Felwine Sarr : « Parler de développement, c’est mettre l’Afrique à la remorque »

Felwine Sarr. Photo Antoine Tempé

Felwine Sarr. Photo Antoine Tempé

Avec Afrotopia paru en mars aux éditions Philippe Rey, l’essayiste sénégalais Felwine Sarr propose des solutions concrètes pour une Afrique nouvelle. The Dissident revient avec l’auteur sur cette utopie africaine

The Dissident : Felwine Sarr, où en est le continent africain aujourd’hui?

Felwine Sarr : Ces dernières décennies, le continent a été sommé de marcher sur les sentiers du développement économique, de la démocratie. Il y a un certain nombre d’injonctions civilisationnelles issues de l’Histoire politique, culturelle et économique d’autres peuples. Le continent se dit qu’il faut rattraper une multitude de retards, mais sur des frontières qu’on lui indique. C’est à dire qu’il n’y a pas une vraie réflexion théorique sur le projet de société. Il n’y a pas de vraie production de catégories conceptuelles pour créer un futur issu des histoires singulières du continent. On pense souvent que le problème c’est le retard économique, la démocratie représentative. Je ne crois pas. L’un des problèmes, c’est de faire en sorte que les indépendances soient une rencontre féconde avec nous-mêmes. Qu’on réfléchisse à quel type de société on veut mettre en œuvre. Quel type d’équilibre entre les différents ordres économiques, politiques, culturels. Quel type de propositions on se fait à soi-même comme finalité de l’aventure sociale ?

 

L’Afrique doit changer son regard sur elle-même.

Afrotopia, de Felwine Sarr, aux éditions Philippe Rey.

Afrotopia, de Felwine Sarr, aux éditions Philippe Rey.

Il faut accepter sa propre Histoire et assumer le continent tel qu’il nous est donné. Il est le produit de son Histoire ancienne et récente. Il y a ce travail à faire de simple acceptation de son Histoire et de ses dynamiques. Il faut avoir une vision de son propre avenir, le rêver, le conceptualiser. On ne peut pas continuer à naviguer à vue, à être soumis aux multiples injonctions des différents ordres. Ne pas avoir une vraie réflexion sur comment faire pour établir les sociétés qu’on veut instaurer. Cette réflexion peut se faire en dehors des mots-clés, des mots-valises qui sont censés représenter la marche des sociétés actuelles.

C’est à dire ?

Développement est le plus gros mot-valise. Au lendemain des indépendances, les pays avaient un droit à l’auto-détermination qu’ils ont perdu. Au lieu de parler de Sénégalais, d’Ivoiriens, de Nigériens… On parle de « pays sous-développés ». Toute la réalité est résumée en une expression qui se fonde sur des critères économiques niant absolument toutes les autres dimensions de la vie humaine et sociale. C’est une vision « réductionniste ». Les pays se sont mis en tête ce sous-développement. C’est à dire de vouloir ressembler aux sociétés occidentales, américaines, du XXème siècle. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas répondre au projet social, aux besoins économiques, biologiques, physiologiques, des peuples. Mais le vocable, la téléonomie qui est censée exprimer la marche d’un corps social va largement au delà des questions économiques.

Il faut donc s’affranchir de formes de néo-colonialisme qui sont toujours à l’œuvre..

C’est toujours une volonté occidentale d’inscrire les choses dans sa propre Histoire, de mettre à la remorque de sa propre Histoire : nous avons achevé une forme d’organisation sociale. Toutes les sociétés qui ont des formes d’organisations différentes des nôtres, on les nomme « sous-développées ». Les concepts sont importants parce qu’ils ont des soubassements, des implicites. On nie la différence et on les inscrit dans un rapport hiérarchique. On les somme de devenir « comme nous », d’« être comme ». En devenant comme nous, on accède à la dignité. C’est inscrire les autres dans sa narration, son récit. C’est une proposition qui semble généreuse, puisqu’elle est censée aider les gens dans la difficulté, la pauvreté. C’est difficilement contestable puisque le « développement » réussit le tour de force de se poser comme un mot-fétiche qui résume les aspirations vertueuses des individus. Ce n’est pas vrai. C’est un modèle de l’Occident au XXème siècle qui répond à des besoins spécifiques. On peut s’en inspirer mais ce n’est pas une finalité applicable à tout le monde. Tous les groupes humains depuis la nuit des temps ont trouvé des formes pour répondre à leurs besoins.

