ce super-héros malgré lui

Vers la fin des énergies fossiles. Photo DR

Vers la fin des énergies fossiles. Photo DR

La fin du monde carbone (et non pas la fin du monde)

Où l’on découvre que notre système économique basé sur la croissance s’est rendu complètement accroc aux énergies fossiles.

De manière schématique, faire fonctionner l’économie consiste à mettre en forme, déplacer, regrouper, disséminer, mélanger, séparer… des ressources afin de leur apporter de la valeur – qu’elle soit d’usage ou simplement d’échange – reconnue par nos sociétés. Toutefois, ce fonctionnement économique est tributaire d’un prérequis physique auquel on ne peut échapper. En effet, l’énergie étant par définition la marque de la transformation d’un système quel qu’il soit, celle-ci intervient nécessairement tout au long du processus de transformation de la matière. Par conséquent, si l’on veut obtenir un volume d’échanges de biens et services croissant (une croissance économique, donc), il devient nécessaire d’employer davantage d’énergie (figure 1).

Camés au pétrole, les humains ?

Ainsi, c’est bien notre économie toute entière – de notre assiette à notre système de santé, en passant par nos loisirs, notre éducation et nos transports – qui repose sur cette disponibilité énergétique. Certains s’imaginent sans doute que ce sont avant tout le progrès technique et le génie de l’espèce humaine qui ont permis de faire un “monde plein” (1), c’est-à-dire un monde dans lequel les individus peuvent avoir un travail qui ne les nourrit pas directement (à la différence des paysans que nous aurions été quelques décennies auparavant), tout en bénéficiant d’un confort inégalé dans l’Histoire, et jouissant d’une espérance de vie toujours plus longue.

Sans minimiser pour autant le progrès passé, force est de constater que c’est en réalité la disponibilité énergétique (un charbon abondant lors de la révolution industrielle, par exemple), alliée à l’innovation technologique (l’invention prodigieuse de la machine à vapeur, par exemple) qui permet de démultiplier la force des humains. Peu à peu, ceux-ci sont ainsi devenus des« super-héros malgré eux » : capables de se déplacer vite et loin, sans se fatiguer, de raser (littéralement) des montagnes, de creuser des tunnels sous la Manche, d’aller sur la Lune, d’ériger des bâtiments de plus de 500 mètres de haut, de faire le tour du monde en moins de 24 heures…

Par la même occasion, l’énergie, disponible en grandes quantités, immédiatement et à bas coût, a probablement favorisé le développement des droits humains, en particulier l’abolition de l’esclavage, qui était alors devenu moins “rentable” que le travail mécanisé.

Dessin de Tawfiq Omrane. www.teo-omrane.blogspot.com

Dessin de Tawfiq Omrane. www.teo-omrane.blogspot.com

Quand l’économie snobe la physique

Or, ce facteur de production sine qua non n’apparait pas explicitement dans les modèles macroéconomiques conventionnels, qui considèrent l’énergie comme un simple élément régi par la loi de l’offre et de la demande. En effet, la plupart des économistes continuent de soutenir que les ressources énergétiques se comportent comme toutes les autres ressources : lorsque l’une d’elle viendra à manquer, la loi de l’offre et de la demande entrainera naturellement sa substitution par une nouvelle ressource.

Malheureusement, si certaines sources d’énergie peuvent se substituer l’une à l’autre (par exemple gaz et charbon peuvent se substituer l’un l’autre pour alimenter les centrales de production d’électricité), il est un secteur où la substitution est extrêmement limitée, surtout à court terme. Le transport est en effet alimenté à plus de 95% par le pétrole liquide : présentant une densité énergétique très élevée, il occupe une position privilégiée dans ce secteur, et cela risque de durer encore de nombreuses années.

Ainsi, depuis que la démesure est devenue la norme, l’espèce humaine a organisé ses activités en faisant fi des contraintes spatiales et temporelles de notre planète, les échanges se sont globalisés, et le pétrole s’est faufilé partout. Tant que l’énergie mécanique ne représente qu’une infime partie du travail fourni, cette approximation est tout à fait valable, mais dès lors que le travail provient essentiellement d’un système “nourri ” à l’aide d’une matière épuisable, il est grand temps de revoir la copie ! Ainsi, contrairement à ce qui est écrit dans tous les manuels d’économie, l’énergie (et non le capital, sans elle inerte) se révèle être LE facteur essentiel de la croissance (2).

Un robinet capricieux

Heureusement, le pétrole « ça fait quarante ans qu’il y en a pour quarante ans », il n’y a donc pas lieu de se précipiter à repenser notre civilisation. Malheureusement, les choses sont plus subtiles qu’il n’y parait. Il est vrai qu’en se basant sur les réserves actuelles de pétrole, à consommation constante, il nous resterait environ quarante ans avant de voir le fond des réservoirs. Mais plus crucial pour notre économie que le volume des réserves, c’est en réalité le flux annuel de pétrole disponible qui est déterminant. Dès lors que le robinet ne permettra plus d’avoir de plus en plus de pétrole, nous aurons en effet de moins en moins de transports et de tout ce qui en découle, autrement dit de moins en moins d’économie. Dans un système économique basé sur la croissance, on appelle cela une récession, voire une dépression.

« Mais non, nous disent certains, nous avons le progrès pour nous aider ! » Les gaz de schistes, les sables bitumineux pour relancer la croissance ? Vraiment ?

(1) H. Daly, A further critique of growth economics. EcologicalEconomics, Issue 88, 2013, pp. 20-24.

(2) Gaël Giraud, « Le vrai rôle de l’énergie va obliger les économistes à changer de dogme », Le Monde, 19 avril 2014.

La suite dans l’épisode II.
Ugo Bessière
Ugo Bessière est diplômé de Sciences Po Grenoble et du Collège d'Europe de Bruges en politiques et administration européennes. Il travaille au Conseil Régional des Pays de la Loire sur les thématiques agricoles et économiques pour le groupe Europe Ecologie - Les Verts (EELV). Ugo est membre des associations Nantes en Transition et Virage Energie-Climat et un membre actif d'Alternatiba Nantes dont la prochaine édition est prévu les 19 et 20 septembre 2015.
Pierre Serkine
Pierre Serkine est ingénieur et économiste spécialisé sur la contrainte énergie-climat ainsi que dans les affaires européennes. Il travaille actuellement à Bruxelles, dans un partenariat public-privé européen dédié à l'innovation dans l'énergie. Il est également impliqué dans un projet entrepreneurial dans la digitalisation de l'énergie par et pour les citoyens.

Chronique - Episode I

Industrie, éclairage, chauffage, alimentation, audiovisuel, nouvelles technologies, transports, électroménager : trop longtemps nous avons été habitués à prendre pour acquis le travail des choses qui nous entourent. Au point d’en oublier l’essentiel : aucune de ces inventions ne fonctionne de manière autonome ! Si le système que nous avons érigé peut se maintenir, c’est grâce à un apport massif en énergie, que l’on obtient essentiellement à partir de l’exploitation de ressources fossiles.


Or, nous dit-on, ces ressources se font moindre. Pire, nous avons adopté un modèle de société qui est en train de piller la planète. Et si notre système marchait sur la tête ? Ce qui est sûr, c’est que la fin de l’ère des énergies fossiles abondantes et à bas prix pose la question de la viabilité de notre modèle économique basé sur la croissance. Une chronique en trois épisodes qui appelle à un changement radical de paradigme.