Gaël Derive : « Face au changement climatique, personne n’est immunisé » - The Dissident - The Dissident

Gaël Derive : « Face au changement climatique, personne n’est immunisé »

Gaël Derive - DR

Conférences, livres, films : le scientifique-explorateur Gaël Derive ne ménage pas ses efforts pour sensibiliser le grand public aux menaces du dérèglement climatique. Pour son dernier documentaire, « Une planète & une civilisation » (2012), il a même parcouru le monde, de l’Arctique jusqu’à l’Amazonie, afin de rencontrer celles et ceux qui en subissent déjà les conséquences. À l’approche de la COP 21, The Dissident l’a interviewé.

The Dissident : Vous vous définissez comme un « grand témoin » du changement climatique. D’où vous vient cet intérêt pour cette question ?

Gaël Derive : Comme le dit Nicolas Hulot, on ne naît pas écologiste, on le devient. En tant que chercheur en hydrologie et en climatologie, j’ai effectué des travaux au sein de laboratoires de recherche (INRA, CNRS, IRD), notamment sur le climat d’Afrique de l’Ouest. Petit à petit, j’ai pris conscience de la gravité du problème. Par la suite, j’ai aidé l’agglomération de Grenoble à mettre en place le premier « plan climat » (en 2005), j’ai fait de plus en plus de conférences, et j’ai approfondi le sujet.

Avec Une planète & une civilisation, j’ai voulu comprendre de l’intérieur la réalité du changement climatique, à l’échelle de la planète. Cette expérience m’a vraiment bouleversé. Le dérèglement est plus complexe et plus fort que ce que j’imaginais. Il est déjà présent. Et il touche les besoins humains fondamentaux, à travers l’agriculture, l’alimentation, l’habitat… Cela signifie aujourd’hui que l’on va vivre, ensemble, avec des difficultés supplémentaires, qui viennent se rajouter aux problèmes économiques, sociaux, démographique ou géopolitique. On le voit déjà au Bangladesh et en Éthiopie. Et on n’est qu’au début de grandes migrations.

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter les labos de recherche pour vous adresser au grand public ?

J’ai toujours eu cette fibre de médiation scientifique. C’est vrai que les chercheurs ont beaucoup à faire pour rendre accessible leurs travaux, et de plus en plus essaient de le faire. Une planète et une civilisation est un film plutôt agréable. On peut le projeter à des enfants de 8 ou 10 ans. L’idée était de faire un joli film, où l’on passe un bon moment – à travers des témoignages de personnes que l’on voit évoluer dans leur environnement – tout en apportant un vrai contenu scientifique. Il y a une vraie rigueur, et c’est pour ça que l’ONU m’a suivi.

Pour ce film, vous vous êtes rendu en Éthiopie, en Arctique, au Népal, au Brésil, au Bangladesh et aux îles Kiribati. Pourquoi ce choix ?

L’idée était de montrer la vie des gens et l’impact du changement climatique dans des endroits représentatifs des six grands climats (polaire, semi-aride, de mousson, de montagne, océanique et équatorial). Après, j’ai orienté mes choix en fonction de certaines sous-problématiques. Pour le climat semi-aride, j’ai choisi l’Éthiopie car la question alimentaire y est très forte et qu’il s’agit du 2ème pays le plus peuplé d’Afrique. Pour le climat de mousson, c’était une évidence pour moi d’aller au Bangladesh, qui subit déjà fortement le réchauffement climatique. À l’arrivée, on a six modes de vie assez représentatifs du mode de vie d’un habitant moyen à l’échelle de la planète.

Pour Jeannie et sa famille (6 enfants), le dérèglement va avoir des conséquences sur les périodes de pêche et d'accès à la banquise - (c) Gaël Derive

Pour Jeannie et sa famille (6 enfants), le dérèglement climatique aura des conséquences sur les périodes de pêche et d’accès à la banquise – (c) Gaël Derive

Quels sont les principaux enseignements que vous avez tirés de votre périple ?

Que personne n’est immunisé. On peut se trouver sur un atoll en plein cœur de l’océan Pacifique, loin des grandes sources de pollution, et subir le changement climatique. Ce qui signifie qu’on sera tous gagnants ou tous perdants.

Mais ce qui m’a le plus marqué c’est de voir combien ce changement est déjà présent. Sur place, on sort des rapports, des degrés, des chiffres : on rencontre Jeannie, Satu… Et on voit que le changement climatique est très concret pour eux. Il touche directement les Hommes. Par exemple, Satu ne mange qu’une fois par jour : c’est une conséquence directe des sécheresses qui sont plus fortes et plus fréquentes.

Quel regard Nipa, Donildo, Tsering et les autres portent-ils sur le changement climatique ?

Quatre d’entre eux m’ont dit ne pas connaître le changement climatique global. Nipa (au Bengladesh) et Jeannie (en Arctique) m’ont dit en avoir connaissance, mais je me suis rendu compte qu’elles n’avaient pas de notion de ce qu’il se passait à l’échelle planétaire. Par contre, tous sont des terriens, des paysans, et ont cette vision très locale de la météo et du climat. Les évolutions qu’ils m’ont racontées étaient vraiment très proches de ce qui est noté dans les rapports scientifiques. Et ça, c’est toujours troublant.