 

Vous dites que les ferments de cette afrotopie sont dans les usages qui existent déjà, comme la Teranga, c’est à dire le sens de l’hospitalité au Sénégal.

Réinterroger le rapport à son Histoire, à sa culture, à ses temporalités. Il y a des notions qui expriment le vivre-ensemble, des finalités de l’aventure sociétale : le cousinage à plaisanterie, le lien social… Des valeurs civilisationnelles qui sont présentes et qui attestent d’une capacité de rebond et de résilience face aux chocs de l’Histoire. Il faut tourner le regard vers soi-même en se demandant qui on est. Comment on vit. Quel est le sens que nous donnons au vivre-ensemble ? À partir de là, tenter de se projeter dans un avenir. Il faut une élaboration symbolique à partir de ce qui est déjà là. L’économie c’est important, mais au-delà il faut proposer un modèle de société qui rééquilibre les choses. Qui réaffirme que telle valeur, comme la Téranga, est fondamentale, et apporter une réflexion autour de ça.

Cela passe aussi par la revalorisation des économies locales.

En Afrique, ce sont des systèmes dit mutualistes. Il y a une économie formelle et une économie informelle. L’économie informelle nourrit le continent. 70% des revenus, de la richesse. Ces économies se fondent sur des socio-cultures qui ont des significations. On les qualifie d’informelles en les comparant négativement à l’économie formelle. Tout ce qu’on sait faire, c’est prélever des taxes au lieu de se demander quels sont les ressorts de ces économies. Sur quoi elles se fondent. Quelles dynamiques peut-on exploiter pour les rendre exponentielles ? Est-ce qu’on n’est pas dans le moteur de l’agir économique endogène que ces gens ont produit ? Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose à aller voir de ce côté là ? Il faut l’honnêteté intellectuelle d’arrêter de concevoir que tout ce qui se produit en dehors de l’économie formelle n’a pas de valeur, ne créera pas de richesses importantes. Cette économie informelle se fonde sur le relationnel, sur la base de relations authentiques entre les individus. Sur cette relation authentique, on fonde une relation économique. Quand on regarde l’anthropologie économique, on se rend compte que l’économie c’est d’abord un lien social entre les individus. Comme chez les Mourides, la confrérie de la ville de Touba, qui est la deuxième ville économique du Sénégal. Comment créer une économie rationnelle qui est la charpente d’une économie matérielle florissante?

Mais est-ce possible avec des États qui sont plus ou moins liés aux programmes dictés par la Banque mondiale et le FMI ?

Les indépendances africaines ont eu lieu dans les années 60, mais  le processus de décolonisation n’a pas été achevé. Ce qui a été institué pendant 500 ans, les rapports de domination coloniale à partir des XVème et XVIème siècles, ne se défait pas en 50 ans. C’est un processus au long cours. Il faut en avoir conscience pour le mener à terme. L’indépendance économique est fondamentale, le fait de pouvoir opérer ses choix. Le rapport au FMI, à la Banque mondiale, est moins déterminant qu’on ne le pense. Dans les années 80-90, il était très fort. Aujourd’hui, certains États appliquent ces programmes s’ils le souhaitent. D’autres sont moins libres, plus contraints. Je dirais que cette contrainte est négociable. Beaucoup plus négociable qu’à l’époque des ajustements structurels. Il s’agit de faire preuve de souveraineté économique, de faire des choix et d’assumer les conséquences. Y compris celle de ne pas avoir accès à des prêts quand on estime défendre une bonne option. Le Botswana sur la question agricole était contre les options de la Banque mondiale. La Banque a retiré ses sous. Dix ans après, la Banque est revenue pour dire : « Vous aviez raison ! Et nous conseillerons aux pays voisins de faire comme vous. »

