Le féminisme : une dissidence ? - The Dissident - The Dissident

Le féminisme : une dissidence ?

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Des militantes saoudiennes ont annoncé dimanche qu’elles entendaient prendre le volant le 26 octobre dans le cadre d’une campagne lancée sur internet pour braver l’interdiction faite aux femmes de conduire dans ce royaume ultraconservateur. Nous sommes en 2013.

En Europe, les femmes, et aussi des hommes, militent pour l’égalité des salaires, le partage des tâches domestiques, contre le sexisme dans la publicité, les stéréotypes dans l’éducation… On parlera d’engagement contre les discriminations sexuelles ou de genre. Les dénoncer ne comporte, ici et maintenant, pas trop de risques, sauf à s’appeler Femen et outrepasser le politiquement correct de la revendication féministe. Quel sort sera réservé aux soeurs saoudiennes ?

Autre lieu, autre époque : à Paris, dans l’ancien régime et jusque sous la Révolution Française, Olympe de Gouges, militait pour l’égalité des droits civiques et politiques entre les deux sexes ainsi que pour l’abolition de l’esclavage, sous la menace d’une société patriarcale et colonialiste. Elle fut guillotinée le 3 novembre 1793. Cette même année, toute association politique féminine était interdite par la Convention. Outre manche, une certaine Mary Wollstonecraft osait alors assimiler le mariage à la prostitution. Un point de vue qui sera repris au XXème siècle par Simone de Beauvoir. Dans l’Antiquité, Hypatie d’Alexandrie, mathématicienne et philosophe agnostique, modèle de hardiesse intellectuelle et conquérante de la liberté de pensée, était tuée à coups de tessons et démembrée par une foule fanatisée de moines chrétiens.

Refuser la soumission à un statut

Le féminisme peut être vécu et interprété de différentes façons, selon les époques, les générations ou l’aire géopolitique où il s’exprime. Je vois, pour ma part, un point commun à ces diverses figures féminines qui ont jalonné l’Histoire. Celui de la dissidence : refuser l’ordre établi, la soumission à un statut et à des rôles assignés par une société structurée par des relations de domination. La dissidence est la décision de ne pas, de ne plus reconnaître la légitimité de l’autorité : ici, celle du roi, du père, du mari, du curé, de l’imam ou du grand-frère. Et donc, de s’en affranchir. Le féminisme comme dissidence peut prendre différentes formes : il peut s’extérioriser par la lutte politique. Il peut aussi être davantage intériorisé par le choix d’une intimité qui ne s’inscrit pas dans les cadres définis socialement. Cette dissidence fera face dans l’un et l’autre cas à des réponses graduées selon le lieu ou l’époque où elle s’exprime mais pouvant aller jusqu’à l’ostracisme, la mise au ban d’une communauté, la violence psychologique ou physique exercée par le groupe dominant.

Quand le féminisme s’inscrit dans la dissidence, il essuie les revers des hommes, inquiets pour leur suprématie, mais des pressions plus insidieuses encore de la part des femmes elles-mêmes, qui reproduisent inconsciemment les modèles traditionnels, assimilant jusque dans leur corps la hiérarchie instaurée depuis des siècles entre la valeur symbolique du féminin et du masculin. Admettre cette soumission volontaire ne va pas de soi. Vouloir s’en défaire peut revêtir un coût social que nombre d’entre nous ne veulent pas ou ne peuvent pas assumer. Il y a toujours un prix à payer dans la dissidence, quels que soient les actes posés ou les pensées exprimées. Les féministes d’hier et d’aujourd’hui sont à juste titre des dissidentes. Certaines ont dû et doivent encore faire preuve de courage et de résistance pour ne pas plier sous les jougs politiques et religieux de leur environnement.

Les grandes absentes de l’Histoire

Nombreuses sont celles que la mémoire collective a négligé. A lire nos manuels scolaires, les femmes ne semblent pas entrées dans l’Histoire. Au mieux, elles font office de figurantes. Comme le notait Virginia Woolf, « nous ne savons rien d’elles, excepté leur nom, la date de leur mariage, le nombre d’enfants qu’elles ont portés ». Les quelques femmes dont on retient le nom aujourd’hui se comptent sur les doigts d’une main. Le nom de nos rues reste inlassablement masculin. Seule une « grande dame » a eu le privilège d’être panthéonisée… Marie Curie.

Jusque dans la caricature de Tony Gouarch illustrant ce nouveau webzine qu’est The Dissident, les hommes restent omniprésents. Pourquoi ? Non par manque de volonté pour faire aux femmes la place légitime qui leur revient, mais, il est vrai, qu’hormis les initié-es de l’histoire du féminisme et des résistances, qui reconnaîtrait spontanément ces visages parmi ces quelques exemples :

Hypatie d’Alexandrie, Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft mais aussi d’Artémisia Gentileschi, Harriet Toubman, Maria Desraimes, Louise Michel, Hubertine Auclair, Marguerite Durand, Alexandra David-Néel, Hoda Chaaraoui, Anaïs Nin, Anne-Marie Schwarzenbach, et même plus près de nous, le visage de Germaine Tillion, Miriam Makeba, Lucie Aubrac, Wangari Muta Maathai, Elena Georguievna Bonner ou Joumana Haddad ?

Elles ne furent pas toutes des féministes autoproclamées ou reconnues comme telles mais toutes ont lutté, combattu, résisté à leur manière, en tant que femmes sur une scène publique où l’on ne les attendait pas en dissidentes. Puisse The Dissident leur rendre hommage et leur offrir un espace dans ses colonnes pour que ces grandes dames prennent place dans nos mémoires et nourrissent nos rêves.

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Photo à la Une : des manifestantes enlèvent leurs soutiens-gorges à San Francisco, en 1969. photo Corbis, PBS

 

Stéphanie Rabaud
Sociologue, diplômée de l’université Rennes II et de l’Institut d’Etudes du Développement Economique et Social de Paris I Panthéon Sorbonne. Stéphanie a travaillé d’abord en tant que journaliste pour la presse quotidienne régionale, puis comme chargée d’études socio-anthropologiques en Afrique sub-saharienne. De retour en France, elle a occupé des fonctions dans les ressources humaines avant de diriger aujourd’hui un think tank territorial à Nantes.