Grenoble, perle de dissidence dans un imaginaire politique moribond

Photo Veronique Serre/SIPA

Témoignage – Bien que collaborateur pour le groupe Europe Ecologie – Les Verts du conseil régional des Pays de la Loire, Ugo Bessière, 25 ans, a souhaité manifester, dans les colonnes de The Dissident, son soutien à titre personnel au nouveau souffle instigué par l’élection d’Eric Piolle et de son équipe, à Grenoble, dimanche dernier.

Chère Grenoble,

Je voudrais te dire que tu es une perle de dissidence politique dans un océan de léthargie des idées.

Même si je n’habite plus au pied de tes montagnes, tu es ma ville de cœur. En toute modestie, je voudrais te remercier du changement que tu portes. Je voudrais te remercier de proposer à ma génération des alternatives à ce modèle qui n’a plus d’énergie et de nous faire sortir enfin du XXe siècle. Je voudrais te remercier de redonner du sens à l’engagement citoyen, de rendre crédible l’écologie politique, et de faire renouer la gauche avec des idéaux humanistes. Je voudrais te remercier de nous inviter à inventer de nouvelles façons de vivre ensemble, plutôt que de se reposer sur un déni facile.

Dimanche dernier, tu as porté la liste du« Rassemblement Citoyen de la Gauche et des Écologistes », menée par Eric Piolle, en tête des élections municipales (40,8%). Tu as ainsi fait passer un message inédit à des socialistes arrogants qui se croyaient indétrônables (27,6%) et à une droite corrompue (22,8%) : la pensée unique et les pratiques de roitelet ça suffit !

Dans une France qui court après une croissance factice et qui ne pense plus que « compétitivité », tu as osé exprimer ton envie de changement. Tu as montré que d’autres façons d’organiser le vivre-ensemble sont possibles. Tu as réussi ton pari, tu as ouvert la voie, et je suis sûr que d’autres suivront si tu arrives à concrétiser ton projet.

Mais ce ras-le-bol des habitants s’exprime aussi par des voies plus inquiétantes telles que la montée de l’extrême droite qui se banalise ou de l’abstention. La présence du FN au second tour (8,8%), pour la première fois à Grenoble depuis 19 ans, impose un grand sens des responsabilités. La passivité de nos dirigeants actuels et leur manque d’imagination et de courage face aux puissants de ce monde ont déçu de nombreux citoyens. Il était urgent de redonner de l’espoir à tous.

Je voudrais te dire que ton combat me redonne espoir.

Ne serait-ce que pour la bonne santé de notre démocratie, tu as eu raison d’opter pour une vision neuve de la gauche qui ose sortir des sentiers battus de l’économie productiviste et libérale et qui ne traite pas les citoyens comme de simples bulletins de vote.

Une vision qui mise sur le développement local, la proximité et les circuits courts, la convivialité et la coopération, l’économie sociale et solidaire, l’économie circulaire et l’économie de réparation, l’agriculture biologique et l’agroécologie, l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables, la réappropriation des biens communs et le débat citoyen, une alimentation saine et de qualité, un temps de travail épanouissant et réduit, une éducation qui apprend à s’épanouir ensemble plutôt qu’à mettre en concurrence des êtres voués à la performance… Bref, une vision à hauteur d’hommes et de femmes. Surtout, une vision créatrice à la mesure des dangers qui nous menacent.

Car le défi qui nous attend est de taille. On ne compte plus les dysfonctionnements qu’a engendré une mauvaise gestion des trouvailles de la révolution industrielle : dérégulation du climat et des équilibres naturels, pics des matières premières et fin de l’ère des énergies fossiles bon marché, perte de biodiversité et dégradation des sols, espèces en voie de disparition, épuisement des réserves d’eau douce, pollution, impact sur la santé des paysans et des citoyens, exploitation des pays du sud et augmentation du mal-être au nord…

Reconnaitre que le système qui nous a fait riche peut être la cause de maux nouveaux, c’est bien évidemment désagréable, mais c’est aujourd’hui nécessaire. Nous avons du mal à reconnaitre l’importance des défis auxquels nous sommes confrontés tant ils nous obligent à réviser nos modes de production et de consommation dans lesquels nos habitudes se sont installées. Nous sommes devenus « addicts » et il faut maintenant se désintoxiquer. Car « une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscitent son fonctionnement est une civilisation décadente », prévient Aimé Césaire. Il est plus que temps d’agir.

Je voudrais te dire que j’ai confiance en ta vision car elle est à la fois lucide et créatrice.

Le réalisme des contraintes physiques de notre planète, c’est bien ce qui différencie aujourd’hui ce rassemblement du camp des productivistes et des ayatollahs de la croissance. Qui sont les utopistes aujourd’hui ? Ceux qui s’évertuent à vouloir résoudre les problèmes actuels avec des références politiques qui sont à l’origine même de ces problèmes ? Ou ceux qui proposent un modèle de société alternatif, qui a pour ambition de traiter les problèmes à leur source et de poser les jalons d’une société adaptée aux contraintes actuelles ? « La liberté n’est pas la possibilité de réaliser tous ses caprices, elle est la possibilité de participer à la définition des contraintes qui s’imposeront à tous », disait Albert Jacquard. Les économistes oublient presque toujours dans leurs modèles le facteur énergie qui alimente pourtant toute notre économie. Dans un monde de plus en plus contraint, l’idéologie libérale à outrance est un leurre, et la sobriété s’impose.

