Guy Marchand, le spectateur du premier rang - The Dissident - The Dissident

Guy Marchand, le spectateur du premier rang

Guy Marchand à la Berlinale de 2010 © Siebbi

Guy Marchand vient de publier « Carnet d’un chanteur de casino hors-saison » aux éditions du Cherche-Midi. Le manifeste ultime d’un artiste qui continue mordicus de ne pas se prendre au sérieux…Rencontre.

Guy Marchand dans la vie est un peu comme le personnage de Nestor Burma, ce détective constamment fauché, créé par Léo Malet et qu’il a si bien campé à la télévision. Dans le hall de TV5 Monde où nous le rencontrons, il nous lance: « On peut faire l’interview ici. Au moins c’est chauffé et on ne paye pas de loyer ! » Le personnage de Burma lui colle à la peau : « Burma c’est moi ! Le courage en moins peut-être! Il était un peu suicidaire ! Léo Malet avant qu’il meure m’a dit: « Tu es mon Burma ! » Un des plus grands écrivains surréalistes des années 30 qui dit ça à un petit acteur comme moi c’est merveilleux ! »

En lisant les écrits de cet acteur-chanteur de 78 ans, qui cite volontiers dans son panthéon personnel Albert Camus, Milan Kundera, Romain Gary et Jules Renard, on découvre une belle désinvolture assumée. Il avait d’ailleurs envisagé d’appeler son essai « Voyage chez les cons intelligents » ou « Éloge de la futilité » avant que le titre « Carnet d’un chanteur de casino hors-saison » ne soit imposé par son éditeur qu’il surnomme « les éditions du Cherche-Midi à quatorze heures ». Ce refus de se prendre au sérieux lui vaut la morgue de certains : « Mon attachée de presse est désespérée parce que Ruquier et Ardicon m’ont refusé. Je les remercie de m’avoir épargné cette corvée ! J’ai l’âge des vieux boxeurs. On a beau avoir été champion, à un moment on est ringardisés. Et puis des gens redécouvrent que vous avez eu un Emmy Award, un César pour « Garde à vue »… Ils voient un vieux film et disent: « Ah je ne savais pas ! »

 

Je ne joue pas le jeu !

Car, mine de rien, Guy Marchand a travaillé avec les plus grands du cinéma français: François Truffaut, Claude Miller, Bertrand Tavernier, Robert Enrico, Costa-Gavras…Là encore, il n’a pas l’intention de rouler des mécaniques: « C’est la mer qui m’a amené à la vague et c’est la vie qui m’a amené à ce que j’ai fait. Un cinéphile de la vie ! On m’a reproché de ne pas avoir joué le jeu. Pourquoi ? Parce que je suis un spectateur plus qu’un acteur ! Je suis un petit garçon du 19ème arrondissement qui s’est retrouvé au premier rang. J’ai des manières de professionnel. Je lis la musique. J’arrive à l’heure. Je sais mon texte. Mais je ne suis pas un professionnel ! » A ce propos l’acteur a un tuyau: « Pour être heureux dans ce métier il faut éviter les grands professionnels et les jeunes acteurs plein d’avenir. Si vous arrivez à ça, ça peut être cool ! Je n’y ai pas toujours réussi. J’en ai énervé beaucoup. Certains ont disparu. Et je m’en excuse maintenant ! »

Parmi les disparus, Maurice Pialat avec lequel il a tourné « Loulou » en 1982 : « Il me manque », reconnaît-il. « Sa folie, son besoin de conflit, l’ambiance de ces tournages abominables me manquent. Il manque au cinéma français des gens comme lui. Il a énervé Depardieu, Isabelle Huppert mais pas moi. Il s’occupait d’eux. Il n’avait pas de temps à me consacrer. Dans le générique, je suis arrivé avec eux au-dessus du titre. Normalement mon rôle ne devait pas être aussi important. Il a pris une importance terrible ! Au lieu de dire une phrase j’en disais trois. Je m’inventais mon texte. Je faisais ce que je voulais. J’étais sensible à son univers noir. Pialat est irremplaçable. Comme Godard ! »

 

Hey crooner !

