Francfort : sous les pavés, la Banque Centrale Européenne - The Dissident - The Dissident

Francfort : sous les pavés, la Banque Centrale Européenne

Manifestation à Francfort contre la Banque Centrale Européenne - (c) Louis Witter

Mercredi 18 mars, la ville de Francfort (Allemagne) a vu débarquer des milliers de manifestants, venus de toute l’Europe à l’appel du collectif Blockupy dans le but d’empêcher l’inauguration de la nouvelle Banque Centrale Européenne. Au programme ? Charges de police, pacifisme et commissariats incendiés, sur fond de colère contre les mesures d’austérité.

Il n’est pas encore six heures du matin. Le soleil se lève à peine, coincé entre quelques nuages et le froid de la nuit qui s’en va. Déjà, les sirènes de police résonnent et les camionnettes estampillées « POLIZEI » vrombissent aux quatre coins de Francfort. À dix-heures, sera inauguré le nouveau siège de la Banque Centrale Européenne (BCE). Un lieu à la fois symbolique et stratégique, contre lequel Blockupy – un collectif rassemblant mouvements de protestation, syndicats et partis politiques européens – a appelé à manifester, pour protester contre la politique d’austérité menée par l’institution communautaire.

Heurts en amont de la manifestation

Si la manifestation n’est prévue qu’à 17 heures, l’aube se dissipe dans une agitation palpable. Sur les routes du centre-ville, il manque quelques pavés. Ici et là, sur les vitrines des banques, fleurissent des slogans anarchistes. Devant un théâtre, les policiers s’entraînent, tous équipements sortis, se plaçant tantôt en rang, tantôt en formation. Les hélicoptères tournent au dessus de leurs têtes, cherchant à localiser les départs de feu : ce matin, à Francfort, de nombreux carrefours sont en proie aux flammes.

Dès le matin, de nombreux carrefours sont en proie aux flammes - (c) Louis Witter

Dès le matin, de nombreux carrefours sont en proie aux flammes – (c) Louis Witter

Quelques intersections plus loin, un groupe de manifestants s’est déjà rassemblé. Habillés de noir de la tête aux pieds, comme à leur habitude, ces derniers marchent à toute allure, laissant derrière eux des barrages de poubelles enflammées. Leur tactique est rompue : si des barricades sont dressées sur les grands axes, la police ne pourra pas avancer pour mater les contestataires présents. Souvent qualifiés de « cagoulés », de « fauteurs de troubles », voire de « casseurs », ils sont de ceux pour qui les luttes s’avèrent inutiles si elles ne dérangent pas les pouvoirs. Dans les cortèges, d’ailleurs, leurs cibles sont souvent les mêmes : les banques et les grandes enseignes. Là, c’est devant un commissariat qu’une des colonnes de fumée noire trouve sa source. En moins d’une minute, l’un des « blocks » présent déchaîne sa colère sur les camionnettes de police. Une fusée à main part, pour atterrir dans un bâtiment voisin. Les panneaux de signalisation volent vers les voitures et le feu prend. Un, deux, puis trois véhicules… et c’est toute la façade des locaux des forces de l’ordre qui s’embrase.

Des véhicules de police mis à feu par un "block" - (c) Louis Witter/The Dissident

Des véhicules de police mis à feu par un « block » – (c) Louis Witter/The Dissident

 Un impressionnant dispositif policier

Au bout de la rue, un cri : les forces de l’ordre chargent. À la grande différence de son homologue française, la police allemande ne possède ni flashballs ni boucliers, et fait très rarement usage de grenades lacrymogènes. Son arme? Le nombre, pour commencer. Aujourd’hui, ils sont plus de huit mille policiers à quadriller la ville et à contrôler les allées et venues, afin de dissuader les éventuels accès de rage des militants européens. Depuis quelques jours déjà, la capitale économique allemande se prépare à l’arrivée de cette manifestation. Les policiers sont sur les dents, tendus par les évènements qui ont émaillé la nuit.

Plus de 8000 policiers ont été mobilisés, soit l’un des plus importants dispositifs jamais déployés à Francfort.

Durant cette journée, ils procèderont à de nombreuses charges, violentant sans distinction militants et journalistes. Ici, tout se joue à la matraque et au corps-à-corps. Et, bien souvent, un assaut en cache un, voire deux autres. Lors des charges, ce sont les jambes qui sont visées par les policiers. Des agents très organisés qui, lorsqu’ils évoluent en formation, communiquent par petits à-coups pour s’avertir d’un obstacle ou d’un danger. Objectif : éviter les débordements et protéger la BCE.

