Et le prix Nobel du cynisme est décerné à ... - The Dissident - The Dissident

Et le prix Nobel du cynisme est décerné à …

Le prix Nobel du cynisme est décerné à ... (Photo AFP)

Pauvre Malala ! La jeune Pakistanaise défigurée par les talibans pour avoir voulu aller à l’école était en train de devenir la nouvelle coqueluche des télés américaines. Innocente, jeune, un destin tragique qu’elle est parvenue à surmonter pour finalement devenir l’icône de la défense des droits des femmes au Pakistan. Impressionnant oui, mais non. Les Norvégiens ont décidé de remettre le prix Nobel de la paix à une organisation tout à fait inconnue au bataillon : l’Organisation internationale pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC).

Attention, le comité Nobel le dit et le répète : ce n’est en aucun cas lié à la crise en Syrie ! Sous-entendu : « Non messieurs, nous n’instrumentalisons pas le prix Nobel de la paix pour servir de cyniques calculs politiques ». Cela tombe pourtant bien puisque le Conseil de sécurité des Nations Unies, sur proposition de l’incontournable présidentissime Vladimir Poutine (autre nominé pour le Nobel), s’entendait justement sur une confiscation des armes chimiques syriennes avant démantèlement. Et qui doit s’en charger ? L’OIAC. Ce n’est pas la première fois que le comité Nobel récompense des candidats « inattendus ». L’année dernière, l’Union Européenne recevait la prestigieuse récompense pour avoir parait-il garanti la paix sur le continent européen depuis sa création. A croire que la guerre en ex-Yougoslavie, le massacre de Srebrenica et les civils qui se faisaient tirer comme des lapins à Sarajevo n’ont jamais existé. Avant cela, c’était Obama qui était nommé Nobel de la paix, en 2009, en pleine occupation militaire de l’Irak et de l’Afghanistan. Mais, bien entendu, tout cela n’a jamais été politique.

Un dessin réalisé par Kianoush Ramezani : http://kianoushs.com/

Un dessin réalisé par Kianoush Ramezani : http://kianoushs.com

Dans les faits, la mission de l’OIAC reste quand même noble. Démanteler les arsenaux chimiques des états les moins recommandables de la planète (Russie et Etats-Unis en tête) part d’une bonne volonté. Cependant, au vu des actualités militaires de ces dernières années, on est en droit de se demander où était l’organisation. Les Syriens doivent aussi s’interroger. Décerner le Nobel de la paix quelques mois après l’utilisation par Bachar Al Assad de gaz sarin contre sa propre population, relève au mieux d’une naiveté touchante, au pire d’un cynisme politique carrément dément. N’est-ce pas justement parce que l’OIAC a très mal fait son boulot qu’Al Assad, ou l’Armée syrienne libre (ASL), a pu utiliser du matériel chimique contre des hommes, des femmes et des enfants, tous innocents évidemment, le 21 août 2013, dans ce que l’on appelle aujourd’hui le massacre de la Ghouta ?

Quand la Syrie testait ses jouets sur les populations noires du Soudan

De même, où était l’OIAC lorsque Bachar et son ami Omar El Béchir, président-dictateur du Soudan (pourtant membre de l’organisation depuis le 24 mai 1999), toujours en activité bien que recherché par la Cour pénale internationale pour ses exactions contre son propre peuple, testaient les armes chimiques syriennes sur les populations noires du Darfour, en 2004 ? Des scientifiques syriens avaient en effet profité de la guerre civile dans la région pour expérimenter, avec le feu vert de Khartoum, deux ou trois recettes maison sur des familles de civils non musulmans, alors même que des négociations de paix étaient en cours entre les différents acteurs du conflit. Les services secrets européens, et donc les gouvernements auxquels ils répondent, savaient. Le long cheminement de la Syrie vers le gaz sarin a toujours été connu et date d’il y a, au bas mot, une dizaine d’années. Personne ne s’en est jamais inquiété. Malgré la gravité d’une telle ascension, le massacre de la Ghouta a bel et bien eu lieu et a fait, selon Médecins sans frontières, 355 morts et plus de 3000 blessés en une seule nuit

Ne blâmons cependant pas trop l’OIAC, qui n’est finalement que ce que ses états membres les plus influents veulent bien en faire. On se demande d’ailleurs à quel jeu ils s’adonnent, ces braves gens-là. L’Union européenne, ancien Nobel de la paix donc, fait partie des principaux financeurs de cette organisation, tandis que l’un de ses poids lourds, l’Allemagne, s’est fait prendre en flagrant délit de vente à la Syrie de matières premières pour fabriquer du gaz sarin. L’UE à l’origine des morts de la Ghouta ? L’idée aurait sans doute fait son chemin si les Norvégiens du comité Nobel n’étaient pas passés par là pour distiller une autre « vérité ». Désormais, les médias et les citoyens ne retiendront qu’une chose : l’UE finance un organisme nobélisé chargé du démantèlement des armes chimiques dans le monde. Rien de politique, on vous dit.