Qu’en est-il de la question des migrants ? Les zones rurales sont désertées…

Il y a plusieurs ressorts à cette crise migratoire. Des gens quittent des campagnes pour aller en ville à cause du manque d’activité économique. Mais aussi à cause du poids de certaines traditions. Il y a aussi une volonté d’écrire une aventure individuelle, de faire sa vie en tant que récit. Ne pas être dans la détermination du nous. Cette histoire individuelle s’écrit dans l’histoire des migrations. Les gens ont envie d’aller ailleurs pour être eux-mêmes et vivre la vie qu’ils ont choisi. Ensuite, il y a des facteurs globaux qui interviennent. Mais quand je regarde ces jeunes qui économisent, accumulent parfois jusqu’à 1 million de francs CFA pour acheter une place auprès d’un passeur, je me dis que ce ne sont pas les plus démunis. Grâce à la famille, les amis, ils ont réuni un petit capital pour cette entreprise d’émigration. Ça veut dire qu’ils n’ont plus la foi. Ils ne croient plus dans leurs possibilités. Le rapport psychologique est important. Ils sont convaincus qu’il n’y a pas d’avenir. Tant que nous tenons ce discours apitoyé sur nous-mêmes, c’est normal qu’une partie de notre jeunesse pense que son avenir n’est pas sur le continent. Alors que, rationnellement, ils auraient pu trouver des espaces d’opportunités.

Vous évoquez aussi, comme Achille Mbembe, l’idée de repenser les espaces.

Avant la balkanisation avec la Conférence de Berlin en 1884, le continent était un libre espace de circulation. Les peuples africains ont énormément circulé. Ils étaient dans des lieux et non des territoires. Les lieux ont un rapport mouvant avec la configuration des différents espaces. Comment, pendant la saison sèche, un berger peul traverse une frontière, un fleuve. Rien n’empêche de repenser des espaces beaucoup plus étendus que ceux dans lesquels les peuples sont confinés. Retrouver les espaces que configurent les empires dans lesquels les gens ont vécu pendant des siècles, reconfigurer des unités culturelles. Il y a énormément de place pour repenser la manière dont on occupe les espaces du continent. Pour cela il faut que les élites aient cette conscience panafricaine qui dépasse les hymnes nationaux ou les petites souverainetés.

Dans le livre, vous évoquez l’exemple de Bousso Dramé, cette lauréate du concours d’orthographe qui en 2013 a préféré ne pas avoir de visa pour la France, en réaction à l’attitude d’un employé du consulat de France à Dakar. Ressentez-vous le fait que la nouvelle génération exige une autre relation avec l’Occident ?

Il y a une rupture générationnelle. Je pense que la génération des trentenaires, quarantenaires n’a pas le même rapport à l’Occident. On n’a pas vécu la même Histoire. La frange la plus instruite de cette génération n’a pas de rapport de verticalité. Ils ont vécu ou étudié dans différents endroits dans le monde. Ils ont fait les mêmes études que les autres. Fondamentalement, ils ne sont plus dans le mythe de l’homme blanc. Dans leur psyché, ils n’ont pas les pathologies que certains de leurs aînés ont. Au Sénégal, on a un président, Macky Sall, qui est né en 1961, après les indépendances. Il n’a pas vécu le temps colonial. Ça veut dire qu’il devrait avoir un rapport à l’Occident beaucoup plus libre et plus autonome.

Ce n’est donc pas le cas?

Il pourrait faire mieux, aller plus loin.