15 000 à 20 000 manifestants venus de toute l’Europe

Sous le slogan « A, anti, anticapitalista ! » qui résonne tout au long de la journée, une multitude de drapeaux, de syndicats et de nationalités sont réunies dans la ville, dans le cortège officiel. Si celui-ci compte un bon nombre d’Allemand-e-s, les Grecs sont eux aussi légion, tout comme les Italiens et les Français. Dans la masse de manifestants – 15 000 à 20 000 personnes au total – qui se forme sur les coups de dix-sept heures, les gens s’interpellent dans des langues différentes, ne se comprennent pas et rigolent en sirotant une bière. Un officier de la police allemande arrive, escorté, et se présente devant les journalistes. Il prévient : la manifestation risque d’être mouvementée, et la presse ferait mieux de ne pas s’interposer entre les manifestants et les forces de l’ordre, au risque de se prendre des coups. Son vœu ne sera pas exaucé, les journalistes restent.

Une voiture taguée le long du cortège - (c) Louis Witter

Une voiture taguée le long du cortège – (c) Louis Witter

Sur les bords de la route, à une cinquantaine de mètres de là, une Porsche aux vitres fracassées arbore un slogan en italien. « Le premier Mai, pas d’expo ! » peut-on lire, en référence à la prochaine exposition universelle de Milan. Petit à petit, le cortège avance, dos au nouveau bâtiment de la Banque Centrale Européenne. Fort de ses 135 mètres de hauteur, celui-ci aura coûté près d’un milliard et demi d’euros. Une institution que les manifestants rassemblés à Francfort ont aujourd’hui dans le viseur. « Cette inauguration survient à un moment crucial en Europe : la BCE n’est pas qu’un symbole, c’est un acteur bien réel des politiques menées depuis le début de la crise et qui mènent à la précarité, au recul des droits sociaux, qui portent atteinte à la démocratie et empêchent toute transition écologique. Elle est aujourd’hui au cœur du chantage politique que subit le peuple grec », estime notamment le collectif français Attac.

Une manifestation calme… encadrée de très près

En fin d’après-midi, le cortège se met enfin en branle pour suivre son parcours initial. Les petites rues sont empruntées tranquillement par les militants, qui craquent ici et là quelques fumigènes. Le dispositif sécuritaire est massif. Sur les routes, deux rangs de policiers couvrent les abords de la manifestation. Les banques sont particulièrement protégées, défendues par des canons à eau et un nombre impressionnant d’hommes casqués. Malgré la tension, forces de l’ordre et manifestants cohabitent toutefois dans le calme. Certains policiers enlèvent même leurs casques : sous l’uniforme, la chaleur est accablante.

La manifestation se déroule dans le calme, encadrée par un important dispositif policier - (c) Louis Witter

La manifestation se déroule dans le calme, encadrée par un important dispositif policier – (c) Louis Witter

Venus dénoncer la Troïka qui dirige l’Europe, les militants avancent quant à eux paisiblement vers le grand opéra de la ville, point de chute de la manifestation. Dans la foule, une pancarte sort du lot. Elle serait reconnaissable entre mille : c’est celle du grand militant parisien qui sillonne toutes les manifestations de gauche muni de son seul panneau stylisé. « Banque Centrale Européenne : stop au diktat ! » proclame celle-ci. Les photographes l’aiment bien, lui, à Paris comme à Francfort.

Dans la foule, une pancarte sort du lot - (c) Louis Witter

Dans la foule, une pancarte sort du lot – (c) Louis Witter

Une fois arrivée à la fin du parcours, la manifestation s’arrête. La journaliste et militante altermondialiste Naomi Klein, venue pour l’occasion, est applaudie encore une fois pour son discours contre la banque centrale.

C’est alors au tour des organisateurs de la manifestation d’annoncer la fin de la journée. Puis vient la première sommation de la police, qui souhaite la dispersion des manifestants. En France, elle aurait du charger pour y parvenir. Ici, les militants savent qu’ils n’ont rien à gagner à rester sur cette place, si ce n’est de finir dans une nasse ou de passer une nuit en garde-à-vue. Certains hésitent. Partir en « manif sauvage » dans les rues ou s’en aller enfin ? Les blocks se déshabillent, ça sent la fin. La frustration est palpable chez certains, pour qui la journée aura été trop calme.

Déjà, le soleil et le froid tombent sur Francfort. Un feu démarre, les pancartes de la journée y brûlent doucement sous l’œil vigilant des policiers. D’un coup, la place se vide. Aux abords de l’Opéra, les bus venus de toute l’Europe – 60 véhicules partis de 39 villes – se remplissent petit à petit, avant de rentrer chez eux. Bilan de la journée ? Au moins 350 personnes interpellées et 21 blessés parmi les manifestants, 14 du côté de la police. La BCE ne sera pas tombée aujourd’hui. Pour autant, confie ce militant français, un peu dépité : « Ça n’est que le début, que le début… ».

 Louis Witter

Auteur invité
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