Fièvres : un conte qui magnifie la banlieue - The Dissident - The Dissident

Fièvres : un conte qui magnifie la banlieue

Fièvres, réalisé par Hicham Ayouch, dans tous les bonnes salles à partir du 29 octobre. Photo La 25ème heure

Fièvres, réalisé par Hicham Ayouch, dans tous les bonnes salles à partir du 29 octobre. Photo La 25ème heure

Après Fissures en 200ç, le réalisateur Hicham Ayouch sort en salles Fièvres, un conte urbain dans un 9-3 loin des clichés du film de cité, produit par la 25ème heure et dont The Dissident est partenaire. L’histoire de Benjamin, enfant non désiré par son père, qui vient bouleverser la léthargie de sa famille maghrébine…

The Dissident : D’où vient cette notion de Fièvres ? Quand on voit le film on ressent surtout le malaise des personnages.

Hicham Ayouch : Les personnages n’arrêtent pas d’osciller entre des états émotionnels très forts tout au long du film. C’est ce que l’on ressent quand on est fiévreux : passer du froid au chaud. Avoir mal à la tête, frissonner, se sentir endormi et complètement abattu. Le titre est au pluriel parce qu’aucun personnage n’est épargné par ces assauts de fièvre.

Vous êtes à la fois français, marocain, juif et musulman. Cette diversité influence-t-elle votre cinéma ?

Je vois mon identité comme une et indivisible. La somme de ces entités fait ce que je suis. Je ne sais pas si ça transparaît dans le film. En tout cas, pas de façon consciente. Je mets toujours beaucoup de moi dans mes long-métrages, dans mes personnages ,même si ce ne sont pas des situations que j’ai vécues. Ma manière de penser le monde se retrouve dedans, à un moment ou un autre.

D’où vous est venu ce scénario ?

Je serais incapable de le dire. C’est une histoire qui m’est tombée dessus. Je l’avais en tête. Elle ne voulait pas partir. On a toujours plein d’idées. Certaines partent et d’autres s’accrochent. Celle-là s’est accrochée. Comme je m’endormais et me réveillais avec, j’ai senti qu’elle valait le coup. Je me suis battu avec mon équipe pour pouvoir la concrétiser.

Didier Michon, qui joue le jeune Benjamin, est une révélation. Comment l’avez-vous repéré ?

Une amie a lu mon scénario et m’a dit: « J’ai un petit dans mon quartier. C’est le personnage. » Didier Michon habite dans le quartier des Courtillières à Aubervilliers. On a fait un premier test chez lui. Je l’ai trouvé très bon. J’ai continué à chercher. Après, il m’est apparu comme une évidence que c’était lui. Je l’ai testé une deuxième fois en lui demandant des choses plus compliquées, plus précises. Il n’y arrivait pas toujours. Mais j’ai vu qu’il se donnait à fond. La certitude est devenue une évidence. Il a fait un super boulot. S’il continue comme ça il a tout pour faire une très belle carrière d’acteur.

Ça a du être une belle reconnaissance pour lui de recevoir un prix d’interprétation des mains de Martin Scorsese au Festival international du film de Marrakech

Slimane Dazi et Didier Michon ont eu ensemble ce prix d’interprétation. Au moment où Didier a rencontré Scorsese il ne savait pas qui c’était. C’était un jury de dingo. A part Scorsese il y avait des cinéastes comme le germano-turc Fatih Akin, l’italien Paolo Sorrentino, le sud coréen Park Chanwook. Que des maîtres ! Un mois et demi après j’ai emmené Didier voir « Le loup de Wall Street » pour qu’il sache qui lui avait remis le prix. On était tous très contents que de tels maîtres récompensent nos acteurs. C’était un grand honneur pour tout le monde. On a eu beaucoup de belles émotions là-bas.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’engager Slimane Dazi, qu’on a vu dans Rengaine ?