Il était grand temps que des forces politiques proposent de nouveaux horizons, qui n’ont pas peur de faire le constat lucide de l’urgence de la situation, mais qui proposent aussi un avenir serein pour demain. C’est en donnant envie qu’on change la société, pas en se lamentant sur son sort. Ce rassemblement est une force de propositions inédite. Et Denis de Rougemont d’ajouter : « La décadence d’une société commence quand l’homme se demande : que va-t-il arriver ? Au lieu de se demander : que puis-je faire ? ».

A cet effet, Grenoble, tu incarnes un nouvel imaginaire dont la société a besoin pour dépasser les impasses du modèle actuel. Le paradigme d’efficience qui a gouverné le XXe siècle et dont le bras armé est la recherche compulsive du profit à court terme (rendu possible par le pillage des ressources) n’est pas adapté aux contraintes physiques de notre planète. Et la richesse matérielle, si elle nous a permis de nous émanciper, a échoué à nourrir notre équilibre intérieur. Il s’agit aujourd’hui de forger un nouveau référentiel politique qui consiste à ajuster les modes de vie et de développement aux limites de la planète et au bien-être de l’Homme. C’est, je crois, le message que tu as souhaité exprimer lors de ces élections.

Je voudrais te dire aussi que, encore une fois, tu as un temps d’avance.

Ainsi que tu le fis par le passé lors de la Journée des Tuiles de 1788 qui amorça la Révolution Française ou lors des élections de 1965 qui portèrent le progressiste Hubert Dubedout à la mairie, tu oses t’extirper des vieilles recettes et des conservatismes pour inventer un avenir plus serein pour tes habitants.Tu as toujours été une ville d’innovations, une ville de progrès social, une ville qui bouillonne. Tu es une lueur d’espoir, Grenoble, au sein d’un système qui n’ose plus se remettre en question, de peur d’être anormal. Tu es cette perle de dissidence dont nous avons tant besoin pour ne pas perdre espoir.

Tu as eu raison pour la première fois de faire confiance à une union d’écologistes, d’écosocialistes, d’associatifs et d’alternatifs, qui, s’ils partagent des visions du monde qui peuvent être différentes, ont su se rassembler autour de l’essentiel. Car aujourd’hui c’est bien l’essentiel qu’il s’agit de retrouver, au milieu de cette masse anxiogène de superflus et d’hyper-technicité que nous prodigue la modernité. C’est du sens qu’il s’agit de redonner aux citoyens. Face à l’absurdité croissante d’un modèle qui ne cesse d’alimenter les amalgames entre fin et moyens, entre progrès technologique et bien-être, entre croissance et emplois, il était temps qu’une nouvelle vision humaniste, écologique et progressiste, une vraie vision de gauche, vienne alimenter nos rêves.

Cette liste est composée de personnes soucieuses du bien commun, de la vie locale, de l’environnement, des « petits bonheurs qui font notre quotidien », de personnes qui ont soif d’actions et de projets concrets avec les Grenoblois. Mais aussi de personnes qui ont le sens des responsabilités économiques. Une gauche qui n’a pas oublié ses aspirations humanistes et son penchant pour l’économie collaborative. Une gauche courageuse, qui remet au goût du jour les mots de Jaurès : « Le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ».

Une gauche, donc, qui assume ses idéaux. Idéaux indispensables à l’action, mais qui ne brillent aujourd’hui plus que par leur inexistence, face à l’invocation incantatoire des « contraintes économiques ». Ceci masque en réalité une véritable incapacité de renouvellement de la pensée politique chez nos élites. Formatés par la consanguinité de leurs écoles, nos dirigeants ne savent plus inventer, ils n’osent plus sortir des sentiers battus et imaginer de nouvelles pistes, de peur d’avoir une mauvaise note à l’examen… Ils préfèrent la sécurité de l’existant plutôt que de se confronter à l’angoisse de l’inconnu.  Sous couvert de complexité, le débat public a été relégué aux experts et aux techniciens, qui sont devenus la caution de la pensée unique. Se ré-accaparer le politique, se redonner le droit de choisir ce qui est bon pour nous, de rêver d’un ailleurs, voilà un des premiers combats à mener. La première mesure de la nouvelle équipe sera de baisser les indemnités des élus. Tout un symbole.

Je voudrais te dire enfin de ne pas avoir peur.