S’ils pouvaient encore le faire, ils auraient sans doute applaudi la remise du prix Nobel à l’OIAC.

S’ils pouvaient encore le faire, ils auraient sans doute applaudi la remise du prix Nobel à l’OIAC.

Ces autres candidats qui l’ont dans l’os

En attendant, ce sont les autres candidats au prix Nobel qui doivent l’avoir mauvaise. Malala Yousafzai en premier lieu, qui n’aura pas su inscrire la détresse des siens dans l’histoire des médailles occidentales, malgré une campagne de communication signée Edelman, une de ces entreprises que personne ne connait mais qui manifestement organise la promotion des plus grandes marques (Starbucks, Microsoft, etc.) en vous bourrant le crâne de punch line marketing incessantes. T’en fais pas Malala, après tout tu n’as que 16 ans et le Nobel, il faut croire qu’il n’est réservé qu’aux adultes, quand il n’est pas confisqué par des mastodontes bureaucratiques. Peut-être qu’ils te le décerneront à ta majorité, ou bien post mortem après qu’un taliban t’ait offert un destin façon Massoud (ndlr : en 2001, deux djihadistes d’Al Qaeda avaient assassiné le commandant afghan dans un attentat suicide, après s’être faits passer pour des journalistes). Enfin, toi au moins tu as le prix Sakharov. Il y en a d’autres qui n’ont pas eu cette chance.

Denis Mukwege, médecin congolais spécialisé dans le traitement des femmes victimes de violences sexuelles. Photo Radio Okapi

Denis Mukwege, médecin congolais spécialisé dans le traitement des femmes victimes de violences sexuelles. Photo Radio Okapi

Denis Mukwege, par exemple. Ce gynécologue de 58 ans, directeur de l’hôpital Panzi à Bukavu, en République Démocratique du Congo, a fait l’objet d’une tentative d’assassinat en octobre 2012 parce qu’il avait pris la mauvaise habitude de soigner gratuitement les femmes victimes de viols dans le Sud-Kivu, une région malheureuse abonnée aux guérillas et aux massacres de civils. Déjà peu médiatisées, les exactions qui ont cours dans le nord-est du Congo auraient peut-être mérité un petit coup de projecteur à travers la bienveillance du Dr Mukwege.

Claudia Paz y Paz aurait également bien aimé faire parler de son combat. La procureure générale du Guatemala a fait de la lutte contre les barons de la drogue et la reconnaissance du génocide des indiens Mayas par l’ancienne dictature guatémaltèque, ses priorités. Hélas pour elle, il faudra se contenter d’une poignée de main avec Hillary Clinton.

Il y avait aussi Maggie Gobran, « Mama Maggie », une sœur copte égyptienne qui soutient les plus démunis quelle que soit leur religion ; John Onaiyekan, archevêque d’Abuja au Nigéria et ardent défenseur du dialogue entre chrétiens et musulmans ; Ales Bialiatski, dissident biélorusse et vice-président de la Fédération internationale des droits de l’homme, en prison dans son pays depuis 2011 pour fraude fiscale ; Lyudmila Alexeyeva, historienne russe et ancienne dissidente soviétique, qui fut emprisonnée en 2009, à 82 ans, par les autorités russes pour avoir participé à une manifestation pacifique du mouvement Stratégie 31 (ndlr : qui milite pour la liberté de réunion garantie par l’article 31 de la constitution de la fédération).

Cette liste n’est qu’un triste aperçu de ce qu’est la dissidence dans notre monde contemporain. La situation n’est déjà pas très belle, alors si on pouvait éviter que les rares distinctions censées revenir aux personnes qui risquent leur vie pour l’humanité et la dignité humaine, ne soient dévoyées, cela contribuerait à éviter que « le monde ne se défasse » (Camus) un peu plus.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.