Je connaissais le travail de Slimane Dazi. Chaque fois que je l’avais vu, je l’ai trouvé excellent. Mais je n’ai pas pensé à lui tout de suite. J’imaginais un personnage plus jeune. Mon amie Aicha Belaidi, directrice du très bon festival Les pépites du cinéma, m’a dit: « Ton personnage c’est Slimane ! » On a été prendre un café et en sortant j’ai su que c’était lui. J’ai retravaillé mon scénario en fonction de sa personnalité. J’ai changé certaines caractéristiques du personnage. Je n’ai pas été déçu parce qu’il a fait une très belle performance d’acteur. C’est un grand monsieur humainement et artistiquement. Il a beaucoup donné de lui-même. Slimane fait partie des derniers acteurs français « à l’ancienne ». Il a une gueule comme on pouvait en trouver dans les films des années 30 jusqu’aux années 70. Sur Fièvres, il a révélé une palette d’acteur plus large que ce qu’on a vu de lui jusqu’à présent. Il a été dans un registre beaucoup plus sensible, plus intériorisé. Plus ça ira, plus il aura des rôles magnifiques. Il n’a pas hésité à souffrir physiquement dans sa chair pour ce film. Il a cherché tellement de choses, et si loin à l’intérieur de lui-même, que ça l’a affaibli. Il y a une scène sur la terrasse avec son bonnet où il pleure tout seul, au coucher du soleil. Forcément ça marque. Il n’est pas sorti indemne du film. On y a tous laissé des plumes. Il en a laissé beaucoup. Mais c’est aussi ce qui rend sa prestation si émouvante et touchante.

Vous avez tourné le film dans la cité Le Londeau à Noisy-le-Sec. C’était le décor qui correspondait le mieux à vos attentes cinématographiques ?

J’ai sillonné la région Ile de France pendant six mois pour trouver une cité qui corresponde à mes envies au niveau architectural. Quand je suis arrivé au Londeau, j’ai eu un coup de foudre. Au niveau du travail de caméra, on a tenté de rendre hommage à cette cité, la magnifier. En opposition avec les images sinistres qu’on voit d’habitude, on a essayé de la rendre belle avec des angles, des objectifs qui la font apparaître comme un personnage à part entière. Des fois comme un gentil monstre, des fois comme un ange. Je suis assez content du travail réalisé. On dépeint souvent les cités comme un univers « bétonnesque », morose. Ce sont aussi des endroits avec beaucoup d’espace. Il y a aussi toutes ces lignes, ces courbes, ces matières, ces graphismes. Personnellement, quand je suis en banlieue parisienne, je me sens moins oppressé que quand je suis à Paris.

Il y a une façon inhabituellement poétique de représenter la banlieue.

Les représentations qu’on a de la banlieue en France, surtout dans les médias et aussi parfois au cinéma et à la télévision, sont très stéréotypées. Il y a souvent le même type d’images, les mêmes thématiques abordées : la violence urbaine, l’islamisme, le deal, les frères qui frappent leurs sœurs… J’avais envie de faire un film qui se passe en banlieue mais pas un film de banlieue ou qui parle de la banlieue. C’est une banlieue où vivent les personnages, qui est elle-même un personnage. J’ai essayé de casser ces stéréotypes en proposant une autre vision plus humaine, plus universelle. Cette histoire aurait pu se passer à Douala ou dans le seizième arrondissement de Paris. En tant que metteur en scène, il me semblait plus intéressant qu’elle se passe où je l’ai filmé. J’ai essayé de transporter les spectateurs pour qu’à la fin ils n’aient pas l’impression d’être dans un film se passant en banlieue. Qu’ils ressortent avec l’impression d’avoir vu un conte, un conte urbain certes, mais un conte.

Comment ça s’est passé avec les gens du quartier ?

