Francis, blond et fauché comme les blés - The Dissident - The Dissident

Francis, blond et fauché comme les blés

Francis de la ferme des Cent noms - ZAD - Notre-Dame-des-Landes

Francis de la ferme des Cent noms

Precedent1 sur 2Suivant

Faces de ZAD #1

[Archive] Avec ses cheveux blonds comme les blés, son teint de lys, ses yeux de velours, Francis, Mayennais de 25 printemps, apprenti-cuisinier devenu zadiste, n’a rien de l’anar’ énervé que nous servent les journaux télévisés chaque soir où Notre-Dame-des-Landes est propulsée sous les feux de l’actualité. Lorsqu’il revient sur l’histoire des Cent noms, sa ferme, son collectif, sa famille, sa voix posée et ses mouvements lents tranchent avec ses pupilles speedées.

Avant d’arriver sur la ZAD [Zone A Défendre pour les opposants au projet d’aéroport du Grand Ouest, ndlr], je suivais une formation à Nantes pour devenir cuisinier. Quand j’ai décroché mon diplôme en 2012, je me suis mis en quête d’un emploi. Je passais déjà un peu sur la ZAD, en mode explorateur, car j’avais rejoint les rassemblements contre l’aéroport. Mais je ne connaissais ni la ZAD ni ceux qui y vivaient. J’en avais entendu parler, mais je ne savais pas du tout ce qu’il se passait sur place. Ça m’a plu ! Au début, j’allais seulement quelques heures sur place, puis, je restais une journée, une nuit. Ensuite, pendant les expulsions et les affrontements avec la police, j’y passais une semaine. J’ai vu des appels sur le Net. J’en ai reçu par texto. Clairement, dans mon réseau de potes nantais, je connaissais des gens qui connaissaient des gens sur place.

Vous êtes à Notre-Dame-des-Landes ? Vous êtes un anarcho-radical ?

Pendant ce temps-là, j’avais des entretiens d’embauche à Nantes. J’ai décroché un boulot. Mais cela s’est mal passé. Pour dire vrai, j’ai rendu des papiers en retard et, j’ai voulu être honnête, en révélant au mec la raison d’un tel contretemps : j’étais coincé ici sur la ZAD sans batterie dans mon téléphone portable. Il m’a dit [prenant un ton de conspirateur, ndlr] : « Ah ouais ? Vous êtes à Notre-Dame-des-Landes ? Vous êtes un anarcho-radical alors ? Vous avez fait de la garde-à-vue ? » Heureusement que je n’ai pas bossé avec lui ! Sur les conseils de mes colocs, car je déprimais un peu, je suis retourné sur la ZAD… Mais je ne pensais pas rester plus de trois mois. Pourquoi ?

Parce que La Châtaigne [immense camp construit les jours suivant la manifestation de réoccupation, le 17 novembre 2012, par des dizaines de milliers d’opposants, où Francis a séjourné plusieurs mois avant de s’installer dans la Ferme des Cent noms, ndlr], n’est pas vraiment un lieu de vie, dans lequel on peut faire ce que l’on veut. C’est plus un lieu de coordination et d’accueil, qui appartient à tout le monde et à personne. Parfois, c’est le chaos ! Surtout l’hiver, quand il y a énormément de monde sur la ZAD. Je me souviens, le weekend du 23 au 24 novembre, avoir dû cuisiner pour plus de 150 personnes. C’est pourquoi, en décembre [2012], on a décidé de se réunir, avec 20 personnes, pour chercher un nouvel endroit pour vivre. En janvier, on a repéré les terrains susceptibles de devenir ce lieu. On a rencontré des paysans pour ne pas se poser n’importe où. On a discuté avec les voisins, ceux de la Chèvrerie, du Far West, des Sècheries, de tous ces lieux proches de la ferme des Cent noms, histoire de dire : « Salut, c’est nous ! On veut faire ceci, cela. »

On s’est contenté de retourner la prairie au tracteur

On s’est arrêté sur ce terrain pour plusieurs raisons : d’abord, parce qu’il nous plaisait, ensuite, parce qu’il était sur le barreau routier. On s’est donc installé. On a déballé le matos… Même si certains voisins n’étaient pas « chauds ». Ils avaient peur qu’on débarque en nombre ici. Mais bon, on n’avait pas besoin de leur feu vert. On savait qu’on n’allait pas brûler nos poubelles, enterrer nos déchets, bref, faire de la merde. On s’est contenté de couper des arbres dans le bois, ici [montrant un ancien taillis de châtaigniers], pour construire la cabane collective et deux ou trois infrastructures, et de retourner la prairie au tracteur, pour créer le potager. Cela a été fait proprement. Les arbres ont été taillés, en collaboration avec un forestier, de telle sorte qu’ils ne pourrissent pas. Et cela n’a pas plu aux voisins. Ils n’aiment pas trop les tracteurs, ces véhicules motorisés, qu’ils associent à l’agriculture intensive. Pour eux, on aurait dû retourner la prairie à la main. Bon, cela ne nous empêche pas de parler avec eux…

Mes parents ont plutôt bien pris le fait que je vive ici. Mon père est très vite passé me voir sur la ZAD, pour me filer des coups de mains. Ma mère… Ça lui a pris un peu plus de temps pour l’accepter. Mais maintenant, c’est bon, elle aussi est venue me voir à la ferme. Bref, j’ai le soutien total de ma famille. Ils comprennent enfin ce qui se passe ici, même si certains ont un peu trop lu Ouest-France

Ouest-France véhicule des mensonges ignobles sur la ZAD

Or, Ouest-France est main dans la main avec le gouvernement Ayrault et Jacques Auxiette [Président socialiste de la Région Pays-de-la-Loire, ndlr]. L’information est complètement faussée. Ouest-France véhicule des mensonges ignobles sur la ZAD. Il a dit, par exemple, qu’on barrait les routes pour arrêter les voitures, faire la manche… Mais ces histoires de racket ne sont que pure invention ! L’article le plus dégueulasse que j’ai lu est sorti dans Le Figaro [rire jaune]… Ça ne m’étonne pas trop ! Le pire, c’est que le journaliste est resté plusieurs jours sur place. Il a donc faussé volontairement les infos. Je ne sais pas pourquoi… Pour se foutre de notre gueule probablement… En renommant Radio Klaxon, Radio Zodiac, en nous décrivant comme des sales hippies, avec des dreadlocks crados, ou comme des terroristes, qui annoncent des ateliers bombes à la radio. Or, il n’y a jamais eu d’ateliers bombes sur la zone ! Et, s’il y avait eu des ateliers bombes, on n’en parlerait pas sur les ondes. Pourquoi ? Par pure méchanceté… Pour plaire aux lecteurs du Figaro sûrement.

« Entre deux morceaux de musique punk, ils écoutent sur radio Zodiac, la radio pirate de Notre-Dame-des-Landes qui émet sur le 107.7, les derniers bulletins des insurgés. C’est leur Radio Londres à eux. Ils ont l’impression de résister, se donnent des frissons. Au talkie, Juliette 6 annonce un atelier bombe, à proximité de Zèbre, une autre barricade. «On a besoin d’essence et de peinture acrylique. Faites passer!» Plus loin, c’est un groupe de six étudiants de Seine-et-Marne qui creusent une tranchée à coups de pioches et de pelles et tirent du barbelé en travers du chemin. »

Extrait de l’article Les Insurgés de Notre-Dame-des-Landes paru le 7 décembre 2012 dans Le Figaro.

Photo en Une : Francis (c) Baptiste Duclos.

Precedent1 sur 2Suivant
Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.