Après, quand j’expliquais à Karakaua (aux îles Kiribati) que le niveau de l’eau allait monter de 40 à 60 cm, voire d’un mètre, d’ici la fin du siècle, il est resté bloqué un moment, conscient qu’il se passait quelque chose d’inquiétant. Jeannie, qui est très dynamique et optimiste, me disait : « Nous, les Inuits, on est là depuis des milliers d’années et on s’adaptera ». Pour eux qui vivent au jour le jour, dans des conditions souvent difficiles, quarante ou cinquante ans, ça paraît loin.

Aux Kiribati, Karakaua, 28 ans et sa famille (2 enfants) sont confrontés à l'élévation du niveau de la mer. - (c) Gaël Derive.

Aux Kiribati, Karakaua, 28 ans, et sa famille (2 enfants) sont confrontés à l’élévation du niveau de la mer. – (c) Gaël Derive.

Aujourd’hui, qu’attendez-vous de la COP 21 ?

Beaucoup et pas grand-chose à la fois. À vrai dire je suis très pessimiste, parce qu’on est dans une situation vraiment difficile. Il faudrait qu’on réduise par trois nos émissions de gaz à effet de serre en 2050. Par trois ! Et qu’on soit neutre en carbone en 2100. Tout ça pour que le réchauffement ne dépasse pas les 2°C. Donc il faut s’y mettre tout de suite. Et il y a peu de chances qu’on arrive. Ce qui veut dire qu’on va vraiment vivre un changement climatique très fort.

On attend tous beaucoup de la COP 21 : une limitation du réchauffement à 2°C, des mesures contraignantes, une implication des 195 pays… Maintenant, il y a des points de blocages très forts, notamment sur la création du fameux « fonds vert » de 100 milliards $ par an, pour aider les pays du Sud vulnérables. Chacun défend ses intérêts. On va finir par aller dans le bon sens, parce que les pays commencent quand même à agir. Mais les choses se font en douceur, on ne veut pas brusquer l’économie du XXème siècle. Il faut un changement radical, et personne n’est prêt à ça.

Satu à 66 ans. Lors de la dernière grande sécheresse, en  2007, il a perdu la moitié de son troupeau - (c) Gaël Derive

Satu a 66 ans. Lors de la dernière grande sécheresse, en
2007, il a perdu la moitié de son troupeau – (c) Gaël Derive

Comment expliquer, sinon l’inertie, du moins la lenteur avec laquelle l’humanité prend en compte la question du dérèglement climatique ?

Pour modifier tout ça, il faudrait déjà qu’on ait des hommes politiques forts, ce qui n’est pas le cas. Les politiques réfléchissent à l’échelle d’un mandat, dont le bilan se fait sur le chômage, la croissance, les points de PIB ou la sécurité routière… Pas sur la réduction des gaz à effet de serre. On pense tous à court terme – les citoyens, les entreprises, les politiques. Là, on nous demande de réfléchir sur du long terme, tous ensemble. C’est la première fois et c’est un gros défi pour l’humanité.

Et moi je suis là aussi pour ça : pour rappeler les chiffres, montrer la réalité du terrain, et essayer de pousser, humblement, à l’accélération de cette transition. De manière indépendante, puisque je ne dépends de personne, ni d’une fondation, ni d’une association, ni d’un laboratoire de recherche. Je suis vraiment libre dans mes paroles.

Aujourd’hui, presque tout le monde en France a conscience du réchauffement climatique. Pourtant, face à l’ampleur des changements à opérer, beaucoup se sentent découragés d’avance. Que leur répondriez-vous ?

Je pense que 90% des gens sont prêts à passer à l’action et à changer leur mode de vie. Beaucoup ont quand même conscience que si on continue sur ce modèle du XXème siècle, on va droit dans le mur – et on est vraiment au bord du précipice. Par contre, il manque une véritable implication de l’État, qui pourrait à la fois éduquer et montrer l’exemple. Si les gens voyaient ce monde bouger, ils comprendraient et ils suivraient. Les gens attendent simplement une mobilisation des élus, un certain courage. Et c’est, à mon avis, le point de blocage.

Au Bangladesh, les inondations mettent en péril les rendement de la petite rizière de Nipa, avec laquelle elle nourrit sa famille - (c) Gaël Derive

Au Bangladesh, les inondations mettent en péril les rendements de la petite rizière de Nipa, avec laquelle elle nourrit sa famille – (c) Gaël Derive

Parmi les sponsors de la COP 21, on trouve notamment Renault-Nissan, Air France ou Engie [EX GDF-SUEZ]. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

C’est vraiment dommageable. Quand on parle de réchauffement de climatique, je pense justement qu’il faut évacuer toutes ces structures qui travaillent très peu sur le développement durable, qui restent sur le modèle du XXème siècle, et mettre en avant ceux qui innovent. Là, on n’envoie pas un message serein au grand public.

Aujourd’hui, on voit effectivement que ce sont les multinationales qui tirent l’économie, qui dirigent les politiques, et pas l’inverse. Là aussi, on a tout à faire en matière de cohérence et d’exemplarité. Sinon, on n’y arrivera pas.

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Pour aller plus loin :

. Nous aurions dû rester des singes, Gaël Derive, Éd. Indigène, 2015. 45 pages, 5 euros.
. L’odyssée du climat : limiter le réchauffement à 2°C, Gaël Derive, Éd. Terre Vivante, 2008. 142 pages, 5 euros.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.