Extrait des Microjubilations (Chroniques de la joie voyageuse, 2)

Rocher de Niobé sur le mont Sypile, en Turquie. Photo Flickr/Carole Raddato

Rocher de Niobé sur le mont Sypile, en Turquie. Photo Flickr/Carole Raddato

Mémoire des pierres

 

« Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus »
Louis Aragon

 

(Pour Clarisse G.-J.)

 

De simples correspondances de sens ou de sons – des images ou des paroles qui entrent en résonance, l’écho de formes imparfaites, la réminiscence heureuse – suffisent parfois à nous entraîner dans leur sillage. On voyage alors sur des traces impalpables, mieux que dans le temps confié à l’espace.

Un fossile posé depuis longtemps sur mon bureau me nargue. J’ai dû l’acheter dans la Kasbah des Oudayas, à Rabat. C’est tout le problème de la foi que nous mettons dans les objets que nous chérissons : nous leur permettons d’entrer dans notre maison comme ils sont entrés dans nos vies, par effraction. Nous les posons sur une étagère, sur une table de chevet, sur un petit meuble bas. Nous ne les remarquons plus, jusqu’au jour où nous les oublions. Les factures et les feuilles de remboursement de la Sécurité sociale s’accumulent à proximité. Un jour, nous soulevons le beau fossile que nous transformons en presse-papier. Quelque chose nous chatouille la mémoire, nous titille l’âme. Nous fronçons des sourcils perplexes. À peine le temps d’y penser que nous ne savons déjà plus d’où il vient.

Celui-là, je me souviens pourtant d’avoir interrogé longuement l’homme qui me le vendait. Son image se confond dans ma mémoire avec celle du marchand de petits chevaux en onyx blanc, que j’ai dû croiser dans la vieille ville de Casablanca. Il avait un turban enroulé autour du crâne, un visage aux traits fiers et creusés, une barbe de trois jours, des mains de seigneur. Rien que d’y penser m’oblige à faire défiler la galerie des aventuriers du désert. Saint-Ex et Rimbaud, Monfreid et Kessel veillés par Corto Maltese se débattent avec leurs montures et leurs chameliers. L’un songe à son avion mal amerri dans le sable qui est un océan pour les petits princes. L’autre à sa cargaison d’ivoire qu’il faut mener à bon port, puisque la poésie ne compte plus. Le troisième est tombé en panne et rêve d’essences sous les étoiles.

les objets que nous chérissons : nous leur permettons d’entrer dans notre maison comme ils sont entrés dans nos vies, par effraction

Je sais bien que la corne de l’Afrique où l’on a trouvé le squelette de Lucy qui se défait depuis 3 millions d’années, que l’Abyssinie dans laquelle s’enfonçait le poète aux semelles de vent, que le Yémen de Fortune carrée, n’ont rien à voir avec le Maroc d’où vient mon fossile. N’empêche : la magie des noms suffit à susciter l’emportement des correspondances secrètes. Me voici déjà en train de méditer sur le point oméga de Teilhard de Chardin, ce mystique passionné de paléoanthropologie qui trouvait toujours le moyen de tout concilier, les études scientifiques de géologie et les recherches jésuitiques de théologie, les chinoiseries de la « croisière jaune » de Citroën en 1931 et les méditations sur la pellicule de pensée qui entourerait la Terre, l’extase et la raison, la matière et l’esprit.

Mais revenons à mon fossile marocain. C’est une sorte d’ammonite géante, qui fait la taille d’une belle main d’homme. Elle est coupée transversalement, polie de telle sorte que l’on peut distinguer parfaitement et caresser séparément chacune des spirales qui n’en finissent pas de s’enrouler. De quel désert, de quel massif, de quelle montagne vient-elle ? Je ne le saurai sans doute jamais. Mais elle n’est pas artificiellement sculptée, elle paraît à mon œil, certes profane, aussi authentique qu’on peut l’être à cet âge. Et quand je la regarde, des millions d’années défilent sous mes yeux. Je ferme les yeux pour mieux l’écouter, comme faisait ma grand-mère quand elle collait à son oreille le pavillon des coquillages du Dahomey pour entendre la mer crier sa fureur et sa joie.

Je pense à une autre merveille. Une minuscule ammonite, à peine plus grande qu’une pièce de deux euros, celle-là, qui reste rangée dans la boîte aux plus étroits secrets. Nul ne peut plus me décrire sa provenance ni sa destination. Elle traverse obscurément le temps comme font tous les objets sacrés. Je ne la sors même plus de la boîte aux mirages. Je ne fais que l’invoquer en pensée. Les pierres entre elles communiquent dans ma nuit comme je tente de communiquer avec les mots que je dépose sur mon écran, page après page, minuscules échardes réchappées de mon propre miroir.

Mamy Paule aimait les pierres polies comme des œufs de lumière, les choses artificielles que les hommes font avec les choses naturelles. Je parle, moi, des pierres qui coupent les doigts, des pierres vivaces et presque vivantes que l’on trouve au pied de la montagne dite des Français, vers Diego-Suarez, au nord de Madagascar. Là, je m’arrêtai un jour au bord d’une route. Un vieillard presque aveugle offrait aux passants ses trésors de quartz et d’immortalité. Son fils – ou était-ce son petit-fils, je n’aurais su le dire –, tenait un grand bâton auquel s’accrochait une bête qui tenait à la fois du caméléon et de l’iguane : une sorte de dragon miniature. C’était une canne faite d’un bois noueux qui ressemblait à un sceptre entre les mains de l’enfant habillé de loques. J’achetai un morceau de quartz rose, friable et doux comme la lumière battant sous la fontanelle d’un nouveau-né.