Ils ne nous ont tiré dessus que trois fois ! (Rires) On a fait un gros travail de repérages avec mon ami Abdel Hafed Benotman qui est une des âmes, (co scénariste avec Hicham Ayouch et Aicha Yacoubi, ndlr) sur le Londeau avant de tourner. On s’est posés là-bas tous les deux pour expliquer notre démarche, leur raconter l’histoire. Quand ils ont compris qu’on n’était pas là pour salir l’image de leur quartier, qu’on faisait un film avec un vrai fond, une vraie histoire, qui montre les choses différemment, ils nous ont bien accueillis. Les gens ont tous participé, d’une manière ou d’une autre. On n’a eu aucun souci sur ce tournage. Ce fut une belle expérience. On voit peu les gens du quartier, parce que j’ai filmé la cité comme un no man’s land. Je ne voulais pas tomber dans cette sempiternelle image, qui ne m’intéressait pas, de mecs qui font du scooter sur une roue, qui fument des joints et rappent en bas des halls d’immeuble. Les gens ont adhéré au projet. Ils étaient assez fiers qu’on vienne tourner dans leur quartier un film humain, qui parle des choses de la vie, l’amour, la haine, la famille. Quand ils ont vu le film, je pense qu’ils ne se sont pas sentis trahis.

On sent dans Fièvres que vous avez un tropisme pour les personnages cassés, un peu à la marge…

Dans la plupart de mes films, j’ai mis en avant des personnages dans l’ombre ou même carrément dans l’obscurité. Ce sont des personnages qui décèlent une belle fragilité, une belle humanité. Mon pari en tant qu’auteur est de chercher leur part de lumière. Ils sont tous abimés. J’essaie de ne jamais tomber dans le misérabilisme ou la caricature, mais de les montrer dans leur fragilité, leur violence et leur poésie. Dans Fièvres, il y a une belle galerie de personnages joués par des acteurs magnifiques. Ils ont réussi à montrer le contraste entre le côté brûlé par la vie et celui vivant et fort, quand ils vont dans l’autre extrémité de l’émotion. Ils vivent des événements durs. Ils ont envie de trouver la lumière, la vérité. J’aime filmer ces personnages tout sauf lisses, un peu border line, pas forcément intégrés. Je pense qu’ils ont beaucoup de choses à apprendre et à dire à la société si on sait les écouter ou les filmer.

Il y a aussi un regard sur l’immigration avec les personnages des grands-parents, joués par Farida Amrouche et Lounès Tazairt.

J’ai eu envie de montrer la banlieue et les gens qui y vivent différemment. Il y a une très importante communauté maghrébine en France, généralement musulmane, qui vit souvent dans les quartiers populaires. C’est une communauté hétérogène composée de personnes très différentes, avec des homosexuels, des dealers, des hommes politiques, des sportifs, des écrivains, des ouvriers, des psychopathes.. Bref, une communauté d’êtres humains qui s’aiment, se déchirent, ont peur, ont mal, sont heureux… Je ne voulais pas être dans les clichés. Les personnages des grands-parents sont inspirés d’ouvriers maghrébins que j’ai rencontrés à la Courneuve et à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. Leurs parents sont arrivés en France en 1920. Ils ont grandi dans les cités du 93. Ils étaient militants du Parti communiste et en même temps musulmans. Ils lisaient Proust, Bakounine, Proudhon… La communauté maghrébine n’est pas uniquement telle que certains ont envie de la représenter. Elle est beaucoup plus riche. Montrer ces grands-parents qui font l’amour, c’est une façon d’interpeller la France et la communauté maghrébine dans le regard qu’elle a sur elle-même. On a des grands-parents musulmans qui s’aiment encore, qui ont une sexualité. Ce n’est pas tabou. Je trouve ça très beau. Ça remet les choses en perspective.

On vous a aussi fait remarquer qu’ils n’ont pas d’accent, comme si de vieux migrants devaient forcément avoir un accent du « bled ».

Il y a des gens avec un accent, parfois analphabètes, mais on n’a pas à en avoir honte. J’en suis aussi fier que s’ils avaient un Bac + 10 ! Ce n’est pas le propos. Le propos c’est la représentation de notre communauté. Si on montre tout le temps des vieux illettrés avec un accent prononcé, c’est malsain. De ridiculiser ces gens, de les réduire à cet aspect là. Ce qui est intéressant, c’est de montrer ces vieux dans leur singularité et leur diversité.