Bien sûr, certains, par peur, tenteront de te déstabiliser. Ils te diront que tu n’es pas sérieuse, que tu divagues, qu’il y a des « réalités », qu’on ne bâtit pas un programme en voulant « sauver des arbres » ou « planter des tomates ». D’autres, déçus, agiteront le chiffon rouge de l’extrême gauche pour tenter d’effrayer les milieux économiques ou mobiliseront des communautés abstentionnistes en jouant sur de fausses rumeurs. Je t’en prie, ne tombe pas dans le piège et ne gaspille pas ton énergie si précieuse pour convaincre ces nostalgiques d’un XXe siècle révolu. Ces détracteurs préfèrent jouer les cyniques pour se rassurer sur leurs propres valeurs et pour protéger leurs acquis. La banalisation du socialisme d’aujourd’hui est devenue le déguisement de sa passivité. Tourne-toi plutôt vers les autres, ceux qui ont envie de rêver, ceux qui sont déjà en train de construire le monde de demain dans la société civile : le XXIe siècle te tend les bras Grenoble !

Les mandarins de la croissance ont peur car les gages que le projet écologique et citoyen de faire rimer développement économique, emploi et écologie n’est ni une aberration ni un slogan, s’amoncellent. Celui-ci prend le temps de l’écoute et se nourrit des initiatives de la société civile dont elle seule a le secret. Historiquement, les politiques publiques ont toujours eu un temps de retard sur les idées émergentes de la société civile. Mais les citoyens ne les ont pas attendus pour se mettre en branle. Efficacité énergétique, agriculture biologique, développement de l’économie sociale et solidaire, habitat participatif, réduction des déchets, pépinière d’éco-entreprises : au-delà des discours politiques et des bonnes intentions, partout en France, des citoyens et des élus innovent pour rendre dès maintenant la vie plus verte et plus douce. La transition écologique n’est pas seulement souhaitable, elle est déjà en marche. Il est aujourd’hui plus que nécessaire que les pouvoirs publics concrétisent cet élan salvateur.

Pour ne prendre qu’un exemple, si l’on s’intéresse un minimum à nos écosystèmes, si l’on s’informe un minimum sur le fonctionnement de nos sols, l’on découvrira que l’agriculture biologique peut être plus productive que l’agriculture conventionnelle (qui est en pleine déconfiture), et que, contrairement à cette dernière, elle ne détruit pas les sols et ne bousille pas la santé des agriculteurs, qu’elle redonne du goût et de la qualité à nos aliments, qu’elle tisse du lien social et redonne de la fierté aux paysans, qu’elle reconnecte une offre et une demande sur un territoire, et qu’elle ne vient pas concurrencer les productions locales des pays du sud. La chimie, on n’en a vraiment pas besoin, sauf pour recycler une industrie de guerre, sauf pour remplir les poches des multinationales.

Mais j’ai conscience que le combat ne sera pas facile : penser des pratiques en harmonie avec son environnement est délicat lorsqu’on a grandi dans l’effarante évidence que l’homme était au-dessus de tout. Nous sommes des cartésiens convaincus de la supériorité de notre intelligence et de la dimension salvatrice de nos inventions. Ce peut être dangereux. Notre pire ennemi est peut être nous-même. Il est donc crucial d’investir dans l’éducation et la formation de nos jeunes, orfèvres du monde de demain, afin que nos technologies puissent être au service du progrès humain et du respect de l’environnement, et non des caprices du marché.

Je voudrais te dire Grenoble que, du haut de la Bastille, je peux humer le souffle bienveillant du changement.

Tu as donné raison à des citoyens qui refusent de subir et qui ont soif de repenser notre modèle de développement. Encore une fois, tu es sortie de la zone de confort et tu as osé te rendre là où la magie opère. « Notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes, il a besoin de cœurs brûlants », nous dit Albert Camus.

Après 17 années de pouvoir, les projets mégalomanes de la majorité socialiste ont fait de Grenoble une des villes les plus endettées de France. La compétitivité, la technologie, la consommation à outrance aux dépens de la qualité de vie et de l’environnement ? Ce n’est pas mon modèle de développement. Une société incapable d’imaginer de progrès humain sans croissance ? Ce n’est plus ma société. Aujourd’hui, nous pouvons montrer que, contrairement au productivisme, la sobriété matérielle et la montée en qualité et en durabilité de l’économie ne sont pas des ennemis de l’emploi.

Tu l’auras compris, le vieux monde se meurt et le jeune tarde à apparaitre. C’est dans ce clair-obscur incertain qu’il s’agit de rester lucide et actif. La gravité de la situation nous invite à sortir des sentiers battus. Comme à la sortie de la Grande Guerre, notre modèle est en miettes. Mais comme à la sortie de la Grande Guerre, les possibilités de reconstruction sont immenses. N’oublions pas qu’une période de crise est aussi une opportunité pour le changement.

J’ai confiance en toi pour bâtir une ville à la hauteur des enjeux du XXIe siècle, au service de l’intérêt général, de la convivialité, de la qualité de vie et du respect de l’environnement. Il faudra du temps et redoubler d’efforts pour montrer que ce nouveau projet de société vaut le coup. Quelles que soient les difficultés que tu vas rencontrer sur ton chemin, sache que tu es déjà devenue un symbole pour ceux qui pensent qu’un monde plus humain et plus respectueux de la nature est possible.

Demain, ce sera toute une ville en transition que l’on verra s’élever au pied des Alpes !

N’aie  pas peur d’être exceptionnelle Grenoble !

Ugo Bessière

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