Je le contemple maintenant, à moins qu’il ne m’observe à son tour. Un morceau d’univers enclos dans ma paume. Je le soupçonne, à la nuit tombée, dans le salon silencieux, de murmurer de très anciennes mélopées. De dialoguer avec cette pierre grise et cendreuse dont je m’emparais discrètement un jour en me baissant vers la terre de Birkenau. Les pierres connaissent des secrets que les morts se répètent de génération en génération, composés d’atomes indivisibles et de constellations gelées.

la magie des noms suffit à susciter l’emportement des correspondances secrètes

Le poète Roger Caillois, qui a donné l’un des plus beaux livres sur les pierres, vaguement scientifique et plus sûrement onirique, le disait joliment : « Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. […] Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. »

Dans une grotte slovène, la petite fille que j’étais contemplait ses premières stalactites. L’endroit s’appelait Ljubljana. Je ne comprenais pas comment des gouttes mortes pouvaient rester suspendues au plafond. Cette roche pleine de poignards tombés à l’envers m’effrayait. Je cherchais les dieux qui les avaient jetés d’en haut, les monstres d’en bas qui avaient stoppé leur chute, les figeant en l’air à quelques mètres du sol. J’étais au creux d’une bouche allégorique, entre ces dents qui pouvaient à tout instant se refermer sur moi. Le froid, l’obscurité, le faux silence exacerbé par la peur conjurèrent ma toute première représentation de l’enfer. Je tire peut-être de là l’une de mes très rares phobies, celle de l’enterrement vivant – mais c’est aussi parce que j’avais trop lu Edgar Allan Poe. Les petits enfants n’aiment ni la pierre qui suinte ni la terre qu’on referme sur la vie qu’on leur promet.

J’aurais pu détester les pierres, je me contentai longtemps de les ignorer – jusqu’à l’amoureuse ammonite. Depuis, je les respecte et parfois leur parle. Sait-on seulement si certaines d’entre elles n’abritent pas une âme nervalienne, ou la captive d’un quelconque sort ? Chaque galet me raconte une histoire. Et dans le ressac lancinant des vagues, je me souviens de la malheureuse Niobé, fille de Tantale dans la mythologie grecque : transformée en rocher pour avoir trop vanté la beauté de ses enfants devant les dieux jaloux, on dit qu’elle continua de pleurer et qu’une source coule désormais de ce qui fut ses yeux, tout en haut du mont Sipyle, dans les parages de l’actuelle Izmir. C’est dans les jardins de la villa Médicis à Rome qu’on peut encore la retrouver, près de ses enfants rassemblés, les doux Niobides stupéfaits de devoir éternellement fuir la mort. Les moulages d’antique retrouvent parfois la splendeur cosmique des jets telluriques qui forgent les montagnes – la tendresse et la peur, en plus ; car l’homme qui leur donna forme savait qu’il durerait moins que la roche.

Des années après que je me fus réconciliée avec les pierres grâce à l’ammonite, je tombai en arrêt devant une météorite de fer, au muséum d’Histoire naturelle d’Oxford. Avec ma filleule, ses quatre ans et demi, et sa capacité sans bornes d’émerveillement, nous avions tourné autour de l’immense masse de métal sans oser y porter la main, quand bien même un panneau nous y invitait.

L’étrange timidité que nous éprouvons devant ces reliques de l’espace s’explique peut-être par notre peur panique du temps qu’elles prétendent avoir nargué, quand nous savons à peine le supporter. J’en étais là de mes réflexions, quand je vis Clarisse partir en courant vers une autre partie de la salle, puis babiller devant une chose que je distinguais mal. Je m’approchai, pour constater qu’elle caressait… une énorme ammonite, non plus de la taille de mon pouce, non plus de celle de ma paume, mais de celle d’une immense roue cette fois.

Le monde recommençait : un autre enfant souriait devant un autre fossile. La boucle était bouclée – furtivement, je rassemblai mes souvenirs et son avenir. Les paupières closes, je savourai la magie de cet instant comme une très ancienne sorcière aurait pu le faire devant un antique menhir. Les vieilles pierres de mes jeunes rêves défilaient sous mes yeux : pierres moussues d’un petit ruisseau qu’on appelait Lumensonesque, pierre phallique de l’île de Groix, pierres ajointées des Incas, pierres astronomiques du Brú na Bóinn irlandais, pierres zoomorphes de Cappadoce, pierres gravées d’Azerbaïdjan, pierres métaphysiques d’Égypte abritant des momies à n’en plus finir. Toute ces grandes pierres, et notre pauvre chair.

Je cherchai l’étage des coquillages. Je voulais trouver la conque par où l’on entend la mer qui gronde. Je pris Clarisse par la main, ou peut-être fut-ce l’inverse.

Est-ce ainsi que les femmes voyagent, et au loin leurs enfants les précèdent ?

Adeline Baldacchino
Adeline Baldacchino est écrivaine et magistrate à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de "Max-Pol Fouchet, le feu la flamme", (Michalon, 2013), "La Ferme des énarques" (Michalon, 2015) et "Celui qui disait non" (Fayard, 2018). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.