Guy Marchand est aussi accessoirement un des derniers crooners français sur le marché. A Hollywood il a remporté un Emmy Award pour « La vie d’Al Jolson ». Mais au fait, qu’est-ce qu’un crooner ?: « C’est un mec dans les années 20 qui rentre sur scène en robe de chambre avec un haut-parleur et fait s’évanouir les 20 premiers rangs de bonnes femmes ! Le premier crooner c’était Rudy Vallée, surnommé The vagabond lover. Il prend les femmes par la douceur. C’est ce que j’ai essayé de faire. Je m’en suis pris des bides ! »

De l’espagnolade « La passionata » au tango avec Astor Piazzolla en passant par le délicieux blues « Taxi de nuit », Marchand a eu une belle carrière de chanteur souvent occultée par l’oubliable « Destinée ». « Tout ce qui est pur et dur me fait chier à un moment donné. La tradition des copains manouches de mon enfance c’était de voler de tout. Un concert de jazz de puristes ça va pendant une demi-heure et après j’ai envie que quelqu’un m’interprète une chansonnette. Pourquoi Count Basie disait-il que Frank Sinatra est un grand chanteur de jazz ? Parce qu’il l’a coloré ! Il a fait de grands standards de jazz des chansons. » Ce n’est pas un hasard si une des plus grandes fiertés du crooner c’est d’avoir partagé la scène du jazz club de l’Hôtel Méridien avec le grand Lionel Hampton: « Je chantais « Some of these days » Il a dit: « Who’s that guy? » J’ai chanté avec un big band et l’estime d’un Lionel Hampton ! »

 

« Le ptit gars des Buttes-Chaumont »

Le livre, sans tomber dans la biographie, « Il n’y a rien de plus chiant qu’une biographie ! », survole l’histoire de ce garçon du 19ème arrondissement de Paris: « Je connais chaque mètre de la rue des Pyrénées jusqu’à l’église de Belleville. Dès l’âge de douze ans, j’avais un costume croisé comme ceux que je porte encore aujourd’hui. Je n’ai jamais vraiment été un enfant. C’est maintenant que je redeviens un enfant. Parce que nous les enfants de la guerre on ne nous a pas fait de cadeaux ! »

De son père, le garagiste de la rue du Pré-Saint Gervais, il tient son goût pour les belles cylindrées. S’il a revendu sa Bullitt, il est toujours fier de sa Pontiac Firebird 8 cylindres et sa Buick Park Avenue: « Les snobs ont une classe folle quand ils se ruinent pour s’acheter une bagnole ou un costume. Dans ma jeunesse on mettait une cravate pour aller au bal le samedi. On était des mods. Il y avait les rockeurs et les mods. Les mods avaient des costumes. Les rockeurs avaient des perfectos. Mais nous on plaisait beaucoup plus aux filles parce qu’on prenait des douches ! »

De ses racines populaires, Guy Marchand a gardé la gouaille: « Costa-Gavras que je surnomme Costard cravate m’a dit: « Dans la vie si vous passez à côté de la vulgarité vous perdrez beaucoup de plaisir ! Je suis qui je suis. Je parle avec mes mots. Sans essayer d’être original ou opportun. J’ai le vocabulaire de mon quartier. Ce qui fait de moi quelqu’un de la race des Audiard: « On ne balance pas. On évoque ! » Un mot de la rue et un mot de la culture. Et on mélange les deux ! » Cet argot si bien rendu dans les romans de l’anar Léo Malet: « Un mec intéressant qui aimait les femmes, les soutiens-gorges. Un voyeur qui adorait les boutiques de lingerie. Ça l’a construit et ça a construit ses merveilleux bouquins.»

 

Le slam de Victor Hugo

L’irrésistible Guy Marchand n’a pas fini de nous amuser et de nous enchanter: « J’ai un album complètement dingo avec des petits rockers qui s’appelle « Folk you ». On peut retirer le l pour qui vous voudrez ! On a fait le slam de Victor Hugo. Je dis la tirade de Guridan avec mes mômes derrière. Si vous additionnez leur âge vous arrivez au mien ! C’est un disque que j’adore !» Il doit sortir un autre disque « Marchand chante Chet Baker », accompagné par la crème des jazzmen français: Benoît Sourisse et André Charlier. « Les américains qui sont un peu en instance de francophobie mettent du temps à nous donner les droits des adaptations », avoue t-il. « Je l’ai fait en français, « My funny Valentine » ça donne « Ma drôle de Valentine »… Pour le moment sur les douze titres je n’ai eu l’autorisation que pour un seul ! »

Quand à la fin du voyage, Guy Marchand l’envisage naturellement avec un sourire aux lèvres: « Je vais mourir. Mais je ne sais pas encore avec quelle musique ! Sûrement du Ray Conniff dans une voiture américaine ! » Le plus tard possible !

 

Guy Marchand: « Carnet d’un chanteur de casino hors-saison ». Éditions du Cherche-Midi. Parution novembre 2015.

 

 

 

 

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.