Il y a aussi la question de la société civile, les mouvements citoyens Y en a marre au Sénégal, Génération change au Cameroun…

Plus les société civiles sont fortes, mieux elles exercent un contrôle citoyen sur l’action politique. Plus elles imposeront aux politiciens une certaine attitude. Au Burkina Faso, avec le mouvement du Balai citoyen il y a eu un travail au préalable de conscience politique, d’éducation. Il y a des préalables pour faire émerger une société civile forte qui influe sur la marche de la cité. Il y a des balbutiements dans des pays, mais c’est encore très dur. En République démocratique du Congo (RDC), au Congo-Brazzaville, on voit bien que des mouvements de la société civile veulent que les choses changent. Mais que les régimes en place ont encore un grand espace de contrôle. C’est lié à l’Histoire singulière de ces pays et aux problèmes liés à leurs ressources. On a découvert récemment du pétrole et du gaz au Sénégal et je me demande si ce n’est pas le début des ennuis !

Vous êtes enseignant à l’Université Gaston Berger à Saint-Louis-du-Sénégal, qui a bonne réputation. Pour autant, le discours qui consiste à dire que les États africains ne misent pas assez sur l’éducation est répandu.

C’est une question difficile. Il y a la dimension de répondre à l’éducation de base pour que les gens aient des outils. Mais aussi la réflexion sur le type d’université en rapport au type de société que l’on souhaite. Ces dix dernières années, les gouvernements pour avoir des taux de scolarisation élevés et répondre aux programmes de la Banque mondiale ont construit des écoles, des lycées. Il y a eu des grands progrès dans la scolarisation, dans l’instruction primaire et secondaire. On est dans des taux qui tournent autour de 80% avec des disparités. Il y a un discours de certains pays sur l’importance de l’enseignement supérieur, de l’innovation technologique, du capital humain, du savoir. Qu’une économie basée sur le savoir génère des ressources importantes. Sauf que même s’il y a des efforts en termes d’infrastructures, il n’y a pas une véritable prise en charge de la question de l’enseignement supérieur. Il n’y a pas de questions de fond sur le type d’université qu’il nous faut pour répondre à nos besoins sur le marché du travail. Transmettre un capital culturel est important pour la reconquête de notre estime. Enseigner nos histoires, nos savoirs endogènes, nos civilisations pour inculturer le savoir, se le réapproprier. ces savoirs ont permis aux sociétés africaines de vivre, de survivre, de s’inscrire dans la durée. Tant qu’il n’y a pas une révolution des contenus épistémologiques au sein de nos universités, elles ne seront pas vraiment des outils de l’émancipation. Elles continueront à être des instruments de la domination tant qu’elles continueront à ressasser et reproduire des contenus qui, dans les sciences humaines et sociales, doivent absolument être repensés. En dehors des statistiques sur le nombre de jeunes que l’on forme, on doit se saisir de l’enjeu du travail sur les contenus.

Qu’en est-il du traitement des cultures africaines dans ces programmes pédagogiques ?

À Gaston Berger, on doit être la première université ouest-africaine à avoir créé une faculté des civilisations, des arts et des cultures qui fait une place de choix aux cultures africaines locales et tente de les réintégrer dans le même corpus. Il y a aussi un département de langues africaines où l’on enseigne le wolof, le peul, l’haoussa, les langues, les littératures… Il y a un département des arts et des cultures qui intègre le patrimoine culturel et donne une dignité dans son enseignement avec des programmes qui vont jusqu’au doctorat.

Sur quoi envisagez-vous d’écrire ensuite ?

J’ai des romans en chantier. Un second essai en économie dans lequel je demanderai à des économistes africains hétérodoxes de raconter les économies en faisant des efforts de théorisation économique, sur la base d’exemples clairs et précis. Ça montre qu’on peut refonder les cadres épistémiques de l’économie. Que l’Afrique repousse les limites de l’économie actuelle.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.