Le personnage du poète Claude, joué par Tony Harrison Mpoudja, a une place particulière dans le film…

Au début, dans mon scénario, je n’avais pas écrit que le poète était noir. J’ai commencé à caster des acteurs blancs. Et puis je me suis dit : « Un poète, un acteur, n’a pas de couleur ». Si on a le réflexe de ne donner des rôles à des acteurs noirs que lorsque c’est écrit dans le scénario, le cinéma français ne va jamais progresser. On va toujours donner aux arabes et aux noirs des rôles de Mohamed et de Mamadou. Il est temps de dire aux directeurs de casting que quand un personnage s’appelle Jean-Pierre ou Nadège, ils doivent aussi penser à caster des acteurs arabes ou noirs. Il y a encore des paliers à franchir à ce niveau. C’est un choix politique, mais aussi et avant tout parce que Tony Harrison Mpoudja est un excellent acteur. Je l’avais vu dans La squale et dans des pièces de Peter Brook. Quand j’ai changé ma manière de penser le personnage, j’ai voulu que ce soit lui. J’ai été content de sa performance sensible et émouvante.

Ce personnage de Claude est-il une métaphore de l’enfance ?

Il y a deux personnages qui incarnent l’enfance : Benjamin et Claude. Ce sont deux personnages qui luttent pour préserver cette part d’enfance. Benjamin est un enfant qui n’a pas envie de grandir parce qu’il sait de quel bois est fait le monde des adultes. Il n’hésite pas à rester dans la cruauté de l’enfance. Claude a un côté féérique qui me plaît beaucoup. Il apporte une poésie qui contraste avec la dureté du reste du film. Il y a un prix à payer pour rester un enfant. C’est le prix que paie Benjamin. C’est tout sauf un hasard si ces deux personnages se connectent. Bien qu’ils soient hypersensibles et souffrants, ils ont cette part d’enfance et d’art en commun (Benjamin fait des tags sous le nom de Antik, ndlr).

Benjamin apporte une sacrée perturbation dans un univers moribond.

C’est un gamin qui a une quête identitaire. Il s’appelle Benjamin et se retrouve du jour au lendemain dans une famille musulmane. Quand le grand-père apprend son prénom, il ne le prend pas très bien. On a trois personnages abimés sur trois générations : le grand-père, le père, le fils, tous en perte totale de repères. Le grand-père Kader n’est plus le père de Karim. Karim n’est pas le père de Benjamin. Benjamin tente de devenir le fils de Karim. Il y a un lourd secret de famille qui pèse, qu’on ne dévoilera pas cependant, pour les spectateurs. Cela crée un énorme sentiment de culpabilité au niveau des grands-parents et de Karim. Ils ont ce poids sur leurs épaules. Ce qui est joli c’est que c’est Benjamin qui réveille cette famille de morts-vivants. Benjamin, avec son tourbillon, sa boule de feu émotionnelle, va faire battre à nouveau leur cœur et faire en sorte qu’ils s’aiment à nouveau.

Il y a dans le film une scène assez transgressive où Benjamin est sur le point de brûler le Coran de son grand-père.

Benjamin est un gamin écorché vif qui pousse les êtres dans leurs retranchements pour être sûrs qu’ils l’aiment. Il va tout faire auprès des gens qui l’entourent – ça ne marche pas avec sa grand-mère – pour qu’ils le détestent. C’est une façon de leur dire : « Aimez-moi ». Les écorchés sont comme ça. Comme ils se sentent en perpétuelle insécurité et ont besoin qu’on les aime, ils font des conneries. C’est ce qu’il fait à travers cette scène où il allume son briquet devant le coran du grand-père. Il cherche le contact en appelant la violence.

Quels sont vos projets pour la suite?

Je ne parle jamais de mes projets. Je suis superstitieux. Je n’en parle que quand c’est en cours de production ou terminé. Je n’ai pas de plan de carrière. Je vais où le vent me mène. Si le film doit se faire à Bangkok ou au fin fond du Canada, j’irai. J’ai envie d’explorer plein de pays et de registres. Demain, je ferai peut-être un film de science-fiction ou une comédie. J’ai envie de me réinventer à chaque fois, donc de prendre des risques…

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.