François Meyronnis : « Les classes moyennes savent qu’elles sont condamnées »

François Meyronnis, écrivain : "Les gens savent que tout repose sur du vide". Photo C. Hélie

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Vous avez lancé en 1997 la revue Ligne de risque, avec Yannick Haenel. Vous aviez alors le défi de « contrecarrer l’alignement de la littérature sur la communication ». Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur le milieu littéraire ?

Il s’est complètement effondré. En quinze ans, les choses se sont aggravées dans des proportions quasiment invraisemblables. L’événement de cette rentrée, par exemple, c’est qu’il n’y en a pas eu. Elle s’est engouffrée entièrement dans sa propre nullité. Et les gens du milieu littéraire le ressentent, ils sont déprimés. Ils ne vendent plus rien. La littérature relayée par la société est en train de disparaître. C’est plutôt une bonne nouvelle, en fait. Parce que ce n’était que du recouvrement. Chaque rentrée, on a 600 ou 800 livres, des batailles entre éditeurs, tout ce mauvais spectacle, inlassablement reproduit… Les gens qui manipulent ce spectacle étant des désespérés, qui s’alcoolisent de façon importante. Tout ça est en train de s’écrouler. Même les gens du milieu, ceux qui sont apparemment les plus engagés dans ce processus marchand, ressentent qu’il y a un énorme problème, jusque dans leur corps. Ça prend la forme de dépression.

Diriez-vous que l’époque est au désespoir ?

[Il réfléchit] Je crois plutôt qu’il y a un immense désarroi, un sentiment d’expropriation. Pour qu’il y ait désespoir, il faudrait encore qu’il y ait un espoir politique. Ca fait longtemps que ça n’existe plus ça. Les gens savent que tout repose sur du vide. Qu’à n’importe quel moment, il peut les engouffrer. Imaginons une crise comme en 2008 : les États étant endettés, cela provoquerait une situation dont personne ne sait comment la résoudre. La moindre secousse peut provoquer un basculement dans quelque chose de très inquiétant. En plus, il y a mondialisation, donc concurrence. Les classes moyennes savent qu’elles sont condamnées, mises en joue. Les divertissements culturels sentent que quelque chose se prépare, qui risque de les mettre en cause. À sa manière, Houellebecq a essayé de peindre ça, mais dans les coordonnées du rabougrissement. C’est-à-dire qu’il a fait, à partir de ce constat, des romans calibrés, dont la laideur fait partie de ce qu’il décrit.

Lors d’un entretien, vous disiez qu’il faisait office pour vous de « repoussoir »…

Oui, mais un repoussoir intéressant. D’une certaine manière, je le considère comme un artiste. C’est presque un héritier de Duchamp. Il est capable de créer des dispositifs qui sont en rapport avec ce qui arrive, et qui indiquent à la classe moyenne une direction qui est celle de l’extermination. Et il vend ça comme un produit. On ne peut pas faire pire. Ces gens-là, c’est le contraire de la dissidence. Ce sont des transgresseurs intégrés dans le circuit, un peu sur le modèle des vedettes de rock. Je n’en vois que deux à avoir réussi ça : Bret Easton Ellis et Michel Houellebecq. C’est lié à un talent. Mais ça implique probablement certaines alliances d’un côté un peu sombre.

Vous dites qu’être écrivain n’est pas un choix…

Non, c’est quelque chose qui vous tombe dessus. C’est parce qu’on n’a pas de langage commun avec les autres qu’on est écrivain. C’est un peu ce que raconte Tout Autre. Le mot « écrivain », si on l’envisage seulement de l’extérieur, c’est une position sociale. Au 19ème siècle, c’était désirable, parce qu’on pouvait associer à cette position sociale des choses prestigieuses, des avantages. Aujourd’hui cette case n’est plus prévue. Donc être écrivain, c’est assumer les choses qui relèvent à la fois de la noblesse et de l’état de paria.

Tout autre. Une confession, Paris, Gallimard, coll. L’Infini, 2012.

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Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.